Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 11

Chapter 113,803 wordsPublic domain

Le malheureux pandit tremble devant les deux autres et la simple pensée des autorités plus hautes le fait s’évanouir; il n’a pas voulu commencer l’étude du tibétain, ni accepter un dictionnaire prêté par la légation sans être sûr que le Maharaja ne s’y opposait pas. L’Occident a perdu même le souvenir d’une pareille discipline.

Étrange société où les hommes courbés sous une autorité de fer s’inquiéteraient si la règle s’allégeait, où eux-mêmes se cramponnent à de vieux usages qu’un Maharaja d’esprit moderne voudrait peut-être légèrement modifier.

J’ai sous les yeux les changements apportés à certaines lois, les adoucissements apportés à certaines sanctions qu’un prince novateur n’a pas pu totalement, légalement, abolir. Le mari trompé, par exemple, peut toujours, s’il s’y entête, demander la mort du séducteur, une mort qu’il donnera lui-même d’un bon coup de _koukri_, à moins que l’amant ne soit brahmane, ou yogi, auquel cas la peine capitale ne peut jamais lui être appliquée. Si ce mari veut la mort du pécheur, la cour fait appel à ses sentiments. Si malgré tout il s’obstine, la cause est portée devant le Maharaja dont on ne discute pas les «conseils». Si l’époux est plus débonnaire, il a le choix entre quatre condamnations: il peut «outcaster» son rival en le forçant à manger des aliments prohibés par les lois de la caste, bœuf et ses propres excréments exceptés; il peut faire imposer une amende et même demander la confiscation des biens de ce rival heureux; ou encore il peut l’humilier en l’obligeant à lécher ses pieds; et enfin, humiliation plus grande encore, le forcer à passer entre ses jambes, à moins qu’il ne préfère le voir expulsé de son village natal.

Nous voilà loin du Code Napoléon et des théâtres des boulevards. Ce sont là les vieux usages réglés dans les vieux temps, inscrits dans les livres religieux sans doute, comme d’autres sciences, la médecine par exemple, qui continue à être enseignée et pratiquée dans l’Inde entière à peu près telle qu’elle est fixée dans son Veda spécial. Meurt-on plus?

On dit que ces médecins Ayurvédiques sont merveilleux pour annoncer à quelques minutes près l’heure de la mort d’un malade. Guérissent-ils avec la même précision?

Les meilleures classes de la société réclament des soins moins traditionnels; ici par exemple, les Gourkhas, race dominante, sont vaccinés: seuls les Névars, les vaincus dans leurs taudis, sont défigurés, souvent même éborgnés par la variole. L’autorité voudrait les convaincre des bienfaits de la vaccination, mais ils craignent d’attirer sur eux les foudres de la déesse de la Petite Vérole, adorée ici particulièrement, ses ravages étant grands.

L’esclavage existe-t-il? je n’oserais le nier, alors qu’il s’étale à Hong-Kong où l’on parle de 80.000 fillettes, objets d’échange à peine dissimulés[3].

[3] Depuis notre passage, le Maharaja a proclamé la suppression de l’esclavage, et il a, sur ses propres biens, constitué un fonds pour racheter les esclaves que leurs maîtres ne voudraient pas affranchir.

* * * * *

_Baber-Mahal, Katmandou, 19 juin 1922._--Venus pour quelques semaines, nous voilà depuis trois mois installés ici. Au moment d’en repartir, nous nous décidons pour un quatrième. Mon mari a été assez fatigué la semaine passée, jamais toutefois au point de cesser le travail! Il est plongé du matin au soir dans les vieux textes ou les livres chinois, classe les collections tibétaines, compulse, compare et étudie.

Enfin l’amitié du Maharaja s’est alarmée, il nous a demandé de rester et lorsqu’avec joie nous avons accepté, de charmantes lettres de lui, de la Maharani, du petit prince Shankar (major-général) nous ont exprimé leur contentement. Il est vrai que la plaine effraie plutôt maintenant, les premières pluies n’y ont pas abattu la chaleur, les températures signalées dépassent 40°, il y a eu une bonne petite poussée de peste à Calcutta et ses alentours.

Nous voilà donc Népalais jusqu’au 24 juillet, irrévocablement.

Les choses sont lentes à mener ici, les Orientaux ne sont pas pressés, si les Orientalistes le sont; ils veulent voir, examiner, laisser venir.

A notre première visite au palais, le Rajgourou était là, mais c’est plus tard qu’il s’est décidé à retrouver S. à la bibliothèque; il a fallu encore quelques semaines pour que ces rencontres devinssent régulières et de plus en plus goûtées. Ce sont maintenant de vraies séances auxquelles le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, érudit, administrateur et chasseur, a demandé d’assister. Des manuscrits sont apportés, discutés, et enfin maintenant c’est par brassées que les vieux textes pourchassés dans les bibliothèques s’entassent pour un examen dans notre Mahal: tout le monde s’y est mis.

Ces petites réunions à la bibliothèque, auxquelles dévotement--et silencieusement!--assistent le principal du Collège et les pandits, font penser à ces séances de sociétés d’histoire et d’archéologie si nombreuses dans nos provinces; mais l’histoire locale ici embrasse tout un monde, presque toute l’Asie. Le Rajgourou et le prince restent un peu éblouis devant ces perspectives qu’ils ne soupçonnaient pas; la critique occidentale, qui leur est révélée, a stimulé ces esprits vigoureux si fermement appuyés sur les traditions religieuses; le Rajgourou, pour qui S. a une si vive admiration, a déclaré loyalement qu’il allait réfléchir, examiner.

Pour commencer il veut se mettre à l’étude du tibétain, et le Général Kaisar, qui vient d’être nommé président de la municipalité de Katmandou, s’est promis de surveiller les travaux de terrassement, pour recueillir les vieilles pierres et les vieilles monnaies qui apparaîtraient; enfin S. pense, espère, qu’une ère nouvelle commence pour les recherches dans un pays qui a encore tant à rendre, et je crois bien que, n’étaient sa vie et les obligations dont elle est remplie, et la famille et les amis chers, il... nous nous enfermerions ici quelques années pour épuiser toutes les chances.

Quelques années? Combien nous en reste-t-il devant nous?

D’ailleurs, il semble bien que le jeune Bengali qui nous accompagne, Prabodh Bagchi, puisse prendre quelque jour en main la direction des travaux et des recherches à poursuivre ici. Dans le pays tout le monde sait que Prabodh doit suivre son maître en Europe où il étudiera deux ans, puis qu’il passera un an à Hanoï; le Maharaja a demandé à le voir hier, et le petit Bengali, timide comme un vrai Hindou, est revenu excité et bavard comme nous ne l’avions jamais vu; Sa Hautesse l’a interrogé et lui a dit que, ses études terminées, il lui demanderait de venir prendre un poste ici. Voilà un avenir qui semble heureusement fixé pour ce jeune homme.

Donc, le petit élève avait l’âme légère, toute dilatée hier au soir, et comme, naturellement, tout le monde sait sa faveur, les invitations et les visites de ses compatriotes ici, une trentaine, se sont multipliées. C’est un gentil garçon, fin, plein de tact, un bourreau de travail aussi; le soir, après une bonne journée bien remplie, la table à peine desservie, il lit du français avec moi. Sera-t-il mon seul élève?

Tout ceci ne comporte pas, vous pouvez bien l’imaginer, de nombreux plaisirs mondains ou de plaisirs tout court; en fait, notre vie est quasiment monastique; je crois bien n’avoir franchi que deux fois les grilles de mon Mahal en cette dernière semaine, une fois pour aller prendre le thé chez l’ingénieur électricien, une autre pour aller à l’unique magasin vendant--disent-ils--des produits européens. C’est la boutique anglaise de Katmandou, située en dehors de la ville, près du Toundi Khel; personne n’y dit un mot d’aucune langue européenne, et leur ignorance complète leur fait choisir des produits de dernière qualité qu’ils vendent à des prix de premier ordre.

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UNE SAINTE DE SIX ANS

_Baber-Mahal, Katmandou, 26 juin 1922._--Nous étions plongés dans un calme profond lorsque soudain Joseph se précipite, annonçant l’arrivée des jeunes princes! Les voilà tous deux, escortés du Capitaine, ils viennent s’entendre avec nous pour des leçons de français. Depuis longtemps nous les avions proposées, mais il a fallu voir, attendre, et sans doute tout serait resté à l’état de vague projet si le jeune Shankar, mon petit-fils, ne les avait impérieusement réclamées. Nous proposons de commencer sur-le-champ; approbation de la jeunesse, mais mardi est un jour de mauvais augure, on n’entreprend rien le mardi, ce sera donc pour le lendemain mercredi avant les leçons de la journée. A sept heures nous les voyons arriver en cortège à cheval, les saïs courant à côté de chaque cavalier, et par derrière, six ou huit domestiques portant les cahiers et les livres, et, sur l’épaule d’un d’entre eux, le fameux parasol à manche d’argent; d’ailleurs il pleut à verse.

Le lendemain, deux élèves de plus, les fils de notre propriétaire, le général Baber, et nous voilà enseignant tout le panthéon brahmanique: Vishnou, Shankar, Mrigendra, Brahma. Un véritable succès.

* * * * *

_Baber-Mahal, Katmandou, 2 juillet 1922._--Les pluies! Nous en connaissons maintenant toutes les variétés, du crachin à la cataracte. Mais le pire commence après, quand il s’agit d’évaporer: pas un souffle d’air au fond de cette vallée enclose dans ses montagnes, nous vivons dans un hammam. Aussi la promenade du soir en voiture, lorsqu’elle est possible, semble-t-elle délicieuse, quoique peu variée: quand on a été à Balaji donner à manger aux poissons, ou à Syambhounath, regarder du bas des 323 marches les bouddhas de pierre, les singes bondissants, et le temple blanc et or qui fait dans la vallée, sur le vert sombre des forêts, un si charmant effet, on peut aller ensuite à Pasoupati ou un peu plus loin au pèlerinage sacro-saint de Guhyesvari, et puis la série recommence.

Les routes sont par endroits des marécages. Nous nous sommes trouvés mardi devant un petit effondrement, les eaux ayant creusé sous le chemin un véritable tunnel laissant un pont de terre si mince qu’il a fallu dételer les chevaux, enlever le timon, jeter des planches et faire passer la voiture le cœur un peu battant.

Le lendemain, nous étions à Pasoupati: en descendant de voiture pour aller à la Bagmati, nous entendons une sorte de mélopée prononcée d’une forte voix, nous avançons curieusement. Du pont nous voyons, en haut de ces degrés consacrés, sanctifiés, qui descendent à la rivière et où nous ne pouvons poser le pied, une petite fille de six ans environ, véritable petite enfant; accroupie, elle balançait son petit buste d’avant en arrière, son bras et la main mignonne lancés chaque fois en un geste impératif de commandement et d’adoration, elle récitait l’interminable litanie des dieux et des déesses: Victoire à Pasoupati, Victoire à Ganésa, etc... Cela découlait de sa petite bouche sans interruption, sans un recommencement. Quels yogis ont successivement farci cette petite cervelle de ce fatras? Nous nous sommes longuement arrêtés, émus devant une si singulière enfance; la demi-roupie que nous lui avons fait porter, elle l’a prise sans s’interrompre, sans même la regarder. Les gens qui nous suivaient nous ont dit que, sans famille, elle vivait sur les bords de la rivière, nourrie et habillée comme les autres pauvres pèlerins, par les donations du Maharaja, et que son temps se passait à prier et à méditer, en attendant sans doute le moment de revêtir la robe ocre des femmes sannyasi. Alors, son bol à aumônes à la main, la tête rasée, la poitrine et les poignets couverts de chapelets de bois, infatigablement, jusqu’à la mort, elle arpentera les routes de l’Inde, de pèlerinage en pèlerinage. Cependant, autour d’elle la nature, les bêtes et les gens déroulent la chaîne incessante de leurs jeux, chacun y est pris, acteur et spectateur tout ensemble. Pour être à ce point possédé du divin, à six ans, il faut, je crois bien, être né dans l’Inde.

Vendredi nous avons été faire un petit tour dans Katmandou. Sur les indications de S., Prabodh, qui, lui, peut entrer dans les temples, va chaque matin les étudier l’un après l’autre, aidé par les explications du prêtre qu’un petit pourboire rend facilement complaisant. En chemin il avait relevé une vieille inscription que le grand patron devait revoir. Il faisait un temps charmant, les nuages étaient légers, la montagne toute bleue, les jardins et les champs d’un vert éclatant; c’est le moment où l’arbre asoka fleurit en énormes bouquets, où les fleurs du champak embaument l’air; les rues lavées et rincées par ces pluies diluviennes sont presque propres. Un cortège formidable nous entoure, nous accompagne jusqu’à la pierre vénérable qu’il s’agit d’examiner. Décidément non, ce n’est pas de l’écriture goupta, l’écriture des inscriptions entre le IVe et le VIIIe siècle, c’est du vieux névar, du Xe ou du XIe siècle: leçon du maître à l’élève devant la foule émerveillée. Un bonhomme, ravi d’entendre ce sahib parler sanscrit, propose de lui envoyer ses manuscrits à l’examen. Comment donc! Nous ne sommes venus de Paris que pour cela.

Nous sommes rentrés sans puces et sans eau, en faisant le tour du Toundi Khel, qui est bien le plus joli endroit qu’on puisse rêver; l’herbe y a poussé verte et drue, on y a une vue charmante sur les alentours et même sur les hautes cimes, quand le ciel est clair. Là se montrent, se rencontrent les cavaliers sur les beaux petits chevaux à longues queues et longues crinières, les voitures des élégantes et, presque chaque soir, le Maharaja va y faire son petit tour. Nous l’y avions rencontré la semaine passée; ses quatre chevaux avaient bien voulu se mettre au pas des deux nôtres; de voiture à voiture nous avions gentiment bavardé.

On ne peut s’empêcher d’aimer cet homme si fort et si bon, si soucieux de bien faire; il est généralement adoré. Cependant, il y aurait, même ici, des esprits remuants, chagrins; les plus imprudents, les mieux connus ont mis la frontière entre eux et ce gouvernement qu’ils rêvent de renverser; ils vivent généralement à Bénarès d’où ils envoient leurs pamphlets, leurs brochures, leurs programmes; quelques-uns ont été emprisonnés ces temps derniers. Il y a d’autres mécontents, par exemple cet étudiant qui, ayant épousé une Musulmane, s’est vu interdire le chemin du retour. Il s’est, dit-on, réfugié en Afghanistan, a été du nombre des jeunes gens envoyés par l’émir à Berlin et serait maintenant à Caboul, un des fondateurs de l’Université. Quelles transformations les prochaines années apporteront-elles dans ces petits pays si rebelles jusqu’ici à toute influence occidentale? Ceux qui pourront y venir ou y revenir, y verront bien des changements, ne serait-ce, ici, que la belle route solidement empierrée qui mènera, en 1925, de Raksaul à Bhimphedi, au pied de la montagne, en quelques heures. Les heureux voyageurs de ces temps prochains ne sauront pas assez remercier les dieux et le Maharaja Chander Sham Shere.

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DERNIERS JOURS AU NÉPAL

_Baber-mahal, Katmandou, 16 juillet 1922._--Nous avons pu aller à Syambhounath lundi dernier, comme nous l’espérions, sans être bien sûrs qu’il nous serait permis d’y rencontrer le Nevar, bouddhiste pieux qui est aussi propriétaire à Lhassa où il a longtemps vécu. Le carrosse avec ses lanternes argentées est venu nous chercher, le temps menaçait et juste lorsqu’arrivés nous nous engagions sur cette rude montée, du ciel ouvert la cataracte s’est abattue; impossible de poursuivre. Nous avons dû chercher un abri dans le pauvre village au pied de la colline sainte, et en toute hâte avec le pandit et le sergent, avec les chiens, les chèvres et leurs bicots, les enfants portant les petits jeunes sur la hanche et sur le dos, nous nous sommes réfugiés sous l’auvent d’une pauvre hutte de terre; empressé, le propriétaire nous a apporté une natte pour que nous nous asseyions proprement et les fenêtres alentour et les portes se sont peuplées de têtes curieuses. Depuis longtemps, je me suis familiarisée avec ce langage muet des yeux, des gestes et du sourire qui me permet de courts entretiens avec les femmes et une conversation animée s’est bientôt engagée; on a voulu m’amener une petite fille, mais elle, coquette et effrayée, s’y refusait; la grande sœur alors sous un de ces paillassons repliés qui sont ici le parapluie du pauvre, a traversé la rue transformée en torrent pour m’apporter des fleurs, de ces fleurs embaumées au parfum âpre et sucré qui entête, qu’on ne voit pas chez nous, et notre popularité n’a plus connu de bornes lorsque, le déluge s’étant apaisé, nous avons procédé à une somptueuse distribution de pièces. Nous n’avons pas vu le Névar qui nous attendait en haut avec des tapis, de l’encens et des images, mais nous avons obtenu le lendemain la permission de le recevoir dans notre Mahal.

C’était jour de fête de pleine lune; au moment de repartir nous avons vu descendre dévots et dévotes dans leurs plus beaux atours et bien d’autres qui, fidèles de Pasoupati, vont adorer le Bouddha avec la même ferveur, ne se doutant pas qu’il représente une religion différente. L’Orient, l’Extrême-Orient ne connaît pas notre exclusivisme religieux et, dans ce pays, le bouddhisme agonisant est si pénétré de cultes hindous qu’il faut être savant pour s’y reconnaître. Les singes descendent avec les gens, par des chemins plus courts; c’est un spectacle troublant tant il est absolument humain que celui des guenons allaitant leurs petits; on nous dit que, même mort, elles continuent à le porter, à le dorloter jusqu’à ce que les pauvres débris tombent de leurs bras.

Le lendemain lundi après-midi nous étions plongés dans le travail et le silence lorsqu’impétueusement mon cher petit Shankar fait son entrée, il nous réclame impérieusement, l’idée lui a pris de venir nous chercher pour faire des photos au palais; il fait très sombre, il est déjà quatre heures et demie, j’objecte que des visiteurs vont arriver, il se tourne vers Dadamahashay (M. Grand-père); on résiste difficilement à ce charmant enfant, câlin et impérieux, le plus tendre petit garçon, soudain petit prince étrange et captivant, qui veut être séduisant et qui sait l’être. Dadamahashay n’a pas pu résister, il est parti, il a rencontré le Maharaja qui se promenait dans ses jardins, les enfants au garde-à-vous devant lui, car aucune familiarité n’est permise et ils le traitent de His Highness, tout comme nous; conversation avec cet autocrate qui veut faire de son pays un pays moderne et lui donner un outillage et des écoles, le bon tyran qui laissera un grand nom dans l’histoire de son petit peuple et peut-être celle du Tibet et de l’Angleterre. S. est prié de réfléchir à quelque plan d’instruction pour le Népal et de vouloir bien le soumettre. Les photos sont prises, réussies même--et le photographe me trouve avec les Anglais, le thé bu, le goûter fini.--Mais ce n’était pas suffisant pour l’appétit de mon petit-fils Shankar, que cette séance au Durbar; c’est ici qu’il en veut une et y venir tout seul avec son frère aîné Vishnou, sans ses neveux, les camarades d’études si charmants cependant, Shankar est jaloux et il nous prévient mystérieusement qu’il viendra jeudi, mais avec le photographe du palais. Alors à voir le déménagement et le bouleversement opérés par cette nuée de domestiques pour répondre au désir de cet enfant, les tapis et les fauteuils descendus dans la cour, avec les chaises, les appareils, les opérateurs, l’écran du fond, alors on pense aux Mille et Une Nuits.

C’était jeudi et nous avions mis tous nos plus beaux habits, les jeunes princes soignés, parés, éblouissants, Shankar arborant sur chaque revers de son veston un joyau énorme autant qu’étincelant, et en groupes et séparément, tête à tête ou en trio, sur toutes les coutures, nous avons été pris. Cela figurera dans les _Archives du Gouvernement_! L’opération durait et s’éternisait. Le marchand Névar et son compagnon le pandit, avec des paquets d’encens et des photos, attendaient d’être reçus; quand nous avons pu les joindre, salams muets, car personne ne peut se parler; le sanscrit sera la langue de conversation entre le pandit et S. D’ailleurs à ces gens pieux il suffit de voir ce grand savant qui connaît leur religion mieux qu’eux et qu’ils regardent éperdus d’admiration. Ils lui offrent l’encens, de belles photos, des espèces de petits colliers en laines de toutes couleurs, et une poudre verdâtre, sorte de cendres dont on se frotte pour se purifier.

Avec son petit chapeau de fourrure aux bords étroitement repliés, sa veste de merveilleuse soie bleue pâle, ses énormes culottes bouffantes de toile blanche, ses rares cheveux nattés sur la nuque, on ne sait où classer ce Névar coiffé comme un Tibétain, habillé d’une veste chinoise avec des culottes de zouave. Devant un volume du Tanjour il s’incline profondément, porte religieusement un feuillet du texte sacré à son front et il nous quitte tout ravi d’avoir vu ce Sahib extraordinaire.

Un des fonctionnaires du palais me remet alors une boîte où je trouve, marinant dans du camphre, une peau de renard, feu sombre et noire, magnifique don de la Maharani; le fonctionnaire prétend que c’est une peau d’oiseau, un oiseau alors du pays des fantômes, des revenants et des dieux, avec tous leurs prestiges et les émerveillements dont les récits meublent toutes les cervelles. Une société de folklore paierait pour entendre le plus simple des gens d’ici raconter ce qu’il a vu ou entendu et notre précieux Joseph, qui a voyagé, vu, entendu, plus que les autres, vaudrait son pesant d’or. D’ailleurs rien qui les étonne ou les révolte: cruautés, meurtres, apparitions, ce sont là coutumes de castes, mœurs de peuples, affaires de dieux.

Le lendemain la visite du ministre d’Angleterre nous a ramenés en Europe. Il nous a dit qu’il avait appris autrefois le tibétain, avec l’espoir d’aller dans le pays et d’y rester; il y a accompagné la mission Younghusband, et, s’il a été choisi pour représenter ici son gouvernement, c’est sans doute parce que le Tibet lui est bien connu. Les événements seront vraisemblablement curieux à suivre et paraissent assez activement poussés de ce côté: une dépêche publiée dans l’_Englishman_ de Calcutta annonce le départ d’Angleterre d’une mission (mission de bouddhistes anglais!) pour le Tibet. Ils aborderont aux Indes, naturellement, et le Bengale se demande si le budget de l’Inde ne fera pas aussi les frais de cette singulière expédition. Le ministre précédent a dénoncé publiquement la folie d’une politique qui pourrait refroidir considérablement les relations entre le Népal et l’Angleterre, le Népal qui fournit les soldats gardant l’Inde. Mais il y a là-haut tout un mirage d’Eldorado ou de Klondyke, mines d’or, pierres précieuses et minéraux sans nombre qu’on n’a jamais exploités; le Tibet ne peut vivre seul, la Chine est dans l’anarchie, la Russie aussi, alors pourquoi pas l’Angleterre? La partie est engagée.

Le ministre venait de voir His Highness qui lui avait parlé de ses projets d’éducation, et, là aussi, il y a de quoi faire tiquer un Anglais impérialiste. Le mouvement vient de Calcutta où le Vice-Chancelier, Sir Asoutosh Mukerjee, un grand Hindou, a fait soudain voter que, sauf pour l’anglais, l’enseignement serait donné en langue indigène. Alors, dit le Maharaja, je donnerai l’enseignement de mon «Université» dans notre langue parbatiya. Cette question des langues! Comment feront les malheureux savants des prochaines années pour lire les productions de chaque pays? Leur vie ne suffira pas à simplement apprendre, il faudra revenir au latin du Moyen-Age ou adopter quelque espéranto.

Enfin notre semaine s’est terminée par une réception grandiose; le chef de musique a amené ses musiciens, ses chanteurs, son harmonium de poche, nos quatre élèves sont venus en grande toilette avec un plus jeune frère et les deux petits derniers, le neuvième et le dixième du Maharaja.