Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 12

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Les enfants étaient à croquer, le petit de deux ans à peine avec sa culotte bouffante, sa veste de mousseline et par-dessus une veste plus courte d’alpaga jaune serin, des bas rouges et des anneaux d’or aux chevilles, deux petits signes rituels entre ses yeux tout noircis de collyre; la petite, trois ans et demi, en robe de mousseline bleue à énormes fleurs roses, dessous une culotte bouffante rose et des rubans de velours en sautoir, une ceinture bien serrée à boucle d’or, retenant des chaînes d’or, de gros anneaux d’or creux aux chevilles où des grelots résonnent chaque fois qu’elle bouge, ses yeux à la paupière inférieure largement fardée d’un grand trait noir qui allonge l’œil jusqu’à la tempe et qu’un trait blanc plus mince souligne, les sourcils faits, tout son petit vêtement ne laissant rien voir d’elle que sa tête et ses mains. Au cou du bonhomme et de la petite bonne femme un énorme croissant de diamants où sont enchâssées les huit ou neuf pierres porte-bonheur. Deux nourrices les suivaient, deux grands gaillards qui ne les quittaient pas d’une semelle. On ne se lassait pas de les regarder. La fête a été très bien réussie. Le ménage anglais a chanté à la fin un duo sentimental et comique, nous leur avons chanté _Margoton s’en va-t-au moulin_; il était sept heures passées que la compagnie n’arrivait pas à se quitter.

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DESCENTE DU NÉPAL

_Santiniketan, Guest House, 2 août 1922._--Ouf! nous voici revenus dans les plaines, et ce ouf éloquent et plein de sens peut signifier aussi bien le soupir du voyageur arrivé à son but après une expédition difficile, que l’accablement qu’il éprouve après la montagne à se trouver au Bengale en août.

Je ne vous avais pas dit que le Maharaja, nous ayant comblés de présents, avait fait envoyer à Prabodh 400 roupies et à Joseph 150! Devant les yeux éblouis de l’élève l’espoir d’une bibliothèque s’est levé, et Joseph enivré, qui n’en avait jamais tant vu, s’est précipité au bazar pour acheter une bague d’or pour son petit doigt, des chaussettes pistache, des chemises roses, toutes choses qui font de lui un gentleman bien distingué, et il se décide à se remarier.

Mais ces cadeaux faits aux nôtres nous ont plus touchés que ceux qui nous étaient offerts et qui voyagent maintenant en de nombreuses caisses à destination de la France. Les adieux ont été émus, toute la famille était réunie, on s’est promis de se revoir. Nous laissons dans ce petit coin perdu de véritables amis dont la sollicitude s’étendra sur nous pendant ces jours de voyage difficile.

Nous étions à peine rentrés que le Général Kaisar venait nous faire une dernière visite. Il apportait de récentes publications anglaises parues dans l’Inde, le _Gazetteer_ où successivement le Népal a été présenté comme État vassal, au même titre que le Mysore par exemple, puis sur les observations très fermes du Maharaja, en deux étapes, reconnu enfin État indépendant. Lorsqu’il nous quitte, les mêmes questions se posent: «Vous reviendrez? Nous nous reverrons?». «Donnez-moi des nouvelles de votre travail», demande le professeur que la même idée toujours possède. «J’en demanderai l’autorisation à Sa Hautesse», répond ce fils de trente-trois ans, lui-même père de trois enfants. L’autorité paternelle n’est pas un vain mot dans la vallée.

Nous bouclons les derniers paquets; sans fin arrivent les gâteaux, les provisions, les boîtes de fruits, dons de la Maharani pour les trois prochains jours. Il faut se préparer sérieusement; rien à trouver en route.

Le lendemain matin, à cinq heures, S. sortait du bain et j’y entrais, lorsqu’on frappe doucement à la porte, c’est déjà notre petit ami Shankar; nos trois autres élèves suivent bientôt, et, à sept heures, pour la dernière fois, notre équipage vient nous prendre. C’est le départ. On s’embrasse. «Vous nous oublierez», disent ces enfants. Non, nous n’oublierons pas ces petits princes gourkhas qui se sont montrés des amis si tendres. La veille, au grand galop, ils nous avaient conduits dans leurs palais respectifs; le Maharaja veille ainsi à l’installation future de ses dix enfants, et nous nous étions promenés au travers des salons et des galeries. La crise des domestiques évidemment ne les a pas atteints et ces centaines de pièces pourront être balayées sans que les princiers propriétaires aient à s’en soucier.

Il faut s’arracher les uns aux autres; le Capitaine n’a pas permis aux jeunes gens de nous accompagner, une discipline rigide les tient d’un bout du jour à l’autre; seul il nous escortera jusqu’à la première étape. Nous ne reconnaissons plus la route large par laquelle nous sommes arrivés, une végétation folle l’a envahie et, à moitié chemin, nous devons descendre de voiture, la dernière partie s’est effondrée sous les pluies; déjà nous attendent les deux dhoulis pour nous, une sorte de hamac pour Prabodh, ressemblant à un bateau, et un simple hamac de toile pour Joseph, les trente-quatre porteurs.

Le Capitaine nous dit adieu. En route pour Thankot, le premier village au pied du col de Chandraguiri. A un certain moment un mot d’ordre passe, les porteurs obliquent légèrement à gauche; il y a, noué en mille replis, sur le bas-côté de la route, un petit serpent d’assez méchante apparence. Les Népalais, qui ont peur des affreuses bêtes, en ont fait des dieux, les redoutent, les évitent, ne les tuent pas.

A Thankot, les coolies s’arrêtent un peu; nous montons à pied le sentier trempé où à chaque pas le pied glisse; à tour de rôle nous nous étalons. La terre est pleine de sangsues, on en enlève une du cou de S., et lorsqu’à l’étape du déjeuner, à Marcou, nous nous installons, il me montre sa chaussette rouge de sang; il les a bien senties, me dit-il. Indignée je me récrie; cet indianiste hausse silencieusement les épaules. Le Bouddha avait donné tout son corps à la tigresse affamée.

C’est à partir de Marcou que les difficultés ont commencé: cinq torrents à traverser, cinq torrents gonflés et très rapides. Pour le dernier, j’ai bien cru que nous y tomberions; très large, très profond, les hommes ne pouvaient guère résister; quatorze hommes de renfort avaient été appelés. S. et Prabodh passent, tout ce monde criait, s’interpellait; sous mon siège branlant l’eau tourbillonnait, la tête me tournait. Après mille efforts (et que de hurlements!) les porteurs ont remonté un peu le courant pour chercher un passage moins torrentueux. Un berger suait sang et eau à y faire passer son troupeau, il n’avait pas assez de mains pour retenir les chèvres par la peau du cou et par la queue, les vaches. Enfin nous avons tous passé ensemble, bêtes et gens, les coolies trempés jusqu’à la ceinture, mais leurs vêtements n’en sont pas fripés pour cela; ils relèvent les pans de leur veste, s’ils en ont une, autour de la ceinture, qui est pour le Népalais un vêtement, une poche, un ceinturon et quoi encore, et là-dessous ils sont nus, nus comme nous le sommes depuis que le serpent primordial, l’Impur, nous enseigna la pudeur; encore l’étroit guenillon retenu par une ficelle qui leur tient lieu de feuille de figuier ne doit-il pas les gêner beaucoup. Mais après cette traversée mouvementée il faudra se résoudre à monter sur l’éléphant pour les rivières de demain.

Ce n’est qu’à six heures et demie que nous sommes arrivés au col et au fort de Sissagari. Le crépuscule tombait, le court crépuscule tropical, et c’est par une nuit sans lune, noire comme l’enfer, que nous avons descendu dans nos étranges équipages cet effroyable chemin; des enfants portaient des torches de paille, les hommes du poste nous escortaient avec des lanternes, les coolies se retenaient aux rochers. A huit heures et demie, arrêt complet; les torches sont éteintes, il faut attendre des lumières. Les pauvres hommes s’installent pour souffler un peu, pour fumer--une cigarette pour quatre,--chacun tire sa bouffée; la dhouli est levée presque toute droite sur ce chemin à pic, un chemin comme un lit de torrent qui descendrait tout droit du col. A neuf heures et demie nous arrivions au bangalow. Les hommes ont marché, porté plus de douze heures; je n’ose pas, devant eux, penser que je suis fatiguée. Mais la plus rude partie du voyage est faite; la montagne est passée, il ne s’agit plus que de descendre et nous n’avons pas eu de pluie.

Le lendemain, à sept heures, les trois éléphants nous attendaient; on a oublié l’échelle pour l’ascension, il s’agit d’y grimper par la patte, la queue fermement relevée en guise d’échelon, la grosse corde qui est le harnais, un bon coup de reins, on est sur la croupe, il n’y a plus qu’à enjamber le howda. Rien de plus simple, comme vous voyez, et nous voilà sur les grosses bêtes. Elles vont, folichonnes et insouciantes, d’un coup de trompe arrachant au passage les branches et les buissons; il faut les voir, secouant ces verdures sur chacune de leurs pattes au fur et à mesure qu’elles avancent, comme un cuisinier soigneux d’éplucher convenablement ses légumes; c’est par bottes qu’elles engloutissent cette jeune frondaison. Pour traverser, elles tâtent soigneusement les pierres avant que de s’engager, contournant et biaisant lorsque le courant est trop fort; on se sent en parfaite sécurité. Cette fois encore, nos porteurs de palanquins auront une besogne facile, car le Maharaja a tenu à nous assurer cet autre mode de transport également, il a pensé à tout. Nous retrouvons la haute forêt; le sous-bois est un merveilleux bosquet; des arbres, on ne voit que les cimes; les troncs sont noyés, rejoints dans un enchevêtrement inouï de lianes, de jeunes branchages; les fougères, tout au long des branches, s’allongent comme un pavois, les roches en sont habillées et de toutes les variétés de mousses et de plantes grasses, celles qui poussent hautes comme la main dans des petits pots chez nous, cela grimpe jusqu’aux poteaux téléphoniques (téléphone à l’usage exclusif du gouvernement). C’est une indescriptible splendeur. Mais ce n’est pas encore le moment des fleurs. On voit quelques merveilleuses orchidées, quelques lianes. Au printemps seulement, la forêt aura toute sa parure.

Nous nous arrêtons tout près d’Hétaura, le pays des grandes chasses, et nous nous remettons à peine en route, que, du ciel ouvert, les cataractes se précipitent. On ne se défend pas contre ces forces-là, il faut subir; la pluie est d’ailleurs si chaude qu’on ne perçoit que sa moiteur, mais, lorsqu’après être descendus à travers ces lits de torrents, ces défilés que les pluies semblent rendre impraticables au pied humain, nous sommes arrivés à l’étape, au bangalow de Chouraya nous étions ruisselants. Cependant, nous dit-on, His Highness a déjà fait téléphoner quatre fois, pour savoir comment vous étiez. Ah! Que Sa Hautesse attende que son historien change de chemise! Nous retrouvons le souriant domestique, si sale, et les moustiques; un des lits est cassé, je veux dire la planche où nous devons étendre notre literie, d’ailleurs nos pauvres couvertures sont trempées. Enfin, ce n’est qu’une nuit à passer. Les torrents gonflés mugissent sous les fenêtres; le cacao que Joseph nous fabrique sent un peu la fumée, mais nous semble bon tout de même. Nous voilà presque à l’entrée du Téraï, les difficultés sont passées. Ces chemins affreux font penser à ces pays peuplés de dragons que les héros des contes franchissent avant d’arriver au Château, à la Ville ou à la Terre d’Enchantement. Au bout de ces routes précipitueuses, hérissées de rochers, coupées de torrents, barrées de troncs d’arbres, derrière ces hautes montagnes où tout exprès aucune voie d’accès n’a été réellement pratiquée, le Népal poursuit sa vie libre et joyeuse.

C’est par un temps ravissant que, le lendemain, nous avons traversé tout le Téraï népalais; partout le vert profond et velouté des champs de riz étend sa caresse. Lorsque l’envoyé britannique rejoint la première ville anglaise, Raksaul, à travers cette plaine fertile, il doit maudire l’imprévoyance du gouvernement anglais qui a abandonné au Népal, après la Mutiny de 57 et pour le remercier de l’aide apportée, ces kilomètres de jungle où rôdaient le tigre et la malaria, et qu’un heureux drainage, un heureux défrichage ont transformés en une des régions les plus prospères de la péninsule. Mais la malaria y règne toujours. Et quelle chaleur! On étouffe réellement.

Nous traversions, cortège imposant, la dernière ville népalaise avant la frontière, Birganj, lorsque nous sommes arrêtés. Un fonctionnaire remet une lettre du Maharaja portée par un express et qui nous dit ses adieux avant que nous quittions son sol; on attend S. au téléphone. Et vraiment, profondément, nous sommes émus; cette sollicitude qui, pendant trois jours, a veillé sur nous, nous a protégés, les princes Gourkhas n’en sont pas très prodigues à l’ordinaire. De sa main même le Maharaja demande à S. conseil pour l’éducation de Shankar «votre petit favori», écrit-il.

Par une singulière bonne fortune, la montagne, que, depuis des semaines, on n’apercevait plus que par pans et de façon fugitive, nous est apparue de la station même; la chaîne entière s’étalait éblouissante, d’une splendeur surnaturelle dans la lumière matinale; de l’est à l’ouest, une barrière étincelante; les premiers plans ont disparu, les neiges paraissent monter tout droit de la plaine torride. Longtemps nous les voyons miroiter à l’horizon et je me réjouis que cette fois encore l’Everest ait résisté, que l’expédition Bruce ait échoué, qu’il soit encore quelque part sur la terre des endroits où puissent vivre les dieux.

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DERNIERS JOURS AUPRÈS DU POÈTE

_Santiniketan, 9 août 1922._--Nos lettres du 2 devaient être les dernières envoyées d’ici, mais dès que nos projets sont liés à ceux du poète ils deviennent légers comme ses chants, et nous voilà encore dans ce petit univers où nous avons si naturellement retrouvé notre place, Didima avec toutes les femmes, des plus jeunes girls aux plus vieilles dames, et Dadamahashaya enseignant de 2 heures à 6 h. 1/2, comme si l’on n’était pas au mois d’août et au Bengale. Quelle suée! C’est comme si toutes les pluies pour s’évaporer passaient par nos pores, on se sent moisissant comme moisit à peu près tout ce que nous avons; laine et soie, cuir, papiers, livres, le feutre des chapeaux, tout se recouvre de cette molle et gluante mousse verdâtre, laide comme la maladie. J’admire encore que quelques choses y résistent, et que les commodes restent assemblées, si les tiroirs refusent de s’ouvrir sans y être brutalement forcés; si j’avais à vivre ici je me meublerais de tapis en toile et de quelques vagues planches en petit nombre, j’aurais encore bien assez à faire à me défendre contre les bêtes; mais en cette lutte on est aidé par le joli petit lézard des murailles qui mène pour sa nourriture une si belle chasse au monde des moucherons; grâce à lui sans doute, peu ou point d’araignées.

Je vous écris de notre terrasse, il est dix heures et demie, et je ruisselle; deux des artistes de la section d’Art achèvent, de nos respectables figures, des crayons qui font honneur à l’enseignement de la maison. Mais que n’ont-ils choisi de plus jeunes modèles!

Demain, sans rémission, on boucle les paquets; après demain c’est le départ, nos seconds adieux, il en coûte tant à les dire qu’on promet à soi et aux autres de revenir et qu’on le croit!

Toute l’école suit les études de l’école de musique et les répétitions des derniers chants du poète dont une grande audition doit être donnée à Calcutta la semaine prochaine, ce sera la fête des pluies: _Varsha Mangal_. Nous avons eu, avant-hier lundi, pour la pleine lune, une sorte de répétition générale; dans une des grandes salles du quartier tout neuf des enfants, une basse estrade avait été préparée; par terre une dame, de ses doigts merveilleusement adroits, avait tracé l’alpona de rigueur, qui semblait un large tapis persan; des vases de terre pleins de lotus blancs en marquaient le centre et les angles, des bâtonnets d’encens en suivaient les courbes, aux piliers, des palmes et des fleurs de jasmin; devant l’estrade, une table basse couverte des fleurs de l’offrande.

Chacun s’installe avec ce silence qu’on ne connaît que dans ces pays de pieds nus, Tagore au milieu de ses musiciens, filles d’un côté, garçons de l’autre, quelques joueurs de vina sur le côté, le maître de musique Dinendranath Tagore par derrière.

Tout le monde est là, suivant la charmante habitude de l’ermitage, les jeunes mamans avec les tout petits; des enfants qui s’amuseront tout à l’heure à battre la mesure et qui bientôt s’allongeront, la tête sur les genoux des plus grands et profondément dormiront. Dans toutes les embrasures, des têtes de domestiques. Avec toute cette décoration de fleurs et de dessins blancs, le spectacle est ravissant. Les chants se succèdent, voix de tête, timbres aigus des filles alternant avec les tons plus profonds des garçons, et toujours la mélodie s’achève quand je ne m’y attendais pas. De temps en temps ils s’interrompent. Tagore dit avec son art charmant d’une voix toute pleine encore de séductions quelques-unes de ses dernières poésies; à peine un frémissement passe-t-il dans l’auditoire lorsque le plaisir ou l’émotion y sont plus vifs et c’est la fin; des signes de tête, des sourires de tous côtés viennent à nous. Les éclairs illuminent sans arrêt ce ciel lourd de nuages, au loin le roulement incessant et sourd du tonnerre, l’eau tombe du ciel comme d’une écluse ouverte, c’est bien là l’accompagnement qu’il fallait à cette fête des pluies.

Hier matin nous avons été faire à Souroul notre visite d’adieux. Le département d’agriculture a fait des miracles; pour commencer, par l’effet d’heureux drainages les moustiques ont presque disparu et pas un cas de fièvre depuis les chaleurs. La récolte s’annonce superbe. Au bord d’un étang passent des singes grands comme des hommes: on est obligé de les tuer, mais avec un sentiment de gêne, de malaise inexprimable, nous dit le directeur M. Mazoumdar. Au retour, le chauffeur nous montre un gros scorpion qu’il rapporte à Santiniketan; singulière idée, la bête est là, hostile avec sa terrible queue en trompette; un cahot de la route et la boîte et l’animal sont projetés dans la voiture, nous n’avons pas été longs à ramener nos pieds sur les banquettes! Recherche précipitée; l’ermitage aura son nouvel hôte.

Le soir, chez Tagore, réunion pour la lecture d’une conférence que le poète fera dans le sud: les Courants de l’Histoire. C’est plein d’idées, mais à voir mon sanscritiste, je devine que ce ne sont pas les siennes.

Et voilà le bilan de cette semaine qui sera sans doute notre dernière dans ce petit coin si à l’écart des passions du monde. La phrase de l’Oupanishad, inscrite au fronton de la grille: «l’Unique, Sans Second, Béatitude, Immortalité tel on le proclame», pourrait être la devise de l’extraordinaire personnalité qui anime ce petit univers. On nous invite pour ce soir, dans cette même salle du quartier des enfants, à une séance qui sera, je pense, celle des adieux. Triste mot!

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CHEZ LES JAÏNAS

_Shivpouri (Gwalior State), 29 août 1922._--Où en suis-je restée? La sotte idée que d’avoir la fièvre le jour du courrier! Nous avons tant roulé depuis quinze jours qu’il me faut faire un réel effort pour me rappeler l’ordre des temps et des faits.

Revenons à Calcutta. Je guette mon mari pour le presser; le Varsha Mangal--la fête des pluies--est à six heures et nous risquons d’être en retard. Mais est-on jamais en retard dans l’Inde? Nous arrivons à temps pour nous installer dans le joli petit théâtre bondé de spectateurs; très peu d’Européens, à peine une quinzaine; réunion très élégante; beaux bijoux dont la valeur n’est pas uniquement dans la pierre, mais aussi, dans la monture; saris éblouissants, vêtements blanc de neige des hommes; l’ensemble donne l’impression d’une sorte de propreté, de pureté luxueuse, raffinée. Nous ne connaissons pas en France le talent de Tagore et je crois bien que nous ne le connaîtrons jamais, nous n’y arrivons que par une double traduction; songez alors à la déformation de toute son œuvre poétique; sa traduction en anglais, même faite par lui, n’est jamais qu’une adaptation; son anglais est magnifique, mais tout de même il n’y a sans doute pas la même liberté, la même spontanéité qu’en bengali, sa langue maternelle, pour lui toute chargée d’évocations, de rappels. Et connaîtrions-nous le bengali, nous ne connaîtrions pas encore tout Tagore si nous n’entendions pas chanter ses chansons; ce poète est aussi, faut-il dire: surtout? un grand musicien.

Le rideau se lève, voilà nos amis de Santiniketan, toutes les chanteuses en sari blanc bordé de rouge, tous les chanteurs coiffés d’une sorte de turban rouge; dans le milieu, au fond le bon Dinou babou; devant lui sur le devant de la scène, le poète. Des musiciens: la vina, l’ektara, l’instrument des baouls; le peintre Abanindra Nath Tagore fait sa partie d’esraj. C’est d’abord la fin de l’été brûlant, l’invocation aux pluies--et à ce moment, comme si les dieux voulaient répondre à ce fils auquel ils ont prodigué tant de dons, un coup de tonnerre et une ondée formidable nous font tous tressaillir--c’est ensuite, mélancoliques, joyeuses, dansantes, toutes les évocations de cette saison bénie, toujours attendue par l’Inde et son peuple, c’est comme un immense soupir de bonheur qu’exhalent la terre et les gens lorsqu’après ces mois desséchants, brûlants, le premier nuage apporte la première pluie. Les voix se mêlent ou se répondent, ces voix qui ressemblent si peu aux nôtres, qui ont un si grand charme, et l’adieu des pluies a été dit, les chants sont finis, on écoute encore.

Le lendemain déjà, c’est le départ.

Quel départ! Des visites si nombreuses qu’on ne peut achever ses paquets. A cinq heures et demie, les amis de Santiniketan nous convient à un meeting d’adieu et notre train est à huit heures. A cinq heures, hommes et femmes s’emparent de nous et nous transforment en bengalis parfaits; voilà combien d’années que je ne me suis vue dans une pareille étoffe rouge brique et mon mari tout en soie blanche? Ce sont de beaux vêtements, ce sari qui dessine si harmonieusement les jeunes femmes, enveloppe si discrètement les vieilles dames! A côté de ces belles draperies si nobles et si simples, nos plus belles robes avec leurs extraordinaires inventions semblent des accoutrements de singe.

Dix jeunes filles, nos petites-filles, sur deux rangées, nous attendent à la porte. Elles portent les plateaux avec la pâte de santal dont légèrement elles nous enduisent le front, puis deux autres nous passent les guirlandes de fleurs, c’est ensuite l’encens, les pétales de fleurs, etc., elles nous précèdent dans la salle comble où nous sommes attendus; un bel alpona décore l’estrade où nous nous asseyons, à côté de Tagore, les fillettes en demi-cercle, et je reconnais peu à peu dans cette foule les figures amies que depuis dix mois j’ai toujours eu si grand plaisir à rencontrer. Tagore dit, comme il sait le dire, toute sa gratitude au savant venu le premier à l’Université Internationale dont il a accepté d’être un des membres fondateurs et toute sa joie d’avoir trouvé à côté du savant de réputation universelle l’homme dont la charmante personnalité est toute de tendresse et de bonté.