Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 13

Chapter 133,841 wordsPublic domain

On nous donne des vêtements de soie, un petit plateau de cuivre avec quelque chose écrit au fond, on nous chante des chansons, nous descendons de notre piédestal et les mains se tendent vers nos pieds pour en enlever la poussière,--la plus grande des marques de respect dans l’Inde,--on nous presse, on nous parle, on nous entoure, il faut pourtant partir. Et à dîner autour de la table basse, nous revoyons les amis de la maison, ils s’asseyent près de nous, jusqu’à la dernière minute ils nous auront prouvé leur attachement. En sortant de l’escalier dans la cour, des pluies de fleurs tombent des terrasses, on souffle dans les conques, les youyous des femmes sont assourdissants, minutes émouvantes lorsqu’on regarde (peut-être pour la dernière fois) les choses, les gens qu’on apprit à aimer, à estimer.

Vingt-quatre heures après nous trouvaient au Nord-ouest, les palmiers ont en partie disparu; de tout petits ânes, de grands chameaux traînant ces extraordinaires voitures pareilles à de vieilles cages de ménagerie, peuplent les routes; la campagne est une volière pleine d’oiseaux merveilleux, à huppes, à queues, à roues, toutes les espèces; colombes grises, au collier noir, perruches vertes à longues queues et d’autres toutes petites pareilles à des feuillages arrachés, de hauts ibis gris à tête rouge, des vautours magnifiques et les paons sauvages qu’on voit danser et faire la roue dans la campagne.

Les vêtements des femmes sont magnifiques, culottes, tuniques éclatantes et le petit voile ou la jupe à mille plis et de toutes les couleurs du Rajpoutana; elle serre la taille nue, un étroit corselet couvre les seins et le haut des bras, un voile cuivre ou feu safran enveloppe le tout, et les bijoux, anneaux, chaînes, pendeloques, vont de la tête aux pieds.

Nous débarquons à 9 heures au pays des grands Mogols, Agra pour commencer, d’où nous pensons rayonner aisément tout à l’entour. Il y a tant à voir dans ces régions où les Musulmans, après avoir détruit tout ce qui était attentatoire à leur foi, l’ont remplacé par ces constructions dont le monde entier a consacré la beauté. Six empereurs dont la puissance aura été courte, mais dont le nom éveille encore dans les esprits des histoires si belles qu’elles ressemblent à des légendes: conquêtes, domination sur toute la péninsule, cours où les plus hauts esprits librement se rencontraient, tolérance si grande que le plus grand d’entre eux, le grand Akbar, fonda une religion où les autres se confondaient--il en a été, je pense, le seul adepte;--luxe raffiné, fantastique, inouï dont l’Occident ne se lassait pas d’entendre les récits, la beauté des palais, cadre unique pour la beauté des reines. La belle pierre rouge du pays a fourni ces matériaux qui semblent indestructibles, dont on a fait leurs merveilleux tombeaux, ces forts qui enferment dans leurs murailles tout un monde de mosquées et de palais, cette ville abandonnée de Fatehpour-Sikri où Akbar n’a vécu que douze ans et dont les plus belles parties semblent créées d’hier. Les portes d’accès, monumentales, avec leurs incrustations de marbre blanc, mériteraient à elles seules d’être vues, elles sont en elles-mêmes des monuments, qu’elles soient portes des vastes enclos où se dressent les tombeaux, ou portes de ville ou portes de fort; on connaît leurs hautes lignes, la beauté sobre de leur décoration.

Nous nous sommes promenés tout un jour dans la capitale abandonnée. L’histoire veut qu’Akbar ait voulu s’établir près d’un grand saint, qu’il ait élevé une ville entière avec tous ses services et une Université et, qu’il l’ait abandonnée parce que le saint homme voulait vivre dans la solitude. On dit aussi que l’eau n’y était pas bonne; ces considérations pratiques donnent grande force aux raisons morales. Il a donc construit le fort d’Agra. Le saint a eu raison à qui le monde doit cet ensemble exquis, unique, dit-on, dans la perfection, le nombre et la variété de ses constructions.

On se promène des heures à travers ces palais où se complaisait la fantaisie des souverains, celui d’Akbar en pierre rouge, fouillée, sculptée, ajourée, d’un goût tout hindou. Les peintures se sont effacées qui donnaient plus d’accent encore à ces murs, ces piliers merveilleusement travaillés. Mais ceux de ses successeurs, fils et petit-fils paraissent intacts; mosquées, halls, salles d’audience et de réception et ces palais, petites merveilles de marbre incrusté, fleuri, pareilles à des dentelles, cadres de vie dont la magnificence somptueuse et raffinée ne peut être dépassée.

Du pavillon où la belle Moumtaz passa ses jours, la vue s’étend loin; au pied, la Jamna, sœur cadette du Gange en sainteté, roule ses eaux noires; au premier coude, le Taj dresse ses lignes pures; vivante ou morte, la belle princesse ne connut que des demeures parfaites.

Tout a été dit sur le Taj depuis trois cents ans qu’il est des voyageurs, on en a vu tant de reproductions, on en a lu tant de descriptions, on en a entendu tant de louanges enflammées qu’on s’attend à le voir comme une vieille connaissance, mais les paroles et les images ne peuvent donner idée d’un pareil achèvement. Nous arrivons; sur sa haute plate-forme, le monument sans pareil dresse sa blancheur contre un ciel gris où courent les dernières pluies, on regarde, on se tait. Oui, c’est bien là, réalisée, la Perfection. Mais l’Inde est bien étrangère à ces constructions parfaites, achevées, toutes de mesure et de proportion; son rêve qui veut exprimer l’absolu, l’universel, se trouverait bien resserré, bien à l’étroit, dans ce cadre limité; son expression elle l’a à peu près trouvée dans ces temples du Sud où les voyageurs vont peu et dont la grandeur a pour nous quelque chose de fantastique.

Continuant la tournée nous sommes arrivés à Delhi, et en arrivant un bon accès de fièvre m’a mise au lit; un vrai sommier--douceur oubliée...; le ventilateur dispensait ses zéphyrs... Ch. le chimiste, est venu nous retrouver; il est au service du Maharaja de l’État indigène de P. Il a une belle situation comme inspecteur des services chimiques, 900 roupies par mois, et son traitement va être augmenté; mais, il n’y a pas de services chimiques! Depuis trois ans qu’il est nommé, il a fourni une quinzaine de plans et devis; des devoirs plus urgents et le manque d’argent en retardent l’exécution: le maharaja par exemple avec deux de ses ranis est allé en Europe, il y est resté dix mois, a dépensé 20 ou 40 lakhs[4], a rapporté des spécimens de toutes les montres et horloges que les marchands se sont plu à lui fournir et qu’il n’a jamais plus regardées; à son retour il a pris une nouvelle femme, ce qui lui en fait cinq ou six. Le budget de l’État... mais non, n’employons pas ces étranges formules, l’État, c’est le Maharaja, le pays entier lui appartient, le revenu des terres, des droits, des impôts, etc., est sien, il en fait deux parts à peu près égales, l’une pour les services, l’autre pour lui; des 115 lakhs qui, chaque année, sont perçus, 55 sont dépensés par le Maharaja. C’est, nous dit Ch., un esprit éclairé, averti, très moderne; il est venu en France avec ses soldats pendant la guerre, il a vu le front. Mais avec tout cela, l’industrie chimique dort un peu et Ch. se désespère.

[4] 1 lakh: 100.000 roupies, 250.000 francs environ (en 1922).

En arrivant à Gwalior nous tombons en pleines fêtes religieuses, Ganapati pouja des Hindous et Moharram des Musulmans. Le Maharaja, esprit extraordinairement éclectique, favorise également les deux. La ville n’est que cortèges, musiques et flonflons; elle est d’ailleurs exquise, un véritable décor de théâtre: ce ne sont que balcons, loggias; sculptés, fouillés, les étages se superposent, deux ou trois; les terrasses, les colonnades, d’une blancheur éblouissante, s’enferment derrière les dalles de pierre ajourée comme une dentelle, et partout dans la plus pauvre boutique comme chez le plus riche marchand, les images sacrées des Hindous ou les petits temples scintillants des Musulmans disposés au milieu des fleurs et des lumières, rappellent les crèches de Noël.

Des gens du gouvernement, dont nous ne connaissons pas les noms, se sont emparés de nous et nous promènent au milieu des fêtes; ils nous emmènent visiter les tombeaux des ascendants du Maharaja, père, grand-père, mère, et c’est bien la chose la plus extraordinaire qui se puisse voir. S. n’en avait même jamais entendu parler. Chaque tombeau est en fait un temple: après la crémation, lorsque les cendres portées au Gange pour la purification sont ramenées à Gwalior, un temple particulier est construit et une statue, image aussi parfaite que possible du mort, dans l’attitude la plus familière, devient l’objet d’un culte vraiment curieux: des domestiques lui sont attachés et continuent à le servir comme lorsqu’il était vivant. Nous sommes arrivés chez le père au moment où on lui apportait son dîner du soir; assis à l’hindoue, ses bons gros yeux riboulent dans sa figure débonnaire. Il est vêtu de la même façon que les plus vivants et les plus élégants de ses sujets, un très joli costume d’un blanc immaculé, une tunique rouge, le drôle de petit chapeau mahratte. On change ses vêtements tous les jours; on apporte son riz, son curry, ses lentilles, on agite les émouchoirs, un prêtre fait tinter la sonnette, remue des lumières et toutes ces bonnes choses feront la joie des serviteurs du culte lorsque la statue aura été mise au lit pour la nuit.

La mère du Maharaja est installée à Shivpouri dans un merveilleux jardin où les eaux mettent leur inimitable agrément. On y a construit des pavillons, sortes de cercles pour les hauts fonctionnaires et les officiers, un kiosque où tous les soirs la musique militaire joue, des temples, des ponts, des étangs, des jets d’eau, posé des lumières électriques dans les arbres, illuminations tous les mardis, jour anniversaire de la naissance ou de la mort de la Rani. Son temple, sa «Chattri» est au fond du jardin, nous y entrons après nous être déchaussés; des musiciens chantent et jouent, le saint des saints est librement ouvert, la statue de marbre blanc d’une ressemblance parfaite a l’air d’écouter. Elle est accroupie, un genou soulevé, les ventilateurs électriques agitent son sari, car rien ne lui manque de ce qui a fait le décor de sa vie, nourriture, soins de propreté, coucher, musique et conférences; elle reçoit et son salon est plein de gens, dont nous sommes, assis autour de ses musiciens. Ce singulier culte de la mort est assez récent, quelques siècles au plus, et réservé à la famille royale. Qui d’ailleurs pourrait s’offrir un tel luxe? Pour ces jardins et ces édifices les lakhs de roupies ont été dépensés sans compter, la seule statue a coûté 55.000 roupies. Et une rente de 6.000 roupies assure les services, fournit aux dépenses des deux cents serviteurs de ce culte singulier. Beaucoup de misère au bazar.

Trois jeunes hommes inconnus nous ont amenés à Shivpouri en auto: la promenade est très agréable, la route, rouge sang, très bonne, file à travers des kilomètres de jungle. A perte de vue, c’est la même lande stérile que les pluies ont habillée d’herbe où croissent de rares champs de maïs, de petits arbres, couverts merveilleux où rôdent les plus grands tigres de l’Inde; c’est le pays des grandes chasses, les fauves sont si nombreux que parfois d’un bond ils traversent la route devant l’auto. De grosses croupes brusquement se soulèvent, pareilles à ce rocher qui se dresse à pic dans Gwalior même, sur lequel le fort est construit, une pierre de 100 mètres de haut. La pente est si raide qu’on ne peut la monter en voiture. A pied alors? Pour qui nous prenez-vous? Nous y sommes montés à éléphant! Un bel éléphant avec une belle couverture jaune et rouge et deux petites cloches de cuivre qui sonnaient à chaque pas!

Et depuis hier, nous sommes dans ce séjour d’été, un peu déconcertés, car ce que nous voyons ne ressemble pas, mais pas du tout à ce que l’Inde offre à l’ordinaire. Je ne sais si le Maharaja, reprenant le rêve d’Akbar, veut réaliser la fusion de toutes les religions, mais nous avons ici des exemples de tolérance extraordinaires; je ne parle pas du parc de Gwalior, où toutes les religions ont leur église, mais dans cette petite ville de 10.000 habitants nous prenons nos repas chez l’indigène! Et cependant il y a un hôtel où descendent les fonctionnaires et les officiers! A-t-on jamais entendu parler de choses pareilles?

Nous sommes venus à Shivpouri sur la demande pressante du moine Vijayadharma, le saint et le savant le plus célèbre de l’église jaïna. En arrivant on nous conduit dans la maison où il séjourne: il est couché, mourant d’une tuberculose des reins. Il a délégué à sa communauté le soin de nous recevoir; je ne sais combien de gens sont réunis pour s’occuper de nous. On nous fait monter près du saint homme assis dans ses coussins, pâle, décharné et souriant; il agite ses mains affreusement enflées et explique en hindi, qu’on nous traduit, l’essence même de sa croyance: la vérité a de nombreux aspects, ainsi sous des formes différentes les religions servent la même cause. Quatre ou cinq moines l’entourent, hilares et bien portants, la robe safran découvrant l’épaule droite, chacun d’eux portant sous le bras un gros petit balai pareil aux lavettes employées chez nous à laver la vaisselle, symbole du soin avec lequel il faut balayer devant soi pour éviter d’écraser la moindre créature. Leur règle est sévère, ils ne peuvent voyager qu’à pied, coucher ou s’asseoir que sur la dure, etc., etc. Ils n’en sont pas moins extrêmement joyeux.

Nous restons peu de temps près de l’illustre malade. On nous ressaisit et la réception commence; on nous barbouille entre les yeux d’un gros pâté de safran où quelques grains de riz agréablement distribués font le plus bel effet. Avec cette petite tarte sur le front mon mari est bien gentil; je ne dois pas être mal non plus, surtout, lorsque m’épongeant inconsidérément, oublieuse de ces parures, je m’en barbouille toute la figure. On nous passe au cou, aux bras, les guirlandes de fleurs traditionnelles; en hindi, en guzerati, en mahratte, en sanscrit, les propos les plus spirituels sont échangés; moi, je voudrais bien déjeuner, mais il y a bien longtemps que j’ai perdu l’habitude de questionner.

Enfin, les quelque cinquante personnes qui nous entourent consentent à nous laisser partir; on nous mène chez un marchand jaïna, c’est lui qui, sur la demande du grand saint, nous nourrira. On nous fait monter par le plus étroit escalier, les plus hautes marches; nous arrivons au premier étage, rien n’est préparé. La salle est décorée comme d’une frise, de chromos encadrés où l’on retrouve à côté des légendes hindoues, la Vierge et l’Enfant Jésus, le portrait des grands Allemands de 70, le grand-père, Roon, Bismarck, une dame en tournure qui ressemble aux premières héroïnes de Paul Bourget, les dames langoureuses et poétiques du second empire, des petites filles au pantalon couvrant la cheville, des bataillons de gobelets de cuivre, toute une camelote qui n’est pas la même que celle qui embellit nos demeures et qui n’est guère plus laide ni plus encombrante.

La salle regorge de monde; conciliabules, apartés. Le jeune homme qui s’occupe particulièrement de nous prend la direction des opérations, il connaît le monde et s’entend aux manies des Occidentaux. Nous aurons un déjeuner végétarien--sur la demande du saint--et nous commencerons par du thé et des biscuits, ensuite tout le défilé des petits pots, des petits plats, et c’est grâce à lui que nous avons bu notre soda dans des pots de confitures et mangé notre «chaupati» (sorte de crêpe), dans un plateau de balance. Trente personnes sont affairées à éplucher, à égrener, à servir, à se précipiter pour les moindres choses; plus jeune, j’aurais été intimidée. Cependant, derrière une porte entre-bâillée j’entends le tintement des anneaux, des yeux brillent derrière des voiles, je laisse la compagnie et je rejoins les dames. Il doit y avoir là, vivant derrière le parda, les deux femmes de notre hôte, une maman, des enfants, je ne m’y reconnais guère! De quels bijoux extraordinaires elles sont parées! J’aide les voiles à se lever plus hardiment, ce sont là de gentilles figures, mais souvent gâtées par des dents mal plantées, mal soignées, elles me touchent, elles rient, la plus vieille est presque nue. Que le Ciel soit loué de m’avoir fait naître dans mon pays!

J’ai pu rester l’après-midi à l’hôtel, tandis que mon pauvre homme était aux mains de cette foule d’inconnus; j’écrivais le commencement de ce long bavardage lorsqu’il est rentré accompagné du jeune homme auquel sans doute nous sommes confiés: il me demande si j’aimerais faire une promenade en auto, j’allais m’excuser, mais je me rappelle que sans doute tout est déjà réglé d’avance et qu’il n’y a qu’à sourire et à accepter. Nous partons, nous arrivons au bord d’un grand lac, dont à grand prix le Maharaja a fait retenir les eaux, tout un long, savant et coûteux travail; au bord, deux élégants pavillons représentent le Yacht Club pour les messieurs et les dames--il y a encore des dames parda--et nous sommes présentés à quelques-unes des représentantes de la Haute Société du Gwalior. Les maris sont en ville avec le Maharaja pour les fêtes, elles nous invitent à faire avec elles une partie de bateau, on s’installe, elles déballent des provisions et, ensemble, nous faisons la plus charmante collation. Qu’est-ce que cela peut être que nous mangeons là? Ma voisine, qui parle anglais, me dit qu’elle mange de tout, même du porc. Étrange pays que ce petit État de Gwalior.

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MOINES ET RAJAS

_Bombay, 8 septembre 1922._--Nous avions à peine fini de vous écrire, la semaine passée, à Shivpouri, que de nouveau la population reprenait possession de nous. On nous conduit, on nous amène, on nous porte et on nous rapporte et nous nous laissons faire sans jamais poser une question. Nous commençons d’ailleurs à nous débrouiller et à reconnaître certains visages dans cette foule qui nous entoure et nous escorte: le grand garçon qui nous a reçus et semble diriger toute notre vie ici est le précepteur des enfants de lady Rajvadé, cette grande dame mahratte qui nous a si aimablement offert le thé hier en bateau; un autre grand diable, très gai, est médecin, et puis il y a les quatre moines jaïnas qui entourent le pauvre Vijayadharma. C’est chez lui qu’on nous conduit d’abord; il faut se déchausser déjà au pied de l’escalier qui mène à sa chambre, une chambre qui ressemble plutôt à une cellule. Il est moins bien qu’hier, un moinillon l’évente, mais ses yeux sont encore pleins de vie; ma visite semble lui faire plaisir, il l’a d’ailleurs demandée; il m’interroge sur mes lectures (me croirait-il savante, le pauvre saint homme?) Et serait-il vrai qu’un homme peut bien vivre seul, mais qu’une présence féminine lui est douce à l’heure de la mort?

Nous le laissons bientôt, et ses moines nous montrent par le menu leur façon de vivre, leur façon de voyager, de mendier. Il leur faut de toute nécessité trois balais, l’un à long manche pour écarter doucement devant leurs pas tout être vivant, tout germe qu’ils risqueraient autrement d’écraser, un autre à manche court, qu’ils portent constamment sous le bras, qui semble être leur emblème, et enfin un tout petit dernier dont tout doucement ils frottent les vases de bois laqué, jaune à l’intérieur, rouge à l’extérieur, où ils reçoivent leur nourriture. Ils vont ainsi errant à travers l’Inde entière, ne s’arrêtant que là où la saison des pluies les surprend, le reste de l’année ils ne peuvent séjourner que trois jours dans le même endroit. Ravis comme des enfants, ils nous montrent comment ils vont mendier, leurs vases de bois placés dans les plis de leur robe de dessous, leur robe blanche, et ensuite dans les plis de leur robe jaune; sur le poignet, auquel le fardeau est suspendu, ils placent des pièces de linge rectangulaires, grandes comme des serviettes, cinq pendant les pluies, quatre en hiver, trois en été. Leur balai moyen sous le bras, un grand bâton à la main ils vont de maison en maison; ils s’arrêtent, plantent leur bâton entre le premier et le second orteil et attendent que la générosité du maître de la maison s’intéresse à eux; ils attendent, car ils ne peuvent se présenter qu’une fois sur le même seuil.

Ensuite ils nous conduisent dans le petit temple scrupuleusement propre où l’image d’un des grands Jinas est adorée; les serviteurs du temple, la bouche soigneusement couverte--il ne faut pas risquer d’avaler des insectes!--font la toilette de la statue; religieusement ils font, sur ce petit corps de marbre blanc aux grands yeux vides, les marques rituelles. Avec du safran ils touchent la plante des pieds, le sommet de la tête, le front, le cou, les deux épaules, la poitrine, le nombril, la paume des mains. L’Inde a la manie, la folie de ces barbouillages. Encore ce safran est-il sans odeur, mais, dans les temples hindous, la puanteur du beurre rance dont le dieu est inondé, mêlée à l’odeur fade du sang des sacrifices, au parfum violent des fleurs, soulève le cœur.

Où va-t-on nous mener déjeuner? Chez notre bon marchand jaïna. Que de gens affairés pour nous servir, notre hôte tout le premier et la foule des spectateurs tout autour de nous. Je ne sais pas trop ce que je mange; je picore dans les cinq ou six petits pots qui nous sont servis, tombant une fois sur des piments, prenant ensuite du riz au safran très sucré, très parfumé, excellent, au petit bonheur; c’est bon; si nous le manifestons par un geste ou un sourire, vingt personnes se précipitent pour nous en rapporter.

A cinq heures, lady Rajvadé nous offrait le thé dans le beau bangalow où elle passe l’été: elle est presque très belle, elle a la noblesse des grandes dames mahrattes, le sang le plus pur de toute l’Inde, ses six enfants lui font une vivante et charmante parure. On nous présente le prêtre de la famille, descendant lui-même d’ancêtres nombreux qui tous furent attachés aux Rajvadé; on nous dit même que si ceux-ci voulaient en changer, ce prêtre pourrait leur intenter un procès! La conversation s’engage en sanscrit avec le professeur français. Mais nous ne pouvons rester bien longtemps, un nombreux public attend dans la salle d’école (il y a une école à Shivpouri) pour la conférence annoncée. Les prêtres jaïnas président, les discours succèdent aux discours, ces hommes accroupis sur des tapis et qui suivent si avidement ne comprennent pas tous le sanscrit et encore moins l’anglais, ils sont ravis tout de même. Derrière un rideau, astucieusement percé de trous nombreux, se devinent des formes féminines, on entend le bruit charmant des anneaux sur les chevilles. La nuit tombe, resterons-nous encore bien longtemps et devrons-nous retourner chez notre bon marchand? Que le repos me semblerait doux! L’hôtel est si bien fait pour le voyageur! Il pleut à torrents. Timidement nous demandons si nous ne pourrions rentrer et dîner dans nos chambres? Comment donc, rien de plus naturel, de plus facile, et dix minutes après, une procession d’une douzaine de gens nous apportaient dans des feuilles et dans des pots notre repas du soir! Les pommes sont épluchées, les raisins sont égrenés, le thé est bouillant, tout ce monde s’active autour de nous, je suis si endormie que je crois rêver.