Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 14

Chapter 143,825 wordsPublic domain

Le lendemain matin, le pauvre Vijayadharma nous reçoit; comme rapidement il change! Sa voix elle-même est tout autre, ses efforts pour écouter, répondre, font mal. Nous lui demandons de revenir avant notre départ pour recevoir sa bénédiction; il nous sourit sans une plainte, sans une allusion même à ce mal dont il meurt. Cette dernière journée nous réservait d’ailleurs des surprises; pour la première fois nous étions invités à déjeuner et à dîner chez des Hindous: nous nous sommes mis à table ensemble, nous avons mangé ensemble, non pas avec nos hôtes, mais avec les invités qu’ils avaient demandés pour nous rencontrer. Car les hôtes ne se mettent pas à table; on ne voit ni Madame, ni ses filles et belles-filles; toutes les femmes de la maison font la cuisine, préparent les plateaux, les petits pots, cuisent ces crêpes épaisses, sans œuf ni beurre, dont on se sert comme de fourchettes et de cuillers, soit que du bout des doigts on les emploie à puiser dans les innombrables petits plats servis à chaque convive, soit que pliées en forme de petites coupes on les remplisse de sauce. Le maître de la maison, debout, sert ses invités, chasse les mouches, et cause, et s’occupe inlassablement du confort de tous.

Tout de suite après on nous conduit dans la salle où les dames de la ville veulent nous offrir le thé. Mais entendons-nous bien, il y a la salle où cent cinquante dames à peu près sont entassées, un rideau, et, de l’autre côté, faisant face, une table où nous nous asseyons, bien en vue, buvant et mangeant, tandis que cent cinquante paires d’yeux derrière des voiles, derrière le rideau, nous suivent avidement, ne perdent pas un de nos gestes. Je les rejoins, elles m’entraînent, me font asseoir au milieu d’elles, je lève tous ces voiles baissés, car si elles montrent librement leur ventre, la figure, même devant moi, se dissimule; que de bijoux, que de paillettes, que de galons! Les yeux en sont éblouis. Les bracelets ressemblent à de larges lames d’or; on en ferait des armes. Il faut s’arracher à tous ces sourires, mon mari m’attend, il a des visites à recevoir, et nous avons aussi pour le soir une promenade en bateau, bien qu’il pleuve à verse. La curiosité de ces dames a-t-elle été satisfaite?

Nous avons, sous la pluie battante, fait quelques kilomètres sur une petite rivière plus ou moins artificielle, à bord d’un bateau à pétrole. Combien de lakhs de roupies Sa Hautesse le Maharaja de Gwalior a-t-elle dépensés pour ces coûteuses fantaisies? Au retour l’auto fait fuir une panthère ou un léopard qui rôdait sur la route. Nous dînons chez le docteur, nous retrouvons nos commensaux du déjeuner; une curieuse conversation s’établit: non-coopération, Gandhi et finalement religion. Un brahmane mahratte--c’est-à-dire la quintessence de l’orthodoxie--est assis et mange avec nous! Il déclare qu’il est temps pour les religions de servir au bonheur des hommes et que la France est un grand pays parce qu’elle a donné au monde Voltaire! A Shivpouri, je vous assure que c’est inattendu. Combien de gens dans l’Inde, combien même d’étudiants d’universités connaissent ce grand nom, sans parler de son œuvre? Si c’est ainsi que se manifeste l’influence du Maharaja, il se prépare au Gwalior une révolution dans les idées, dans les mœurs, dont nous n’avons pas idée.

Le lendemain matin, nous avons été voir pour une dernière fois le saint moine jaïna. Il ne peut presque plus parler, la mort est inscrite sur sa figure, il a cependant un sursaut d’énergie pour m’écarter, craignant que je touche son lit! Je lui demande sa bénédiction. Faiblement, il me dit que je suis sa fille; il nous saupoudre la tête du safran rituel. En arrivant à Bombay, trois ou quatre jours plus tard, nous apprendrons sa mort, nous aurons été ses derniers visiteurs.

A Sanchi, M. Ghosal, le Surintendant de l’Archéologie de l’État de Bhopal, nous attendait. Le vénérable stoupa bouddhique avec son fameux entourage de pierre sculptée et ses célèbres portes, fouillées, travaillées, ajourées comme du bois, a bravement traversé ces vingt-deux siècles, les persécutions et les destructions musulmanes et tout ce que le brahmanisme triomphant a pu susciter contre lui; la jungle qui l’entoure encore l’a sans doute préservé. Le paysage est charmant; au haut d’une colline il a cette paix mélancolique des sites bouddhiques dans l’Inde, la paix de la mort. A perte de vue pas une route, la jungle de toutes parts presse les monuments vénérables.

Nous avons passé là deux jours délicieux. M. Ghosal est le type du bon garçon plein d’histoires; il avait avec lui un Anglais né dans l’Inde, ayant vécu au Cachemire, et, tous les quatre, nous avons vécu ces quarante-huit heures flânant, promenant, mangeant des épis de maïs grillés et du concombre, nous, écoutant, eux, racontant. Ils ont une expérience longue et suivie de ces États indigènes et de leurs chefs; il y en a environ 750, depuis l’État d’Hyderabab, plus grand que la France, jusqu’au domaine du raja maître absolu d’un ou deux pauvres villages avec un revenu de 1.000 roupies par an.

Les fantaisies, les inventions de certains de ces autocrates font rêver: il y a le Maharajah de C., opiomane halluciné, entièrement entre les mains de ses prêtres et de ses pandits qui tirent de lui tout ce qu’ils veulent. Ils lui ont fait croire tout dernièrement qu’un dieu était apparu, sortant à demi de terre. Sa Hautesse accourut, adora, versa quelques milliers de roupies que, le dos tourné, les compères se partagèrent. On pourrait écrire un volume de contes simplement avec les comptes du tailleur qui a la charge et le monopole de la fourniture des vêtements du Maharaja de P. Les milliers de chemises de soie et les tissus spécialement fabriqués pour un si grand prince à quelques centaines de roupies le yard! Tout cela utilisé ou revendu par le tailleur sans que Sa Hautesse y prenne garde. Ici même dans ce petit pays de Bhopal, État de second ordre, la Begum est une très brave dame,--depuis trois siècles, je crois, le hasard des naissances a placé une femme sur le trône--mais elle n’aime pas les épidémies; aussi lorsque, tous les deux ou trois ans, quelque jolie peste ou quelque sérieux choléra éclate dans sa bonne ville de Bhopal, elle vient avec toute sa cour s’enfermer dans ces deux bangalows; comme il n’y a pas de route, on peut suivre facilement les allées et venues des gens. Quelqu’un veut-il venir? On lui demande d’abord s’il est vacciné; si oui, _dignus est intrare_; sinon, il est remis dans son train ou plutôt, ne lui permet-on pas d’en sortir. Encore cette bonne dame a-t-elle fondé dans sa capitale une bibliothèque ouverte à tous et un musée.

Mais les plus belles histoires sont celles du Maharaja de R.; érotomane, ses chambres sont ornées de fleurs et d’aphrodisiaques à étouffer; comme il a l’odorat particulièrement fin et sensible, le choix de son échanson est difficile: sa transpiration doit avoir l’odeur des roses. Pour cela, pendant des mois, l’heureux candidat est gavé de nourritures choisies; on le purge tous les trois ou quatre jours; «de haut en bas avec grand soin sa peau délicate est frottée d’huile odorante et de benjoin» (que Baudelaire soit indulgent à cette citation tropicale et erronée); on le fait courir, son maître le flaire et il est agréé lorsque le nez de ce haut seigneur est satisfait. C’est encore à R. qu’on ne sait jamais où Sa Hautesse couchera le soir; dans les lits de nombreuses chambres à coucher sont placés des mannequins à son image; au dernier moment il choisit sa couche pour la nuit. On assassine encore dans ces pays-là. On empoisonne aussi--c’est pour cela que le cuisinier doit goûter de tous les plats et envoyer «sous scellés» le repas de son maître. Louis XIV également avait son cadenas, mais là sans doute s’arrête la comparaison avec le grand roi. Ces fantômes de princes ne sont guère que des marionnettes entre les mains anglaises; sans réel pouvoir, mal instruits, déformés par les flatteurs, par leurs propres terreurs, ils semblent n’avoir en tête que des fantaisies d’enfants malades. Et cependant, quel bien ils pourraient faire dans ces États où l’on ne compte guère qu’un homme sur cent qui sache lire et écrire. Quand on compare à ces fantoches notre ami Chander Sham Shere, un vrai chef celui-là, avec toutes les responsabilités, les devoirs, les obligations de sa charge, si soucieux de les bien remplir, on l’admire et on l’aime.

Je n’ai pas pu voir la Begum à Bhopal comme je l’avais espéré, elle était toute aux fêtes du Moharram. C’était le dernier jour; sous la pluie battante, les processions sans fin se succédaient, portant de petites constructions de bois et de papier bariolés qu’elles allaient jeter à tour de rôle dans le lac. Ces fêtes musulmanes coïncidaient avec les fêtes hindoues en l’honneur de Ganésa; mais tout s’est bien passé; en quelques autres endroits il y a eu de petites mêlées. Si la forte main anglaise ne maintenait l’ordre, il y aurait sans doute et sans tarder pas mal de violences entre ces deux partis irréductibles. Gandhi a pu les unir, mais le lien est fragile et il ne faudrait pas un grand éclat pour que les Musulmans bourrent de viande de vache la bouche des Hindous qui s’efforceraient à leur tour de leur faire avaler du cochon.

De Bhopal nous avons été à Ujjaïn, la célèbre capitale d’autrefois, dont le luxe éblouissant attirait toutes les élites. Nous n’y avons passé que trois heures, entre deux trains. Les rues sont des cloaques mal odorants, la déchéance est partout visible et il ne reste rien de ce qui fut autrefois la beauté et la parure d’une grande ville.

* * * * *

_6 août._--Nous arrivons en gare de Bombay; de loin je vois mon élève de Santiniketan, le professeur de français Morris qui nous attend. Il porte ici la petite tiare en toile cirée des Parsis; avec lui notre hôte, M. R. D. Tata, le banquier, également parsi, ainsi que Nariman, le journaliste, qui l’accompagne et avec eux, Rao, hindou celui-là, le même homme qui nous écrivait, le 12 septembre 1914, sur une simple carte: «Le jour de gloire est arrivé». On nous installe dans le bel appartement d’où je vous écris: la mer bat le pied du boulevard, le port enserré entre la côte et les rochers s’étend devant nous; dans huit jours nous pourrons voir entrer, de notre fenêtre, le _Kaisar i Hind_ avec D.[5] à son bord.

[5] D., le fils de Madame D. Sylvain-Lévi.

Rao nous a conduits dans le temple hindou qui est sa «paroisse». Il est dédié à Rama, Lakshmana, Sita; lumières électriques, glaces; il ressemble un peu, comme décor, à ces orgues mécaniques, orgueil de nos chevaux de bois modernes; les trois petites images dressées, toutes raides, rappellent aussi ces figurines qui devant ces mêmes orgues battent la mesure. Et ce sont là les héros magnifiques: amour, dévouement, héroïsme, pureté, fantaisie la plus délicieuse d’une des plus belles histoires du monde. Il y a, ce soir, un office spécial. Un brahmane commente quelque épisode du Ramayana. Tout un public dévot et amusé se presse pour l’entendre, mais lui cherche l’approbation du monsieur assis modestement près de la porte, en dehors, naturellement. Les «managers» du temple nous ont passé au cou les guirlandes accoutumées, on nous a donné à chacun une noix de coco avec un petit cornet de sucre et nous sommes rentrés bien contents à l’hôtel.

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CHEZ LES PARSIS

_Taj Mahal Hôtel, Bombay, 14 septembre 1922._--Après avoir vécu des mois avec les Brahmo, des jours avec les Jaïnas, être restés deux saisons près des parfaits orthodoxes hindous que sont nos chers Gourkhas et des bouddhistes Névars, nous voilà maintenant avec les Parsis; ferions-nous simplement un voyage à travers les diverses communautés du monde hindou? Il nous manque encore d’avoir fréquenté les Musulmans, nous avons manqué l’occasion l’hiver dernier, je crois bien qu’elle ne se retrouvera qu’à... notre prochain voyage!

Et avec les Parsis on n’est plus complètement dans l’Inde; ils ne sont plus Persans non plus, depuis mille ans à peu près que les persécutions musulmanes les ont chassés de leur pays. Très peu nombreux,--48.000 (je crois) à Bombay,--leur rôle y est pourtant considérable, leurs fondations, écoles, hôpitaux, dispensaires, attestent leurs goûts presque complètement occidentaux; ils ne partagent ni la vie ni les aspirations des Hindous; les doigts de la main suffiraient à compter ceux qui se sont ralliés au mouvement de Gandhi. Par beaucoup de traits, ces Aryens rappellent les Juifs d’Occident; même désir d’instruction générale, même respect dévotieux de la science et du savant, même sens aigu des affaires; mais ils n’ont su ou pu acquérir cet intérêt passionné, cet amour que nous avons voué à la patrie choisie; l’Inde est faite de groupements religieux, l’idée de nation y est toute nouvelle et peut-être même n’y est-elle qu’un fait d’imitation. La petite communauté parsie, groupée presque exclusivement dans le Guzerate, vit un peu dédaigneusement à côté des Hindous, et les Musulmans, ses vieux ennemis, lui font peur.

Hôtes d’un Parsi, pilotés par un Parsi,--notre délicieux et candide Morris de Santiniketan,--c’est avec un des prêtres Parsis, le Dr Modi, que nous avons été faire notre première exploration dans Bombay. Savant très connu, connaissant parfaitement lui-même la France, ses savants et leurs travaux--il a une façon de dire «le grand Burnouf» qui va au cœur de mon indianiste--lisant le français, on est vraiment avec lui dans la compagnie d’un citoyen de l’univers. Il nous a conduits aux Tours du Silence; l’entrée est interdite à tous les étrangers, pour pénétrer dans ces beaux jardins, il faut montrer patte parsie, Rao, hindou, n’avait jamais pu en franchir la porte, mais le Dr Modi est le secrétaire du Comité qui en a la direction. Personne d’ailleurs, excepté les porteurs de cadavres, n’approche des portes redoutables; enveloppées d’arbres et de verdures, les tours ne s’ouvrent qu’aux morts. Mais à l’entrée des jardins délicieux, embaumés, que la flore tropicale emplit de son prodigieux décor, une petite reproduction fidèle en montre la disposition détaillée: imaginez un vaste cirque dont les degrés supérieurs seraient réservés aux hommes, les rangées moyennes aux femmes et les derniers rangs, près de l’arène, aux enfants. Pas de place assise dans ce théâtre, une couche creusée dans la pierre reçoit le «visiteur» et ce lit, une rigole assez profonde le joint à une vaste fosse centrale que quatre canaux en partie remplis de charbons désinfectants relient à la mer. Ainsi, chacun est bien chez soi. A peine est-il installé que des centaines de vautours, en une demi-heure environ, le délivrent de son enveloppe charnelle; pour le reste, le soleil des tropiques en a vite raison: en poussière, en fragments, toute la pauvre carcasse descend par son petit canal à la fosse centrale qu’une bonne saison des pluies vide et assainit chaque année. Si vous vous récriez et faites les dégoûtés, je vous demanderai s’il est quelque chose de pire, de plus encombrant, de plus malsain, de plus inquiétant, que nos grands charniers occidentaux.

Nous nous sommes longuement promenés dans les jardins; les fleurs de jasmin étoilent les allées, rosée parfumée; la nuit est descendue tout d’un coup et les lumières de la ville en ont dessiné tous les contours; dans un petit temple, un prêtre tout blanc dit les prières près du feu éternel, ce n’est pas le feu qui a été apporté tout flambant de Perse et qui dure encore, celui-ci ne brûle guère que depuis mille ans! Une misère! La fine et forte odeur du bois de santal dont il est alimenté embaume l’air. Nous avons reconduit chez lui le vieux Dr Modi; c’est la nouvelle année parsie, l’encens brûle dans une grande urne, c’est le moment où s’évoque la mémoire des parents morts, des êtres chers disparus. Mme Modi et quelques-uns de ses onze enfants avec leurs conjoints attendent sous la véranda le chef de famille; grande fête dans la maison.

Samedi à midi nous sommes partis pour une petite tournée sur la côte, au nord de Bombay. Parmi tant d’autres objets, S. s’est particulièrement intéressé à l’histoire du commerce maritime de l’Inde ancienne, et si les vieux ports n’existent plus, il veut au moins en voir les sites, les connaître géographiquement. Un Parsi et Morris, compagnon fidèle, viennent avec nous, nous arrivons à Nalla Sopara. Une tonga attelée des plus étiques haridelles nous mène au village; impossible d’aller plus loin, l’eau, les boues arrêtent tout trafic; mais on peut, difficilement, aller à pied jusqu’aux vieux sites; il n’y a qu’un quart d’heure de chemin. Je suis dans les traînards depuis Delhi et toute cette crotte ne me tente guère; je reste dans la voiture regardant les passants, les habitants du village, petits petons des enfants, pieds des femmes et grosses pattes des hommes pataugeant dans la boue la plus infecte qui se puisse imaginer; les pluies ont transformé les rues en véritables cloaques où s’écoulent tous les déchets des maisons et les ordures des bêtes, on ne peut croire vraiment que, pendant quatre mois des êtres humains marcheront, pataugeront dans une pareille saleté. Mon quart d’heure d’attente se prolonge, les heures passent et je retourne à la gare, bien loin du village, pour y voir arriver les trois hommes, crottés jusqu’au nez; ils ont marché par des voies impossibles comme l’attestent leurs vêtements qui furent blancs. Et nous sommes montés dans le train pour Nausari où le beau bangalow de R. D. Tata nous attendait. C’est dans ce petit pays et à Sanjan, tout près de là, que s’établirent les premiers Parsis réfugiés; leurs lointains descendants y ont souvent gardé une maison de famille et c’est un avocat parsi qui vient nous chercher pour nous faire visiter la ville, les temples, les gens. Je ne vous dirai rien de la matinée, que j’ai passée au lit, bêtement; des oiseaux nichés dans le plafond de bois de ma chambre égayaient ma somnolence; leur familiarité, leur assurance en disent long sur les mœurs du pays. L’après-midi, nous nous sommes longuement promenés: écoles, hôpitaux, fondés par des Parsis pour les Parsis, dressent un peu partout leurs imposantes façades; à côté, l’école du gouvernement pour les Hindous est bien petite et, d’école musulmane, nous n’avons pas vu trace. Une vieille cousine des Tata entretient à elle seule une école de filles. Les pauvres Hindous sont bien loin de pareilles conceptions.

C’est encore chez des Parsis que nous sommes descendus à Surate, le vieux port ruiné par Bombay. M. et Mme Modi, nos hôtes, habitent une vieille maison construite sur les vieux murs de la ville; un nabab la posséda, on voit encore le grand hall où se réunissaient ses justiciables et la fenêtre où il apparaissait, siégeait, rendait d’infaillibles jugements.

Je ne suis pas allée à Broach. Tandis que S. et son compagnon faisaient cette dernière tournée, Mme Modi me montrait ses beaux saris, ses cadeaux de noce, les galons brodés, les étoffes lamées, gloires de Surate. Le joli costume parsi se distingue du vêtement bengali par une sorte de longue basque blanche, dentelle, tissu léger suivant les goûts et les moyens, que les femmes portent comme une courte tunique, les hommes sous leurs vêtements. C’est l’accessoire indispensable à la toilette de tout Parsi. Il le reçoit au moment de son initiation religieuse, entre huit et dix ans, avec le cordon sacré en laine fine, spécialement tissé, suivant un rite déterminé, qui le fixe à la taille. Les femmes portent au bras un bracelet de verre, mince anneau qu’elles brisent, sans le remplacer, si elles deviennent veuves; elles ont adopté l’anneau de mariage occidental et le noir est la couleur du deuil.

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_Mercredi 20 septembre 1922. Taj Mahal, Bombay._--Par où commencerai-je cette lettre? Nous vivons dans un tel tourbillon de réceptions, de meetings, d’invitations, de visites à recevoir ou à rendre, sans parler hélas, pour S., de la conférence quotidienne, que je ne sais plus trop bien où j’en suis!

De jour en jour, un flot toujours plus fort, une véritable marée nous emporte à travers ces mondes divers, parsis et hindous, qui ont entre eux si peu de rapports, sont si totalement différents. Avec les Parsis on est en Occident, ils connaissent tous la France et Paris surtout, ses magasins et ses modes. Malgré leur sari, impossible de confondre ces femmes élégantes, libres d’allures, avec la plus huppée des Hindoues. Je les ai souvent regardées, essayant de trouver les raisons de cette complète différenciation. C’est l’expression d’abord qui est presque celle des femmes d’Occident, leurs cheveux bouffants, frisés, artistement arrangés, alors que la chevelure de l’Hindoue est divisée en bandeaux, mais la différence réside surtout, je pense, dans la chaussure. Quel que soit son costume, une femme en souliers à talons Louis XV aura toujours l’air occidental et les Parsies n’ignorent rien de nos élégances.

Le lendemain nous nous hâtions vers une réception mahratte, à Santa-Cruz, à travers de véritables forêts de palmiers; de misérables huttes abritent le pauvre troupeau des coolies et leurs innombrables enfants qui nivellent, abattent et construisent le Bombay industriel. Chez nos hôtes, nous avons retrouvé la vie hindoue: j’ai enlevé mes chaussures pour pénétrer chez les dames et si je n’avais su par avance l’opulence de ces gens, si les colliers de perles ne m’avaient avertie, les costumes entièrement faits des étoffes Gandhi, tissus plus ou moins grossiers, filés et tissés à la main, auraient pu me tromper.

Le Guzerate est le fief de Gandhi, on s’en aperçoit aux coiffures: les _Gandhi Cap_ qui pullulent sont une silencieuse adhésion de principes.

Cependant l’Inde est étrangement calme. Après les troubles, dont l’arrivée du Prince de Galles avait donné le signal, les arrestations et la propagande au bazar, aboutissant à la formidable grève de chemin de fer qui nous a tant gênés pour aller au Népal, c’est étrange, cette soudaine pacification; la mésentente est la même et s’exprime librement, mais plus rien dans les actes. Le Vice-roi des Indes semble avoir été bien habile; les prochaines années apporteront Dieu sait quoi, mais ici comme dans le monde entier il s’agit de gagner du temps, on vit au jour le jour.

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_Dimanche 17._--Les Mahrattes de Bombay nous ont offert une jolie fête; le brave Rao avait organisé les choses: danses de fillettes marquant les temps en tapant du pied, faisant résonner leurs anneaux; mais elles portaient, hélas! des bas et des costumes vaguement européens. Le clou de la fête, l’inoubliable, a été la scène du _Bourgeois Gentilhomme_, entre le maître de musique, le maître d’armes et le philosophe; vous auriez ri, je vous assure! Le bourgeois et le professeur de musique étaient en habits noirs, datant de quelque lointaine époque, décrochés à quel «décrochez-moi ça!» Ils s’étaient tous fait des têtes «françaises», du pur type Napoléon III, la moustache aux énormes pointes, l’impériale et les pattes de lapin. Leurs grands yeux noirs riboulaient dans ce décor de la plus étrange façon. Le maître d’armes, avec les mêmes ornements faciaux, était en khaki avec toutes les médailles de la grande guerre. Le philosophe s’était composé le type classique de l’astrologue-astronome,--abondance de cheveux, de sourcils, de barbe tout blancs; il ne lui manquait que le chapeau pointu. Et nos hôtes attribueront toujours au génie comique de Molière le fou rire qui s’est emparé de nous.