Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)
Part 8
Ce n’est qu’à midi environ que, dans la poussière de la route, apparaissent les premiers cailloux; nous n’en avions pas vu encore dans cette énorme vallée du Gange, suivie de ce large Téraï. La montagne sans doute n’est pas loin, et en effet une heure après, sol rose, frondaisons blondes, les premiers contreforts nous apparaissent et c’est là que nous prenons notre lunch.
Le village de Bitchako où le bangalow est construit est très sale; on n’a pas idée des loques dont les enfants sont couverts; le costume est assez joli: larges pantalons serrés aux mollets, tuniques attachant de côté par des cordons, fendues sur les hanches; quelques petites filles ainsi vêtues sont délicieuses. Le sari, le plus beau costume du monde sûrement, le sari a disparu; les femmes portent de courtes vestes, une sorte de jupe formant en avant une masse de plis remontés entre les tours d’une large ceinture blanche où elle apparaît en gros tampon; c’est assez laid. Les cheveux sont ramenés sur le sommet de la tête et nattés ou tordus en longs boudins très raides; des colliers sans nombre, perles de toutes couleurs et parfois le corail, si cher aux Tibétains; les oreilles sont bordées de clous dorés ou percées au milieu d’une grosse fleur de métal, un gros disque pendant au lobe.
Rien de tout cela n’est beau, mais l’expression de ces gens est extrêmement plaisante, très franche, gaie, pour tout dire: libre. On comprend mieux ici ce qu’est la contrainte qui pèse sur les Hindous, les contraintes devrais-je dire, celle de leur extraordinaire organisation sociale, qui met dans la poussière, sans métaphore, le front des basses castes, et celle aussi qu’une domination étrangère impose à tous. Plus d’humilité ici, et aussi plus une main tendue; la mendicité abjecte de l’Inde a disparu depuis Raksaul.
La forêt où nous sommes engagés depuis onze heures environ, sous-bois grillés, taillis peu épais, devient peu à peu splendide; ce n’est pas tant la beauté des arbres énormes que l’extraordinaire puissance de la végétation: arbres, arbustes, tout est réuni, lié, couvert par un rideau de lianes qui pendent des arbres comme des chevelures, s’étendent comme des manteaux, lancent d’un tronc à l’autre leurs escarpolettes; la plante légère, en devenant branche ou tronc, ne perd pas son mol enroulement, elle se durcit et se fait vrille énorme ou colonne torse; on ne peut rien séparer dans cette folie de création où la nature donne tout et n’arrive jamais à l’épuisement. Des troupes de singes se balancent et les branches semblent se les renvoyer, en se jouant, comme des balles. Le rhododendron est ici un arbre couvert de fleurs éclatantes; une liane à grosses fleurs blanches escalade les plus hautes futaies. Et cependant ce n’est pas le grand moment de la forêt himalayenne; la sécheresse, redoutable cette année dans l’Inde, s’y fait également sentir, mais le printemps doit être ici une véritable féerie.
Nous sommes arrivés à la nuit à l’étape, le bangalow de Chourya. Un domestique dresse la table, essuyant soigneusement--avec quel bout de papier!--assiettes et couverts. Et c’est dans nos timbales que nous boirons notre chocolat, un chocolat très européen conservé depuis des mois pour ce voyage et combien apprécié! Le petit éléphant de Bagchi a décidément refusé de le porter pendant la dernière partie du chemin; impossible de le décider à marcher; il avait faim, il avait chaud et ne voulait plus rien savoir.
Le lendemain, à cinq heures, nous partions à pied avant la caravane et ce n’est qu’à sept heures que nous sommes remontés sur notre bête. Est-ce décidément plus fatigant que le char à buffles? Je crois que oui; en arrivant à Bhimpedi, notre dernière étape avant de prendre les porteurs, j’étais si fatiguée que je ne pouvais plus remuer pied ni patte. Mais c’est le lendemain seulement, au matin, que nous avons su ce qu’était vraiment ce voyage.
Le Maharaja nous avait envoyé, au lieu des palkis, intransportables en montagne, ce qu’on appelle ici des dandis; ce sont généralement des espèces de petits fauteuils; mais ce qu’il nous a destiné est beaucoup plus imposant, sortes de traîneaux sans roues, capote contre le soleil, tapis, rembourrages, etc...; si c’est plus lourd, cela ne compte pas pour celui qui est dans la voiture, personnage distingué qui prouve son importance en ignorant le travail des hommes. Et le travail des hommes ici! qui pourra le décrire?
Nous montons chacun dans notre dandi, au pied de la pente; il s’agit d’arriver au fort de Sissagari dont la muraille apparaît à 1.200 mètres au-dessus de nous. On ignore ici les voies obliques; cette pente de 1.200 mètres, les hommes la montent droit devant eux, à pic; je n’ai compté que dix courts lacets et deux très courts bouts de route à peu près plate. Affreuse escalade, les hommes suant et peinant sous notre poids. On regrette chaque livre de sa chair.
Ce n’est plus le coolie hindou qui berce son douloureux labeur d’une haletante mélopée. Nos porteurs peinent, mais ils gardent, au moins pendant la plus grande partie du voyage, la force de rire et de plaisanter. On est presque couché dans l’appareil tant la pente est effroyable. Et, tout le long de la route, c’est un cheminement incessant, une chaîne sans fin de porteurs qui montent et descendent leurs formidables fardeaux suspendus au front par une lanière de cuir: balles de coton qui vont sans doute à Lhassa, tuyaux de fonte, et nos malles et des peaux. Ils cheminent courbés, s’arrêtant pour souffler, leur fardeau reposant sur une roche ou sur une sorte de béquille dont ils se servent aussi comme de bâton. Tous les âges, hommes et femmes. Un va-et-vient de fourmis. Toutes les manières aussi de porter la créature humaine, en dandi, en hamac, sur le dos, dans une hotte, à califourchon. C’est la grande voie de communication du Tibet et du Népal avec l’Inde et la mer!
Les hommes nous ont hissés jusqu’au fort; nous avons été à pied jusqu’à la passe, un peu plus haut; mais les montagnes étaient invisibles, nous n’avons connu leur présence que par un grand souffle de vent glacé qui est venu nous frapper en pleine figure.
En bas, enfin, c’est la vallée; je me réjouis d’arriver, le labeur des hommes me pèse sur le cœur; nous cheminons lentement; à tout instant je pense que nous sommes au but, mais les montagnes se referment sur nous. Nous faisons halte à Markou pour le déjeuner, nous remontons dans nos dandis et toujours rien. Si, une nouvelle passe aussi escarpée que la première, le col de Tchandraguiri, qu’il faut franchir avant d’arriver au Népal proprement dit. On voit les montagnes se fermer derrière soi, on s’enfonce toujours plus loin, on se sent vaguement anxieux. Où allons-nous? ressortirons-nous jamais?
Au milieu de cette seconde escalade, les coolies s’arrêtent, nous ne les entendons pas, mais nous comprenons bien qu’ils demandent une halte; j’essaie d’intervenir, mais leur chef, sourire aimable, yeux rusés, crie et tombe sur eux à grands coups de bâton. Ils reprennent la montée: plus de plaisanteries, cette fois, sous la sueur qui ruisselle les visages se tendent, se crispent affreusement. Nous mettons tous les quatre pied à terre et je suis encore éreintée aujourd’hui, après trois jours, de cette course de montagnes.
Les équipages de Sa Hautesse nous attendaient à Thankot. Nous y montons; des soldats courent derrière la voiture en hurlant de temps en temps pour écarter des roues de notre char une population qui n’a nulle envie de s’y précipiter.
La vallée est toute verte, les champs en gradins semblent un cirque où les épis de blé sont venus s’asseoir. Une culture maraîchère magnifique. Des oignons! Nous voilà en pays de connaissance. La route est bordée d’eucalyptus; quelques bananiers. Les gens nous regardent, souriants, et voilà Katmandou.
Par la portière de mon carrosse j’aperçois des temples innombrables, une architecture, un art où l’Inde et la Chine s’allient pour la joie des yeux; mais nous n’entrons pas en ville.
Brusquement, un haut portail, une sentinelle présente les armes. La scène représente un immense palais, construit pour le second fils du Maharaja, le général Baber, qui n’a pas voulu quitter son père et vit avec lui au Singha Durbar; des corridors sans fin, des persiennes closes, enfin quatre énormes pièces qui seront notre résidence dans cet énorme bâtiment désert.
Nous comptons trente-cinq mètres d’un bout à l’autre; j’ai fait transporter quelques meubles pour n’avoir pas à parcourir plusieurs fois mon domaine en faisant ma toilette.
Nous avons à nos ordres un jeune capitaine, le sous-officier qui est notre ombre; un civil nous escorte également; la voiture est à notre disposition au premier signal, et chacun nous assure que les ordres sont formels, que nous sommes les hôtes de Sa Hautesse et que nous n’avons qu’à commander. Le repas arrive à l’heure exacte, nous demandons ce que nous voulons; tous les matins, fleurs et fruits des jardins du maharaja; c’est une réception telle que nous ne pouvions en espérer une.
Je n’ai pas vu encore notre hôte. S. a été le remercier dès le lendemain de notre arrivée. Il a été reçu comme l’est un très vieil et très bon ami; il a trouvé, encadré dans le salon, un de ses portraits; des ordres ont été donnés pour que les recherches soient facilitées, les manuscrits trouvés, les meilleurs pandits mis aux ordres de l’historien du Népal. Ce sont des droits d’auteur auxquels nous n’avions jamais pensé, un lien réel avec les gens d’ici, une véritable reconnaissance.
Tout ce que nous faisons et disons est rapporté. Je demande des livres? Le soir même on m’apporte le catalogue de la bibliothèque particulière du grand prince. Mais il faut, le soir, fixer minutieusement le détail de la journée du lendemain: on vient nous chercher et l’on nous reconduit; nous voulons faire un tour dans le jardin d’orangers, tout nous est permis; on nous y mène, on nous en ramène; c’est l’hospitalité d’un ami soucieux du confort et de la sécurité de ses hôtes.
Nous avons été deux fois en ville, à un mille d’ici. S. avait annoncé une effroyable saleté. Le gouvernement de Chandra Sham Shere a changé tout cela; la ville est extrêmement plaisante; de bonnes maisons de pierres et de briques et ces fenêtres, et cette décoration de bois sculpté qui est unique: on ne sait où regarder.
Nous avons commencé la visite des innombrables temples, plus de cinquante sur une seule place: grandes constructions à plusieurs toits comme les pagodes, chaque toit supporté sur les quatre côtés par de légères poutrelles sculptées: dieux aux bras multiples, dragons en bois fouillé, travaillé, sculpté, peint, une débauche de formes et de couleurs, une imagination prodigieuse qui a peuplé tous ces édifices,--grands temples à portes de bronze doré, petits sanctuaires, autels minuscules,--d’un monde de féerie: tout s’y rencontre, l’image hindoue, la statue japonaise, un grand Garouda adorant (l’homme-oiseau, monture de Vishnou), qui a l’air d’une statue égyptienne. Devant les temples, des piliers portant des statues, des animaux en bronze doré, en pierre peinte. S. n’avait pas exagéré; c’est, je pense, un pays unique dont les Népalais peuvent être fiers. Et, au milieu de ces merveilles, la statue du dieu dont on n’arrive à reconnaître ni la forme, ni la substance sous les couches de minium, de beurre, de lait, de fleurs dont elle est barbouillée; les mouches lui font un véritable manteau. Quel culte singulier!
Notre arrivée en ville produit chaque fois un vif mouvement de curiosité, c’est par centaines que les gens se pressent autour de nous; la police, de temps en temps, en vociférant, tombe à bras raccourcis sur le populaire; quelques rudes taloches, mais tout le monde rit et revient. C’est décidément une population très sympathique; s’ils sont battus, c’est par les leurs, chacun peut être soldat ou policier; on n’a qu’à s’engager. Ils saluent comme nos soldats; c’est un peuple guerrier très entraîné, qui semble heureux.
Nous avons vu hier, sur la grande esplanade, des régiments entiers faisant l’exercice; il nous arrive ici des bruits de clairon. Servir soi-même ou bien subir les soldats étrangers, c’est la grande leçon; le malheur de l’Inde est de ne l’avoir pas comprise.
Nous avons aussi, le matin, le cri des paons qui se promènent sur les toits; enfin ce sont les Mille et Une Nuits des tropiques.
Quel bavardage! Qui aura le courage d’aller jusqu’au bout? Mais, cette fois ce n’est pas celui de la vieille dame qui découvre Calcutta, c’est d’une vieille dame qui, tout de même, à travers courbatures et lumbago, est arrivée aux portes de l’Asie Centrale. Chandra Sham Shere a dit que j’étais la cinquième Française ayant fait le voyage, à savoir: Mme Massieu, Mme Maurice de Rothschild venue avec son époux pour une chasse, court passage; une Française mariée à un Anglais (et celle-ci vraiment ne devrait pas compter!) Mme A. David-Néel, qui est maintenant dit-on dans un couvent en Chine--et votre servante. Ici, je me rengorge.
En arrivant nous avons eu le courrier d’Europe! Le meilleur salut d’arrivée; la poste fonctionne très bien. D’ailleurs les temps sont proches où le Népal entrera dans le grand mouvement international; une route se construit dont on ne sait encore--ou peut-être dont on ne veut pas dire--si elle sera pour le chemin de fer ou un service d’autos; en tous cas dans quelque deux ou trois ans un câble sera établi pour monter au moins les marchandises. Et des fils électriques établis pour les travaux apporteront sans doute un jour prochain les dépêches. Une seule boîte aux lettres en ville. Notre courrier sera envoyé par les soins du palais. Mais nous avons la lumière électrique, et un collège--sens anglais--a été ouvert l’an dernier.
Un coup de canon, c’est midi. Le changement de température a été très sensible, nous avons laissé Calcutta et ses 39°, nous avons trouvé ici ciel couvert et 19°. Pas encore vu le Gaurisankar, la montagne est derrière le pardah.
18
KATMANDOU
_Katmandou, 3 avril 1922._--Une matinée fraîche, le parfum des orangers; les montagnes se dessinent encore confusément; le bruit voisin des musiques militaires et du tir au canon; on pourrait se croire en quelque Riviera à l’heure de l’exercice; mais ma balayeuse arrive, sa gosse sur la hanche, ses clous dorés bordant ses oreilles sales, son large sourire; un paon se promène sur mon mur; il n’y a pas à s’y tromper, malgré l’accent entraînant des clairons, c’est bien Katmandou, au Népal.
Notre emploi du temps est le suivant: le matin de sept à neuf, promenade à pied avec un fonctionnaire civil et un sous-officier qui nous sont attachés--et réciproquement--et qui, en fait, nous servent de guides, nous indiquent les endroits à visiter, ceux où nous ne pouvons pénétrer et, dans les temples, le lieu où il convient de se déchausser, toutes nos possibilités, toutes nos limites. De dix heures à midi et demi, séance de bibliothèque à laquelle naturellement je ne participe pas; de deux heures et demie à cinq heures, visite des temples, commencée presque au lendemain de notre arrivée, et nous n’avons pas fini d’explorer ceux de Katmandou; la vallée en compte, je crois, plus de 2.500: temples du Bouddha, de Siva, de Vishnou, de la grande Déesse et de bien d’autres encore. Enfin, on nous ramène dans notre carrosse à deux chevaux, nos deux soldats par derrière, le sergent à côté du cocher, un jeune capitaine dans la voiture.
Gardés? Non pas, c’est là marque d’honneur, de sécurité aussi. Nous ne pouvons mettre le pied par terre sans qu’un immense populaire s’amasse autour de nous; les gamins nous suivent en un véritable cortège, foule très sympathique, blagueuse et qui se rit des emportements et des ruades de la police. Mais sale! On ne revient pas de pareilles expéditions sans quelque dévorant souvenir.
On ne rencontre pas dans les rues, à pied, les gens distingués, les femmes moins encore; nous en avons croisé une, l’autre jour, portée dans sa dandi par quatre coolies, image parfaite de la distinction népalaise, la figure fardée, des mouches, et, bordant la paupière inférieure, continuant l’œil jusqu’à la tempe, un large trait de kohl. C’est joli, et les petites filles ainsi maquillées sont absolument délicieuses; elles ont aussi sur la tête ou sur le front un large disque d’or orné de pierreries. Au cou, en collier, de lourdes masses d’or travaillées, reliées par un cordonnet à la chinoise, des bracelets aux bras et aux chevilles et, lorsqu’elles ont une jupe--et non pas la large culotte,--elle est si ample et forme sur le côté une telle masse de plis, qu’on admire qu’elles puissent marcher.
Nous avons laissé au Bengale le culte de Krishna, de la musique, de l’amour, de la poésie; les dieux qu’on adore ici répondent plus aux besoins d’un peuple rude, c’est Siva-Pasoupati sous toutes les formes, ou les Mères, ses femmes; et il n’est pas de jour où nous ne trouvions dans un temple le sang d’animaux qu’on vient de leur sacrifier; des millions de mouches bourdonnent autour de l’offrande que des chiens parias lèchent timidement.
Ces Mères sont des déesses terribles, c’est la mort et la vengeance à force d’amour--il n’y a que la religion pour concilier ces choses-là--rouges ou noires, grimaçantes, trépignantes, langues pendantes, l’Inde, du sud au nord, est à leurs pieds. Au moment de la grande fête de la grande Dourga, il n’y a pas au Népal une poule ou un mouton à acheter; quinze jours à l’avance, tout est gardé pour les sacrifices; les buffles aussi servent de victimes; les troupes, étendards déployés, assistent aux sacrifices officiels et la tête de la bête est à peine détachée qu’un officier pieusement trempe ses deux mains dans le sang qui bouillonne et les applique religieusement sur le drapeau.
A côté, le dieu à la tête d’éléphant, Ganésa, roule sa bonne panse à tous les carrefours, le dieu des entreprises.
Les signes rituels sur le front sont devenus incompréhensibles même pour un homme du Bengale comme Bagchi; ce sont généralement, pour les gens distingués, deux petites raies parallèles et horizontales, noire et rouge ou jaune, à la base du nez, ou une tache oblongue jaune si épaisse qu’on la croirait faite de gros pains à cacheter; très rarement les larges barres de santal et de minium, caractéristiques de l’Inde.
Finis aussi les jolis dessins, l’alpona bengali; à la place, sur les murs des maisons, dans les villages de montagnes que nous avons traversés, des mains à peine dessinées, un rond pour la paume, cinq traits pour les doigts et des yeux aussi complètement schématisés, pour écarter les démons.
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_Lundi 27._--Le jeune et charmant capitaine qui nous est attaché, Sivapratap, de la famille des Thapa, nous avertit que His Highness nous invite à assister à la revue du lendemain mardi à trois heures et demie.
Nous nous promenons au matin de ce grand jour le long des très beaux quais de la Bagmati; la rivière ne comporte plus que de minces filets d’eau, perdus dans son large lit; un petit bras est réservé aux Yogis, et aussi quelques abris; on les voit en passant, quelques-uns abîmés dans une méditation si profonde qu’elle ressemble à la mort. Et nous rentrons nous préparer pour l’événement.
L’esplanade, le Toundi Khel, est énorme. Au milieu, un grand arbre qu’entoure une sorte de plate-forme à deux étages; depuis le matin, de tous les coins de l’horizon, les gens arrivent, curieux du spectacle, car la revue sera suivie de jeux; c’est la fête du printemps, un printemps dont nous ferions un chaud été.
A l’heure dite, notre voiture traverse la foule des curieux et la grande esplanade; nous montons l’escalier menant à la seconde plate-forme; le maharaja me prend les mains, me présente ses fils; il en a huit; les aînés, généraux qui ont fait leurs preuves aux frontières, diplomates, administrateurs, même un érudit, et aussi les deux fils aînés d’un second mariage, enfants de quatorze et seize ans, tous chasseurs merveilleux. Il est strictement monogame, ses fils aussi.
Des fillettes de trois à douze ans tourbillonnent, délicieuses avec leurs figures fardées, ce maquillage spécial de la paupière inférieure et le trait final qui allonge démesurément l’œil; sous leurs amples robes, elles ont les larges culottes d’ici qui font bouffer jupes et jupons; broderies, satin, dentelles, tout ce dont on peut surcharger un costume féminin est cousu à leurs vêtements, et, sur tout cela, des étoiles, des croissants, des colliers, perles, diamants d’une grosseur et d’un éclat merveilleux; même le petit de deux ans en est couvert.
J’ai à peine le temps de m’y reconnaître et de saluer hâtivement les deux autres ménages européens, l’électricien et l’ingénieur, trois occidentales en tout, bien simplettes et bien effacées malgré leurs plus beaux atours.
Bruits de clairon, coup de canon, c’est le roi: Maharaja Dhiraja Tribhouvana Vir Vikram! La voiture à quatre chevaux, l’escorte, les coureurs, le porte-parasol, le porte-émouchoir, tout cela arrive dans un tourbillon de poussière. La portière s’ouvre, le roi monte les marches; un jeune homme de seize ans, à la moustache naissante, des traits fins, figure fardée, ornée de trois mouches blanches, bottes ornées en haut de la tige d’une lourde cordelière d’or, et des bijoux éblouissants; à la casquette une sorte de broche qui se dresse raide et haute, dont les diamants étincellent, énormes; aux oreilles, des solitaires; sur la poitrine, une étoile aveuglante et un collier de perles, six à huit tours, tombant jusqu’à la taille. Les perles montées et séparées par de grosses émeraudes, une plus grosse encore pendant au dernier rang.
Et tout cela n’est rien; il faut voir un Durbar, me disent les Anglais, quand rois, princes et généraux en grande tenue, la tête couverte de leur fameuse coiffure, perles, émeraudes et plumes de paradis, sont tous rassemblés dans la salle du trône. Déjà ce que je vois sous le grand soleil n’est pas mal, je vous assure.
Présentations, salutations. Ma révérence est un peu courte, comparée à celle des deux autres dames; il faudra un peu ployer le genou pour le départ. Le maharaja, aimable comme on ne peut assez le dire, m’invite à m’asseoir près de lui et de Sa Majesté. Il y a trois chaises; modestement je veux prendre la dernière; mais non, ma place est entre ces deux grands princes.
Le Maharaja, je le connais, j’en ai tant entendu parler, par mon mari d’abord, et tout ici chante sa louange, les bienfaits de son administration: esprit extrêmement moderne et réalisateur, très traditionaliste aussi et connaissant à fond toutes les manigances de la politique. Écoles, voirie, électricité, grands asiles pour les voyageurs, maisons de pauvres, et bourses pour des étudiants, câble transporteur, etc., voilà pour les temps modernes. Une main de fer, un pays impénétrable ou presque, un câble qui ne pourra transporter que des marchandises, voilà pour la conservation.
Et le petit roi! Il regarde devant lui, physionomie d’où toute expression est absente. Sa Majesté comprend l’anglais, me dit le Maharaja; je me penche alors respectueusement et je lui demande s’il a des enfants. A-t-il même entendu? Indifférence, hauteur, timidité? Le père que S. avait vu, il y a vingt-quatre ans, était enfermé dans le même silence.
La formule d’état est que la personne royale vénérée, sacrée, doit être tenue à l’écart des bruits du monde; la formule est absolument réalisée. Ombre affublée du titre et des oripeaux de la royauté, on le sort aux grandes occasions; marié à treize ans avec deux femmes, c’est le chiffre consacré, à seize ans il a trois fils.
Sa nervosité semble grande; à chaque coup de canon, je le vois tressaillir. Nous nous asseyons. Le parasol d’or, emblème de la souveraineté, large comme la plus large roue du plus grand char, est ouvert derrière lui et son émouchoir blanc est comme une longue et épaisse queue de cheval.