Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 7

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Nous nous arrêtons près d’un tailleur de pierres; devant son échoppe, une grosse cuve faite de quatre dalles de pierre grossièrement assemblées, retenues par une chaîne de fer, attend la mort du premier yogi ou sannyasi, et ceci dans cela sera envoyé au fond de la rivière, contribuant ainsi à augmenter la sainteté de ce Gange révéré, source de toute pureté.

Je veux descendre les marches qui mènent au fleuve, aller voir de plus près le spectacle extraordinaire qui s’y passe. S., me retient; je pourrai descendre tout à l’heure, mais non rester ni stationner; ma présence seule priverait ceux que je pourrais toucher de la purification qu’ils viennent chercher.

Professeur Adhikari veut être notre guide. Il arrive avec sa fille Ranou; un poète la comparerait à une gazelle tant sa grâce est à la fois familière et farouche, une gazelle qui prépare un examen pour la fin de l’année.

Le ciel est assez couvert, nous descendons la rivière vénérée, la ville apparaît comme un croissant. On a tout dit sur ces ghats, la population qui s’y presse chaque matin, toute la ville venant saluer le soleil levant, adorer, méditer, plonger et méditer encore; les innombrables petits appontements, pareils à ceux de nos pêcheurs, où tous se pressent, d’où l’on plonge, où l’on prie, les mains soulevées pleines de l’eau sainte; les appels des trompettes, des conques; la petite lessive que chacun fait, le bain et la prière terminés. Voilà les palais portés par les vieilles et hautes murailles; d’autres en pleine construction sont tombés, le sable a glissé emportant murs et terrasses; les escaliers si raides, encombrés de plates-formes, de petites chapelles, d’éventaires de marchands sous leurs grands parasols; les vaches, les chiens, les singes, les morts aussi: trois ou quatre trempent au bord, attendant le dernier lavage, le premier bûcher; quand nous repasserons, remontant le courant, deux d’entre eux, une dame en sari rouge, un autre bien ficelé dans un linge blanc, brûleront, du bois dessus, du bois dessous, et en route pour le paradis d’Indra. Car c’est cette assurance-là que l’on vient chercher ici, tant est efficace la purification du fleuve sacré. L’opération semble courte; si elle n’est pas parfaite, l’eau et les vautours achèveront l’œuvre du feu.

Tout cela certes, les livres, les images et le cinéma cent fois nous l’ont montré; ce qui surprend, ce qui effraye même un peu, c’est l’intensité de la vie religieuse, ses manifestations, la variété de son expression; elle anime, pénètre tous les actes de la vie hindoue.

Quand nous sommes revenus, le brouillard était dissipé, une lumière bleue et rose aussi, toute pénétrée de soleil, enveloppait la ville, le sable et les eaux.

Nous sommes allés, l’après-midi, à Sarnath, à cinq milles de Bénarès, l’endroit où le Bouddha, ayant acquis à Bodh Gaya la connaissance parfaite, prêcha son premier sermon. Ici encore, tout a disparu; par quel cataclysme les monuments et la doctrine ont-ils été aussi complètement balayés du sol et de la pensée de l’Inde? Les fouilles activement poussées ont déjà rendu de belles choses, un pilier d’Asoka, brisé, beaucoup de pierres sculptées, d’images, de colonnes et une statue du Bouddha assis, la plus belle que j’aie jamais vue. Mais, dans son propre pays, il n’y a plus, pour le grand sage, que des adorateurs étrangers.

* * * * *

_20 février._--Nous allons flâner à travers les ruelles si pittoresques du bazar. Joseph nous escorte, mais prend un coolie pour porter les paquets; le cocher, le domestique du cocher, le boy, le coolie du boy, notre équipage aux deux chevaux apocalyptiques, rien d’étonnant à ce qu’un peuple de mendiants, une vraie cour des miracles s’accroche à nos talons. Nous croisons au retour un petit cortège, trois cadavres bien ficelés qu’on porte au Gange, ainsi qu’une caravane de chameaux évoquant le Penjab et «les au-delà».

A 3 heures, conférence à l’Université: «Ce que devrait être l’étude de la civilisation hindoue dans une université hindoue». Très nombreux auditoire, très intéressé, un auditoire qui ressemble beaucoup aux nôtres, peu de marques rituelles sur les fronts, les cheveux peignés à notre manière. La longue mèche que l’Hindou orthodoxe laisse pousser au sommet de son crâne, je ne la vois presque pas ici. Si, timidement, elle subsiste, ce ne sont que quelques cheveux un peu plus longs, que le coiffeur semble avoir oubliés; cependant, un bibliothécaire complètement rasé a conservé une mèche dont il pourrait faire des boucles ou un chignon; un jeune garçon n’a gardé qu’une petite touffe courte, ébouriffée comme un pinceau. Mais la masse des étudiants de la traditionnelle et sacro-sainte université de Bénarès semble lancée au pas de course sur les voies de l’Inde nouvelle.

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LA FÊTE DU PRINTEMPS

_Santiniketan, 14 mars 1922._--Les jours passent, on attend la grande fête du printemps, le Holi, sorte de carnaval que, du Nord au Sud de l’Inde, on célèbre avec passion pendant une quinzaine de jours; on se jette de la poudre rouge comme chez nous des confettis; l’air est plein de chansons, de bruits de flûtes et de tambours; les blanchisseurs ne suffisent pas à teindre en jaune,--du jaune-citron au jaune-rouge,--les vêtements qu’hommes et femmes porteront ce jour-là. Même les poupards les plus petits, les à peine nés, ont leur petit habillement de printemps. La date est celle de la pleine lune du mois de Phalgoun (notre calendrier n’a rien à faire avec la vie hindoue). Et, quelques jours à l’avance, il y a un peu partout, chez les élèves comme chez les maîtres, une légère excitation, l’attente d’une jolie fête; on apprend de nouveaux chants, on monte des pièces de théâtre; cette année, le joueur de vina apportera son inestimable concours.

Dès vendredi, alors que les auditeurs du cours de tibétain se relevaient, la séance terminée, on venait nous chercher pour assister à la représentation d’un drame bengali joué par les jeunes filles--mes petites-filles, mais une manquait!--Les hommes étaient exclus, naturellement. Étaient seuls admis, faveur mélancolique, le poète et celui qu’on appelle ici Dada mahashay--monsieur Grand père, comme je suis Didi ma--madame Grand’mère. Peu de lumières: il n’en est guère besoin par ce clair de lune merveilleux, et, pour figurer le jardin où deux Ranis se disputent et la forêt où l’enfant d’une d’elles est envoyé, où Krishna lui apparaît, la haie du jardin des jeunes filles suffira, palmiers, sâls fleuris au parfum enivrant, buissons embaumés comme des bouquets de mariées; une saison, une soirée à enflammer Chérubin. Mais ce n’est ici le pays ni des sérénades sous les balcons, ni des rencontres dans les allées.

Nous avons eu la visite de la mère et des deux sœurs de Bola, notre domestique. La visite? Cela veut dire qu’elles ont monté la première marche de la véranda et qu’elles se sont inclinées si bas que leur front a touché la seconde. L’horreur de cette humilité, je ne puis m’y habituer! C’était pour le mariage de la petite fille de onze ans. Elles venaient demander l’avance d’un mois des gages du frère à cause des frais. Nous avons vu le soir les invités se rendant à la cérémonie, tambours, flûtes, cortège des jeunes hommes. Si la famille n’est pas ruinée comme tant d’autres, et des plus riches, par le prix des fêtes, c’est qu’elle est trop pauvre pour être ruinée, mais endettée, sans doute le sera-t-elle pour quelques années. La petite mariée est restée chez sa mère, elle ira habiter avec son mari lorsqu’elle aura treize ou quatorze ans. Dans les milieux où l’on peut s’offrir un gendre instruit, les noces finies il part souvent durant trois ou quatre ans pour l’Occident, le temps d’achever son instruction, sa préparation; c’est ainsi que se sont mariés de nombreux jeunes ménages autour de nous.

Ce même vendredi, en souvenir du séjour que fit Gandhi à Santiniketan et pour bien rappeler son enseignement, il n’y a pas eu, de toute la journée, service de domestiques; maîtres et élèves ont cuit leur nourriture, tiré l’eau du puits, etc.

Puis, j’ai été invitée à une grande fête donnée par les dames, pour les dames, le 12, avant la fête générale du 13. Les messieurs, même les plus gâtés et les plus respectés, ne sont pas admis. L’émotion était grande chez Pratima ce jour-là, la réception se faisait chez elle et tout le monde était activement employé aux préparatifs: derrière sa maison, un long rectangle de terrain avait été soigneusement aplani; au milieu, la tente de feuillage et l’escarpolette où Krishna et sa bergère favorite, Radha, s’assiéront; tout autour, des arceaux décorés de guirlandes et, par terre, c’était merveille de voir dames et petites filles tracer, du bout de leur doigt mouillé d’eau de chaux, les dessins de bon augure, l’alpona, gloire des femmes du Bengale. Sans autre indication que des grandes lignes tracées, sans reprise, sans retouche, ce sont les dessins à la fois fantaisistes et géométriques des tapis d’Orient qui naissent sous ces doigts si tôt exercés.

D’innombrables lampes de terre sont remplies, tout est prêt, les jeunes filles répètent leurs chants et leurs danses; l’une d’elles, Minou, brune comme il convient et qui sait jouer de la flûte, sera le divin berger. Mais, au matin même de la fête, dimanche, la nouvelle arrive de l’arrestation de Gandhi, tout est suspendu. Les jeunes filles ne veulent pas plus de ces réjouissances que les étudiants ne veulent entendre parler de celles du lendemain, et nous voilà devant nos beaux préparatifs inutiles. La démission de Montagu annonçait clairement l’événement, mais toutes ces jeunes âmes l’ont vivement ressenti. Pourquoi le Gouvernement anglais a-t-il pris cette mesure au matin d’une telle fête? Cela reste difficile à comprendre.

Enfin, ce même dimanche soir, pour que, tout de même, tant de jolies choses n’aient pas été préparées en vain, on a allumé les petites lampes de terre au-devant de la tente, les petits enfants ont remplacé sur la balançoire les amants divins, et le joueur de vina est venu. Quelques messieurs ont été admis, le concert a commencé.

Il faudrait trouver d’autres mots pour dire des choses si complètement différentes. Les salles bondées, les figures passionnées, les applaudissements, les lumières, que nous sommes loin de tout cela! C’est la veille de la pleine lune, elle se lève, vermeille, le plan du ciel qu’elle illumine est d’or pâle, le reste d’un bleu léger, tout pénétré de cette adorable lumière; les étoiles scintillent faiblement comme du fin fond de l’éther; la lande, grillée et desséchée par le vent brûlant des après-midis et la chaleur déjà forte, est toute blonde; les chemins, les foulées, capricieuses lignes rouges, apparaissent plus nettement qu’en plein jour. Ce vaste plateau nu, cet auditoire accroupi, immobile, silencieux, cette vina qui parle et qui chante sous les doigts d’un artiste merveilleux, cette clarté qui baigne choses et gens, qui pourrait ne pas ressentir la beauté émouvante de pareilles heures? La mélodie se tait, pas un bruit, pas un mot, à peine un soupir.

Nous n’avons pas eu, le lendemain,--le vrai jour de la fête,--les cérémonies et les danses qui devaient se dérouler sous les sâls et les manguiers en fleurs; pas de joie pour l’Inde, cette année, mais, le soir, au même endroit, les élèves, leur maître de musique Dinou Babou, le poète ont chanté la pleine lune, le printemps, les thèmes éternels, et, ce soir, nous avons eu, pour notre dernière soirée, une dernière séance...

... En arrivant à Calcutta, nous trouvons à la gare M. G., Juif australien établi ici et qui venait inviter le Président de l’Alliance Israëlite à un banquet juif orthodoxe. Nous nous y rendrons. Après Krishna nous retrouverons notre vieux Iaveh. Et, ce matin, en écrivant, j’écoute une conversation déjà si souvent entendue: écoles, instruction, Alliance...

Les Juifs sont partout les témoins fidèles de la société où ils vivent, ceux d’ici, peu nombreux, deux mille à peine à Calcutta, vingt mille à peu près dans toute l’Inde, laissent Jéhovah être un brave homme. Larges aumônes pour les pauvres, distribuées par les millionnaires; mais, pour les œuvres sociales (instruction, apprentissage, assistance réelle aux femmes, aux malades, aux enfants), peu d’intérêt.

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JUIFS DE CALCUTTA

_Barauni Junction, 20 mars 1922._--Ces derniers jours à Calcutta ont été assez bousculés: courses au bazar, dans les magasins, rendez-vous, visites, dîners. Mais commençons par le commencement: jeudi soir, le banquet des Juifs de Calcutta. La communauté juive de Calcutta pourrait tout aussi bien être celle de Bagdad ou de Salonique, voire même de Londres ou de Paris. Les hommes sont généralement dans les affaires, les femmes s’habillent du mieux qu’elles peuvent, modèles de Vienne ou de Paris, et on y entend prononcer les mêmes discours, formuler les mêmes aspirations, exposer les mêmes programmes qui peuvent se résumer en deux mots: éducation, écoles.

Je n’avais pas rendu justice, ce matin, à leur effort; ces deux mille Juifs soutiennent deux écoles, filles et garçons, et un hôpital, sans compter les œuvres de petite importance. Ils y ont été à peu près forcés; les écoles européennes (chrétiennes) de Calcutta, pour se défendre contre l’envahissement des élèves asiatiques, n’en reçoivent que quinze pour cent de leur nombre total, et leur font payer double prix.

Et les Juifs, d’où qu’ils viennent, sont classés comme asiatiques.

J’étais assise à côté du Président, chauve comme un œuf, descendant de Juifs expulsés d’Espagne; le secrétaire est né en Australie; une partie vient de Bagdad, ou d’autres coins d’Asie Mineure, et tout le Levant a fourni son contingent. Pauvre troupeau qui n’a jamais pu se fixer, presque toujours étranger au milieu où il peut s’établir, que ce soit ici ou dans un plus proche Orient, éternels colons en des contrées où ils ne peuvent s’adapter, où on ne veut pas d’eux, jusqu’au jour où, atteignant nos pays, ils y trouvent enfin tout ce qu’ils désirent, et pour commencer une civilisation ouverte à tous. Que je plains ces hommes en quête d’une patrie!

S. a été visiter, le lendemain, l’école de filles et l’hôpital. Les enfants sont habillées deux fois par an de vêtements et de chaussures neuves, elles ne vont pas nu-pieds, on leur donne un bon repas par jour. Dans un pays où plus de la moitié de la population--quatre-vingt-dix pour cent, dit Tagore--n’a pas un vrai repas par an, le bienfait est grand. A l’instar des autres écoliers de l’Inde, elles apprennent l’histoire... anglaise; on leur enseignait, ce jour-là, le nom des enfants de Henry VII. J’espère que celui des femmes d’Henry VIII les amusera davantage. A côté de cela un enseignement d’hébreu. Mais où ces enfants iront-elles vivre?

* * * * *

_Vendredi, 17._--Andrews est arrivé à Jorasanko. Il revient d’une longue tournée tout au travers du réseau en grève et ses nouvelles et ses prévisions sont plutôt sombres; il annonce une extension de la grève et, quelque jour, de bons troubles. Le procès de Gandhi touche à sa fin, sa condamnation sûre ne fera qu’aggraver un mécontentement qui va croissant et que tout alimente. Bref, en l’état présent des choses, Tagore ne peut, ne doit pas partir; il ne peut s’exposer à se trouver enfermé pour quelques semaines au Népal, il ne peut pas être absent si le pays, privé de son chef, se tourne vers lui, lui demandant appui, conseil, direction. Et évidemment il a tellement raison que nous ne pouvons que l’approuver.

Nous ne partirons donc que trois: S., moi et le jeune Bagchi, maître de conférences à l’Université, mais que le Chancelier a envoyé à Santiniketan suivre les cours, à qui il paie le voyage au Népal, qu’il enverra comme boursier à Paris.

Nous avons donné rendez-vous à M. Laronce pour le soir au restaurant italien: musique, femmes décolletées, très flirt, whisky et soda; il y a longtemps que nous n’avions vu tout cela et cela n’est pas amusant. Ce monde anglais semble bien tranquille; en fait rien de particulièrement violent ne se passe. Mais c’est comme une machine qui lentement se détraque, et la question se pose: la machine, est-ce l’Inde ou l’Empire Britannique?

Nous avons dit adieu samedi au poète, à Pratima; Andrews nous a conduits à la gare. Le train part ce soir. La condamnation de Gandhi n’est pas encore connue, et puis, ce peuple aux réactions lentes suivra peut-être les enseignements de son chef, ennemi de la violence; cela répond tellement à son tempérament! Les compartiments sont combles comme ceux du Métro le soir à six heures; cependant personne ne nous dérange dans le wagon de première où nous sommes seuls--le droit du Sahib! Et nous roulons lentement avec de longs, très longs arrêts: six heures hier à un embranchement; nous les avons passées comme tout le monde assis devant notre wagon sur nos sacs, car il faisait chaud: 38° environ à trois heures. Ce matin, nous attendons le train qui nous permettra de continuer et je vous écris de la salle d’attente des dames à _Barauni Junction_--les dames, c’est moi et trois beautés avachies et affalées qui sentent un peu fort, au bout d’une bonne heure de vie commune je n’ai pas pu encore m’y faire; il y a aussi un petit bébé qui pleure; tout le monde est couché par terre.

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MONTÉE AU NÉPAL

_Katmandou, 27 mars 1922._--Nous voilà arrivés, mais c’est toute une affaire qu’une pareille expédition. J’en suis encore toute éberluée. Les grèves de chemin de fer ne l’ont pas facilitée: six grands jours de voyage, du samedi soir 18 au vendredi 24. Nous avons perdu plus de deux jours. Nous avons ainsi largement pu jouir du quai de la gare de Katcha, de la salle d’attente de Barauni avec son odeur de chacal, nous avons dormi tout debout au buffet de Muzzafarpour, et, arrivés en pleine nuit en gare de Segowlie, nous avons dormi par terre comme des bienheureux. Quatorze heures à attendre le train qui doit nous mener à Raksaul, dernière station. Rien naturellement à trouver dans cette capitale; le chef de gare nous a nourris de son propre curry aux légumes qu’il nous a envoyé sur des feuilles de bananier, car pour entrer chez lui et toucher sa vaisselle, _vade retro_!

Enfin, à cinq heures environ, le mardi 21, nous arrivons à Raksaul, et déjà pendant le trajet l’aspect général du pays est changé; ce n’est pas l’Inde, si c’est le Teraï anglais; nous avons laissé derrière nous la terre brûlée et sèche où poussent les palmiers, nous traversons une large plaine cultivée, des éléphants dans les champs et de l’eau partout, ruisseaux, étangs, beaux étangs profonds qui n’ont rien de commun avec ceux qui se dessèchent si rapidement, en ce moment même, plus au sud, comme celui de Pouri par exemple, que le médecin anglais du Bihar priait instamment de ne pas faire nettoyer avant le pèlerinage d’été, ses eaux vertes et visqueuses étant si chargées de toxines que les germes du choléra n’y peuvent pas vivre.

A la gare de Raksaul nous trouvons les officiers gourkhas envoyés pour nous recevoir, deux palkis (palanquins), quatre éléphants. Il s’agit d’aller au bangalow anglais, à un mille de là; la soirée est belle, une petite promenade serait délicieuse; inutile même d’y penser; je me fourre dans un palki, S. dans l’autre, Bagchi et Joseph escaladent les éléphants.

Ces palanquins sont de lourdes, très lourdes boîtes s’ouvrant de côté par des portes à glissière et que supportent deux lourdes perches; quatre hommes y sont attelés, quatre autres suivent pour les relayer. En arrivant, avant toutes choses, il faut régler notre expédition; on nous explique que le Maharaja a envoyé les deux palkis pour que «Nos Honneurs» puissent voyager moins péniblement pendant les heures de grosse chaleur. Son Honneur Memsahib, assise sous la véranda devant la table préparée pour le thé, écoute sans rien dire; c’est un vieux dur à cuire qui a sué et soufflé sur tant de routes! Celles du Téraï ne l’effraient pas, celles du Népal non plus--elle ne les connaissait pas!--et elle est parfaitement résolue à ne pas être portée tant qu’elle pourra l’éviter; c’est un esprit faussé par une double tradition, les Prophètes et les Droits de l’Homme. Joseph qui a reçu une éducation plus saine se prélassera toute la journée du surlendemain dans le palki dédaigné.

Que cette halte à Raksaul nous a semblé douce! Le lendemain matin à quatre heures et demie nous étions prêts pour le départ, le peuple des coolies accroupi dans le jardin, les éléphants en ligne; un d’eux est déjà parti hier au soir avec les bagages; nous pensions n’emporter que de sommaires baluchons, mais la faveur d’un grand prince ne permet pas ces arrangements de petites gens et toutes nos malles ont été expédiées. Le plus gros éléphant, une belle frange peinte en noir sur le front, est pour nous; un autre porte Joseph, nos sacs, nos provisions, notre couchage; le troisième, tout jeune, tout folâtre, est pour Bagchi.

Et nous nous hissons sur la grosse bête, opération compliquée: on la fait s’accroupir, une échelle, deux pas sur la croupe, une enjambée et nous voilà dans le howdah, spécialement préparé pour nous. C’est une sorte de boîte ou de palanquin sans couvercle, excellent pour les gens d’ici qui s’asseyent sur leurs pieds, mais où, pendant un jour et demi, nous avons cherché sans la trouver une place pour nos jambes. Les palkis vides suivent par derrière avec nos trente-quatre coolies, et, fermant la marche, le sous-officier sur son petit cheval de montagne.

Il fait encore nuit. Orion avec son cortège est déjà couché, la Grande Ourse culmine presque, et la lune décroissante qui semblait un bateau dans le ciel de Calcutta s’est redressée et dessine de nouveau le C que nous connaissons. Nous traversons le petit canal qui marque la frontière, caravane imposante qui aurait du succès au Châtelet. Les lourdes bêtes avancent lentement, deux milles à l’heure, et l’on ressent rudement, malgré le howdah, chacun de leurs pas.

La route est bonne; presque partout les ponts enjambent les dépressions où coulent et stagnent les eaux, mais nos éléphants dédaignent ces innovations, ils aiment bien mieux passer à pied: ils boivent, s’aspergent, folâtrent, s’enveloppant d’une vapeur d’eau où le soleil fait jouer ses arcs-en-ciel. Car le soleil est là, en dépit d’un brouillard épais il nous cuira tout à l’heure.

La route passe à travers une petite ville qui semble faite de palais, Birganj; puis ce sont les champs cultivés, des carcasses de buffles, une vache à peine morte dont un corbeau déjà mange les yeux, des vautours, un chacal qui détale; ce n’est pas ainsi qu’on se représente la terre bénie des grandes chasses et cependant nous sommes dans la patrie d’élection des grands fauves. Le brouillard reste aussi épais, nous allons vers les plus hautes montagnes du monde, mais notre horizon borné par ces vapeurs ne nous laisse rien entrevoir; on va, dodelinant dans cette chaleur moite, dans la poussière.

La route est très vivante, mais décidément nous sommes hors de l’Inde; les gens que nous croisons, faces plates, yeux un peu bridés, sourires largement épanouis, massifs, robustes, sont déjà de l’Asie centrale. Des sannyasis, sadhous, yogis, infatigables pèlerins descendant de l’Himalaya, la retraite préférée des saints, s’en vont vers le sud avec tout leur mobilier: un pot de cuivre, un petit tapis fait d’une peau de panthère et aussi un parapluie, un des ustensiles que le monde semble avoir le plus généralement adopté.

Vie étrange que celle de ces sages errants; dans le nombre beaucoup de faiseurs, mais aussi beaucoup de vrais saints. Tagore nous contait que pendant la Mutiny (en 57, je crois?) les Anglais les suspectaient tous, les poursuivaient comme espions, les tuaient à leur fantaisie; un jour l’un d’eux, les yeux fermés, assis sous un arbre, était anéanti dans sa méditation; un soldat passe et le transperce d’un coup de baïonnette; il ouvre faiblement les yeux et murmure: «Tu es venu enfin!»