Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)
Part 6
Le mois d’école, instruction et nourriture, celle-ci très simple, coûte vingt-deux roupies. On comprend qu’il y perde. Cela ne l’empêche pas de faire un nouvel et très grand effort pour son nouveau département d’agriculture, pour lequel, d’ailleurs, un de ses admirateurs américains lui a donné les premiers fonds.
Je ne sais comment il arrive à travailler avec le flot ininterrompu de visiteurs des deux mondes. Hier, c’était un chirurgien de Chicago, homme de soixante-treize ans, qui fait tranquillement son tour d’Asie. J’ai dîné avec lui chez une visiteuse hollandaise, lui en smoking, les dames en toilette. Avant d’entrer, j’ai passé un bout de temps à éplucher mes jambes et le bas de mes jupes. Toujours ces affreuses herbes pointues dont on est cousu dès qu’on pénètre dans notre lande.
Ce voyageur parti, Santiniketan s’affaire, des tentes se dressent sous les arbres; il s’agit de recevoir le Maharaja de Pitthapouram, sa Maharani, sa suite de vingt personnes, ses six enfants, son orchestre, dont un des meilleurs joueurs de vina de l’Inde entière. Madame est une _pardah lady_, c’est dire que pour aller au train et en sortir, on l’a prise dans sa voiture aux rideaux fermés, puis on l’a emballée comme un gros paquet dans un palanquin porté par de solides bonshommes qui ont étendu un voile épais, une couverture plus ou moins propre, du palanquin au compartiment, afin que, grand Mahomet! personne ne voie le plus petit bout de sa précieuse personne. Car la coutume n’est pas hindoue, elle a été empruntée aux Musulmans.
Tous ces hauts personnages sont arrivés lundi soir, 30. J’ai voulu aller saluer la Rani, elle dînait sous la tente (on ne peut manger de chair au _Guest house_), où on l’avait amenée en pousse-pousse. Elle m’a fait dire de l’attendre. J’ai vu une très laide gouvernante occidentale, une servante hindoue splendide, (les domestiques hommes restaient au dehors), et je suis rentrée fermer mes paquets. Il faut profiter de l’extrême soir ou des premières heures pour faire ses petites affaires dans cet ermitage où les visites commencent déjà à 7 heures du matin.
Je recevais de mon époux des lettres pleines d’admiration pour le palais du gouverneur, ses innombrables domestiques, la parfaite amabilité de Lord R., de son secrétaire, M. G., de madame G., et je me réjouissais de ne pas participer à ces splendeurs, lorsque, arrivant en gare de Calcutta, j’apprends que je ne puis m’y soustraire, que nous serons tous deux hôtes du Gouverneur.
Nous arrivons dans ce palais colossal. L’appartement magnifique d’où je vous écris, les salles de bain, les domestiques écarlates, la sentinelle qui présente les armes, le thé qu’on apporte, la salle du trône où l’on attend le moment du repas, la salle à manger qui semble une galerie d’exposition, ce repas lui-même que je prends ou que je laisse à mon gré, tout cela est à moi, tout cela est à l’hôte, à son plaisir, personne, semble-t-il, à remercier, et c’est le lendemain seulement que j’ai pu aller voir Lord R., que les événements et la situation présente doivent occuper et préoccuper.
Personne ne sait recevoir comme les Anglais; ils semblent vous avoir toujours connus. La transition est forte, de l’ermitage à Government House, de Tagore à Lord Ronaldshay.
12
DACCA
_Dacca, 7 février._--Nous voici enfoncés, pour quelques semaines dans le monde anglais. Après Government House, nous trouvons la charmante hospitalité des Hartog, si parfaitement accueillants et compréhensifs. Les Hindous s’enfoncent à l’arrière-plan. Avant que de quitter Calcutta, nous avons toutefois pu faire chez eux quelques visites, retrouver quelques bonnes connaissances.
Nous avons été passer toute la matinée de mercredi chez les Nahar, des Jaïnas établis, en _joint family_, dans une belle maison, dont une bonne part est un musée, une bibliothèque et un temple. Nous avons été reçus par les deux frères, le fils, le gendre, la foule des parents et des connaissances; nous avons vu des miniatures, des étoffes, des broderies, toutes choses amusantes, et dont la quantité depuis deux générations, ne cesse de s’accroître. Mon mari trouve là des livres, des cartes du ciel qui lui font jurer qu’il reviendra. Nous nous déchaussons, et, en haut de la maison, nous arrivons au temple. Le serviteur de la divinité nous reçoit, la bouche soigneusement recouverte d’un linge, comme il convient à un bon Jaïna; il faut respecter la vie, il faut craindre d’avaler la moindre créature vivante; il y a des balais dans les coins et des époussetoirs, des émouchoirs pour écarter devant les pieds toute bête qui risquerait d’être écrasée; je dois dire qu’on ne s’en est pas servi. Le bon dieu jaïna, ou une de ses incarnations, en albâtre molle et pâle, dans son tabernacle doré, sous son diadème, nous regarde de ses yeux trop grands, pleins de fadeur et d’ennui. Accrochés à de petits clous, les réticules des dames de la maison, _pardah ladies_, que nous ne verrons pas.
La fenêtre ouvre sur une terrasse d’où l’on découvre ce qui se cache derrière les façades des petites rues de Calcutta, un bel étang entouré d’arbres, d’autres terrasses; et, de ces demeures fermées sortent des bruits de musique et de fête. C’est en effet la fête de Sarasvati, déesse de la sagesse et de la science, patronne des lettrés et des écoliers. Toute la ville est en joie, le consulat français même est fermé aujourd’hui. Toute Jaïne qu’est cette maison, la fête y est célébrée, pas officiellement ni non plus si religieusement qu’ailleurs chez les Hindous, mais la conscience de ces braves gens est assez large pour que la déesse hindoue aux quatre bras, y ait une petite place à côté du Jina aux yeux vides et d’autres encore.
C’est pour cela aussi qu’en arrivant chez les Ch., tous adeptes du Brahmo samaj qui a répudié ces matérialisations grossières, nous trouvons les deux maîtresses de maison, la fille de l’une d’elles et sa petite fille, un bout de femme de dix-huit mois, habillées de jaune en l’honneur de Sarasvati et du premier jour du printemps.
Encore une tasse de thé chez les Bh., et il faut aller dîner, boucler les paquets. Ce dîner est dressé dans notre salon; les vêtements du soir étant empaquetés, impossible de dîner avec Son Excellence. Nous allons le remercier: un court shake-hand, quelques phrases de cette aimable politesse que les Anglais excellent à exprimer, et nous retrouvons les deux domestiques silencieux, écarlates et enturbannés, portant le nom du roi et sa couronne sur l’estomac, de l’or sur toutes les coutures.
Un voyage de vingt-neuf heures environ, en chemin de fer jusqu’à Goalanda, puis en bateau pendant sept heures, à travers les eaux du delta, puis en train encore, de Narayanganj à Dacca, pendant une quarantaine de minutes. On comprend que les Hindous deviennent lyriques en parlant de leurs grands fleuves. Pour un peuple vivant sous un pareil climat, où chaque goutte d’eau est conservée, pour lequel le moindre étang est un trésor, cette immense plaine liquide, coupée de bancs de sable, d’îles d’émeraude, doit être un ravissement. Lorsqu’au petit matin la rivière se colore, pourpre, verte et argent, sous les premières lueurs de l’aube, que le soleil monte énorme, sanglant, que tout semble baigné dans une lumière blanche où tournent les vapeurs, alors qu’à l’infini l’eau s’étend et s’enfonce au milieu des villages, on ne peut s’arracher à cet enchantement.
Les H., sont établis à 8 milles environ du bazar, dans le large espace découvert où sont construits les immenses bâtiments de l’université, simple collège il y a un an encore. Leur belle maison anglaise aux vastes salles, ouvre par de larges baies sur la véranda spacieuse, le grand jardin. Nous voilà en Angleterre, mais une Angleterre consciente de la gravité de la crise actuelle et qui fait tout pour la conjurer.
Combien y a-t-il de familles de ce type-là à Dacca? Il y en a deux, je crois, qui reçoivent les indigènes; le reste fait honnêtement son métier, joue au bridge, va au cercle, et en veut vaguement à des administrés, qui l’obligent à vivre si loin de l’Angleterre, dans un pays dont il ne sait pas grand’chose, qui l’intéresse peu, pâlit les enfants, où l’on est venu pour la forte paye, où l’on méprise également les choses et les gens. Les femmes paraissent encore plus obstinées que les hommes dans cette universelle détestation; il faut voir leurs figures se fermer et l’expression qui se fige, lorsqu’elles rencontrent un «native». Quel mal elles font à leur pays!
Elles pourraient répondre, il est vrai, que des relations normales, à notre point de vue occidental, sont quasiment impossibles avec la majorité des femmes hindoues; comme dans tous les pays du monde, ce sont elles qui perpétuent les usages, les traditions; à peine hors du parda, nos habitudes, notre activité même, et la meilleure, les surprennent, si elles ne les choquent, et les femmes les plus émancipées ont sans doute à combattre au fin fond d’elles-mêmes les préjugés ancestraux. Dans ce pays où l’Assistance publique n’existe pas,--que de mains tendues, de voix suppliantes à tous les carrefours!--il est pour ainsi dire impossible de constituer une société de charité où femmes hindoues et occidentales travailleront ensemble.
* * * * *
_Jeudi 8 février._--Je reprends ce bavardage ce matin au haut d’un sixième étage de Calcutta où d’aimables théosophes nous offrent l’hospitalité avant notre départ pour Patna, ce soir. Nous avons refait en sens inverse notre voyage sur le delta. Le ciel et l’eau étaient de perle; un gros soleil tout rouge; à la limite d’horizon la ligne du rivage. A l’heure du couchant, cela a été l’incendie de l’eau et du ciel, puis tout s’est éteint, les lumières des villages semblaient des feux de navires; la lune plus qu’à demi pleine répandait son mol enchantement, spectacle divin. Ce matin, c’est le brouillard de Calcutta dans lequel tout le jour on suera, pour y grelotter le soir.
13
L’ARBRE DU BOUDDHA
Nous sommes partis de Calcutta jeudi soir. Une nuit en chemin de fer, et le lendemain, sur le quai de la gare de Patna, Hari Chand, Dr Sen, directeur du Collège, l’aide de camp, le capitaine sikh, l’auto! Plus jeunes, vraiment, nous nous prendrions pour des personnages. Il fait froid; en arrivant à Government House, nous trouvons avec joie le feu, le thé, le lit. Notre bonne hôtesse, lady L.-M, a pensé à tout.
Notre temps a été minutieusement réglé: visite des collèges, du musée où sont classées ces statues, ces sculptures, étonnement des archéologues. On les a retirées des étangs qui recouvrent en partie ce qui fut le palais du grand roi bouddhique dont les édits nous émeuvent encore après quelque vingt-deux siècles. Patalipoutra, résidence du roi Asoka, se trouve à six milles de Patna; nous y allons dans l’auto du gouverneur; nous retrouvons les villages, les villageois, le front barré des signes rituels qui donnent à ces physionomies si douces un air un peu farouche. Les petites galettes de bouse sèchent sur les murs de terre; voilà encore la tribu des enfants si sales et si délicieux dans leur nudité, plus charmants encore lorsque, petites filles de deux à trois ans, elles se drapent de vieux saris; et les étangs où l’on fait tout, même la lessive; les pauvres étoffes sèchent resplendissantes dans la lumière. La route est plus colorée; le sari blanc bordé de couleur, le sari du Bengale a disparu; les vêtements sont rouges, jaunes, roses; entre l’étroite veste courte et la draperie des hanches, le nombril apparaît comme un petit œil.
Nous crevons deux fois, nous faisons à pied le reste de la route sous l’ombre fraîche des grands arbres, et nous arrivons à Patalipoutra. C’est là que fut la résidence du roi apôtre du bouddhisme: un clos de manguiers pareil à nos clos normands, quelques débris de piliers, des monticules où paissent de jeunes cochons noirs, un étang au fond duquel, à la fin de l’été, quand les eaux sont basses, on aperçoit une salle que le Dr Spooner, directeur des fouilles, compare à la salle aux cents piliers de Persépolis. Assis sur les ruines, on ne peut s’empêcher de rêver un peu.
Mais il faut retourner chez les vivants, conférence, séance de la Bihar and Orissa Research Society, photographies, discours, puis visite de la belle collection de miniatures, livres, etc... réunie par M. Manuk et, enfin, grand dîner chez le gouverneur: la situation politique pèse sur tous les esprits. Est-ce le souvenir des événements d’Irlande qui fait douter, redouter? Il semble que l’Angleterre des colonies n’ait plus la même confiance.
Nous nous sommes embarqués dimanche matin pour notre pèlerinage aux lieux saints du bouddhisme. Nos hôtes ont tout prévu pour ce petit voyage dans une région que le chemin de fer ne dessert pas. Trois autos; Hari Chand, Dr Sen et deux ingénieurs du district, hindous tous deux, nous accompagnent et nous sommes arrivés à Nalanda. Le directeur des fouilles nous attendait et aussi quelques étudiants du Nalanda College de Bihar qui avaient appris, par les journaux, que Dr S. L. devait passer: fleurs, salams. N’empêche que, la visite faite, à l’heure du thé, maîtres et étudiants se tiendront soigneusement de côté, à l’écart de notre impureté. Nos quatre compagnons hindous ne connaissent plus une telle orthodoxie, ils ont vécu en Occident et ce sont de fortes têtes.
Le site est très beau. Nous avons quitté l’interminable plaine, les collines de Rajgir sont visibles. Les fouilles semblent très activement poussées, le monastère est déblayé, on retrouve les vieux puits et les cellules où, deux par deux, les moines ont vécu. Tout à l’entour du site vénérable, des stoupas, des statues auxquelles les paysans, dont aucun, ici comme dans l’Inde entière, n’est bouddhiste, apportent leurs offrandes de fleurs, de riz, de lait, de beurre, à moins que, redoutant quelque mauvaise influence ils ne les criblent de pierres. Pauvre peuple affamé et ignorant, si bon, malgré tout.
La nuit nous a surpris sur la route de Nalanda à Rajgir; pour la première fois, nous traversons le soir les pauvres villages; l’un d’eux est abandonné, les maisons closes; toute la population, fuyant quelque peste, s’est établie plus loin sous des paillotes, attendant que le mauvais air ait passé.
Nous arrivons au bangalow par un clair de lune resplendissant; tout un cirque de montagnes se ferme derrière nous; la nuit est très fraîche. Et le lendemain, de source chaude en source chaude, nous faisons à quelque quinze siècles de distance, le même trajet que les pèlerins bouddhistes chinois venus pour adorer les saints vestiges. Sur les sommets, de petits temples jaïnas. Un vieux stoupa qu’Hari Chand a vu en parfait état, l’an passé, a perdu presque toutes ses statues, brisées par les Musulmans. Suavité des religions monothéistes!
Dans une grotte, des inscriptions, une pierre dressée portant sur ses quatre faces la sainte image; des pèlerins, venus en palanquin, en font trois fois le tour, présentant le côté droit, se prosternant, offrant du riz, et, d’un bout de l’année à l’autre, la sainte mémoire est évoquée, comme à Bodh Gaya où nous irons le lendemain.
Gaya est la place consacrée entre toutes, dans l’Inde, au culte des morts; les temples sont innombrables, la saleté du bazar indescriptible; cinq cent mille pèlerins environ y passent chaque année.
A 10 kilomètres de là, Bodh Gaya, où un homme saint entre tous les saints, sage entre tous les sages, trouva la formule de sa sagesse et de sa sainteté. L’endroit est exquis; sans doute qu’arrangé, réparé, par les architectes et les archéologues, il ne ressemble plus guère à celui que le Bouddha a connu, où il a médité. Asoka, le grand roi bouddhiste qui a élevé le temple fameux, n’a pas connu ces parterres soigneusement entretenus, tout ce bel ordre de musée. Les vieilles pierres sont rangées dans un bel équilibre. Cela fait penser aux Aliscamps d’Arles et satisfait trop notre goût.
Entre tous les arbres, l’Arbre, à l’ombre duquel le grand Sage atteignit à la connaissance parfaite, décoré par les pèlerins de l’Asie presque entière, se dresse vénérable. Les Tibétains y ont suspendu les banderoles où sont inscrites leurs prières; les Birmans l’ont plaqué de minces feuilles d’or; les libations de beurre, de lait, faites sur l’arbre et aussi sur les statues du temple mêlent leur odeur rance au parfum des fleurs.
Nous allons voir le propriétaire du temple, le Mahant sivaïte, chef de communauté, qui se fait un petit revenu de 100.000 roupies rien qu’avec les piécettes que les pieux bouddhistes déposent au pied des images. Tout le monde bouddhique, de Ceylan au Japon, est soulevé contre le bonhomme, cet hérétique, qui exploite le Lieu Saint, mais il tient bon, il a su mettre la loi de son côté. Il vit dans une espèce de maison-forteresse telle que notre moyen-âge en a connu; nous grimpons par des marches effroyables jusqu’à la terrasse où il nous attend et où doctement il expose que le vrai Bouddha est Hindou, incarnation de Siva; il est né à Gaya, de longs siècles avant que le second Bouddha naisse à Kapilavastou; la place est donc sienne. Pour rentrer en possession du lieu unique, le monde bouddhique devra se saigner de la forte somme.
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BÉNARÈS
_18 février._--Nous avons quitté Patna le mercredi 15 avec Hari Chand; nous avons pris ensemble le bateau qui nous a menés au train, de l’autre côté du Gange, et nous sommes arrivés à Muzaffarpour avec une heure de retard, la grève du personnel hindou, sur la grande ligne du Penjab, troublant fortement les communications.
Pour ménager un débarquement en fanfare, Hari Chand est de première force; il avait convoqué le ban et l’arrière-ban, nous nous sommes trouvés en face du Tout-Muzaffarpour: présentations, salutations, invitations. Deux zemindars nous proposent leur auto, et on nous emmène au Circuit house, le bangalow des fonctionnaires, en dehors de la ville, au bord d’un bras de la Gandaki. Le lendemain, en compagnie d’un de ces très aimables millionnaires, nous avons visité Vaisali, la vieille république, où le Bouddha a séjourné, où un grand concile s’est tenu, cent ans après sa mort, où le Jina est né. Cinq à six cents ans avant notre ère, une grande ville avec ses palais et ses temples, ses monastères, une population laborieuse gouvernée par une aristocratie, un sénat et des consuls annuels, prospérait là où nous ne trouvons qu’un vaste étang encombré de roseaux, des champs d’orge, de pauvres villages et une énorme étendue de vieilles briques à peine recouvertes d’herbe: les débris jonchent le sol, on n’a qu’à se baisser pour ramasser un fragment de sceau, des bouts de poterie ornée et S. a le cœur chaviré en trouvant, sous ses pieds, un morceau de brique cassée, qui fit sans doute partie d’un couronnement de stèle, deux cents ans peut-être avant le Christ, car on y lit encore deux lettres en écriture brahmi. Le gouvernement impérial a acheté le terrain, mais les excavations ne sont pas commencées. Les paysans ont trouvé là une vraie carrière de matériaux de construction.
A deux milles au nord-ouest du site historique, nous avons été voir un des anciens piliers du roi Asoka. Il se trouve au hameau de Kalua, dans la cour d’une chapelle dédiée à Sita-Rama-Siva; les paysans d’alentour ne le connaissent que sous le nom de «pilier de Bhimsen». Il s’élève très beau, toujours couronné du chapiteau et du lion des Mauryas, à côté de l’étang, tel que le pèlerin chinois l’a vu et décrit, il y a quelque treize siècles. Les paysans lui font des offrandes. A quoi n’en font-ils pas? A certains arbres même, des banyans, des pipals, où ils croient que de saints voyants vivent enfermés, ils font brûler, au milieu des racines monstrueuses, des petits tas de bois ou de bouse de vache; ils y apposent, comme aux statues des dieux, des marques de minium, et la puérilité de leurs offrandes est à la fois risible et touchante: des petits chevaux de carton, des bouts de tuyau, des joujoux minuscules, et bien entendu, les fleurs, le beurre, le riz et les autres sacrements.
L’après-midi, visite du Sanskrit Collège où, le lendemain, une grande séance nous était consacrée.
J’ai retrouvé l’auditoire que Santiniketan m’a rendu familier; accroupis par terre, les gosses de huit ans mêlés aux étudiants et aux maîtres. Discours en sanscrit, très aimable, je suppose, car mon mari faiblement proteste, et je dois avoir ma petite part, car tout d’un coup tout le monde me regarde. Je les regardais aussi, si proches et pourtant si loin de nous: parmi tant de singularités, dont quelques-unes sans doute se retrouvent ailleurs, ils ont celle de porter le témoignage visible de leur prière, de leur culte. C’est au temple que, matin et soir, le prêtre barre leurs fronts des signes rituels, trois raies horizontales ou la ligne verticale blanche surmontée d’un point rouge prolongeant la ligne du nez, et le dessin en forme de fourche, trois énormes lignes qui leur donnent un air formidable; certains, à peu près nus, ont le buste et les bras couverts de ces emblèmes auxquels se reconnaissent Sivaïtes, Saktas, Vaishnavas, etc...
Nous avons quitté Hari Chand pour aller à Bénarès. Trois mois et demi dans l’Inde sans voir Bénarès, c’est être en Palestine et ne pas aller à Jérusalem. Nous avons passé avec Hari Chand toute une semaine, pendant laquelle il s’est montré le plus prévenant, le plus affectueux, le plus dévoué des disciples. Sa formation européenne, sa rare sûreté de jugement, son objectivité presque parfaite,--Penjabi, il a un petit faible pour ses compatriotes,--lui ont valu une réelle autorité. Mais ces Orientaux peuvent être si secrets! Nous l’avons trouvé marié depuis plus de dix ans, avec deux beaux enfants qui étaient donc nés quand il était avec nous en France et dont il ne nous avait jamais parlé. Il m’a brièvement dit que, suivant l’habitude hindoue, sa femme avait été choisie par son père et qu’il ne l’avait pas vue avant le mariage. Il aura pu bénir sa chance et son père, car, pendant les cérémonies des noces, au moment propice de lever le voile et de voir enfin celle avec laquelle il allait désormais vivre, c’est un charmant visage qui lui est apparu, doux et fin, plein de dignité.
Nous sommes arrivés ce matin à Bénarès et tout de suite le professeur de philosophie de l’Hindu University, Adhikari, venait nous retrouver. Nous avons visité avec lui l’établissement. Ce mot convient-il à une des plus vastes universités du monde? La géographie nous apprend bien que l’Inde est un pays grand comme l’Europe sans la Russie, ou à peu près,--je n’en reste pas moins abasourdie devant ces espaces. Celui de l’Université représente six milles carrés, il y a des kilomètres de bâtiments magnifiques, plus encore en construction et en projet; la ville a donné le terrain, le gouvernement une subvention annuelle de 100.000 roupies, le reste est fourni par de généreux donateurs. Un ingénieur fait les frais d’un canal jusqu’au Gange, pour le futur laboratoire d’agriculture. Si vraiment, les travaux peuvent être terminés, l’effort soutenu, l’Inde aura le droit d’être fière.
A côté de ces immenses bâtiments voués aux recherches scientifiques, un autre apporte la note ultra-moderne, Jeune-Inde; c’est le département industriel. Machines ronflantes, installations électriques, grandes salles pour les dessinateurs et même un atelier de réparations. A Bénarès! Et c’est aussi l’Université qui fournira plus tard l’électricité à la ville.
Nous avons fait en bateau, sur le Gange, la promenade traditionnelle. Nous sommes arrivés en avance, car Joseph n’aime pas être en retard; il est là, à côté du cocher, et, derrière nous, le domestique du cocher lui-même; trois domestiques pour deux personnes que traînent deux chevaux étiques, découragés par la plus petite pente.