D'Europe en Amérique par le pôle nord
Part 10
Depuis trente-trois heures que le _Norge_ navigue dans les nuages, aucun relèvement radiogoniométrique n’a pu être pris. Nous n’avions pas encore entrevu de banquise sur le détroit de Bering, et Riiser-Larsen se cassait la tête à calculer notre position sur la droite de hauteur qu’il avait déduite de son observation de 17 h. 45, lorsque le commandant Gottwaldt arrive tout joyeux; il a entendu un poste de T. S. F. et en a pris le relèvement. Ce poste communiquait avec une autre station; malheureusement notre radiotélégraphiste n’a pu percevoir son indicatif. Dans l’opinion de Gottwaldt, c’est probablement Nome, mais il est possible aussi que ce soit une autre station. Néanmoins, Riiser-Larsen adopte ce relèvement comme fait sur Nome; par suite, nous inclinons la route au sud-est, vers le cap Prince de Galles.
Depuis notre descente à travers la mer de nuages, les dépôts de verglas ont recommencé à se former sur le ballon et de nouveau l’enveloppe est criblée de glaçons projetés par les hélices. Or, toute la provision de tissu pour la réparer est épuisée! Nobile déclare alors que dans l’état actuel du _Norge_, il est de toute nécessité d’atterrir le plus tôt possible, n’importe où.
Maintenant, plus de banquise! Nous volons au-dessus de la mer libre; fouettée par la brise, elle se creuse de plus en plus, à mesure que nous nous éloignons des glaces.
«Le vent souffle en tempête; par moments, sa vitesse atteint 18 mètres à la seconde. Le _Norge_ fait preuve d’une remarquable solidité; les efforts auxquels il est soumis dans cette atmosphère agitée sont considérables. La courbe du barographe montre que, sous la poussée des rafales, le dirigeable monte et descend de 100 mètres dans l’espace d’une minute. D’une des extrémités du couloir de quille, lorsque l’on regarde l’autre bout, on voit la charpente d’acier ployer sous la pression du vent.» (Malmgren.)
Une question singulièrement troublante se pose alors. Peut-être n’est-ce pas Nome que Gottwaldt a entendu, mais une autre station plus méridionale? L’absence de banquise nous le donne à penser. Au cas où nous nous trouverions au sud de l’île Diomède et de la partie la plus resserrée du détroit de Bering, la route que nous faisons actuellement ne nous conduira pas de sitôt au-dessus de terre.
En présence de cette incertitude, Riiser-Larsen et Amundsen confèrent. Dans l’opinion du chef de l’expédition, à cette époque de l’année, l’existence d’eau libre au nord de l’île Diomède n’est guère vraisemblable. Ce n’est donc pas Nome que Gottwaldt, a entendu, et nous devons être arrivés dans le sud du détroit. Par suite, point d’autre parti à prendre que de lofer et de naviguer au nord quart nord-est. C’est dans cette direction, croyons-nous, que nous parviendrons le plus rapidement au-dessus d’une côte.
Le vent que nous avons maintenant droit debout ralentira nos progrès, mais cette route nous ramènera sur une banquise et c’est là un avantage considérable. De nouveau une pluie de glaçons mitraille l’enveloppe; si nous sommes forcés d’atterrir coûte que coûte, ce qui peut arriver d’un instant à l’autre, l’aérostat se posera sur ce champ de glace; nous échapperons alors à la noyade et notre sécurité se trouvera momentanément assurée.
La situation devient de plus en plus critique. Le temps passe; jamais on ne découvre la côte. Par moments, les nuages descendent si bas, que toute vue se trouve fermée.
Tittina, la petite chienne de Nobile, semble avoir, elle aussi, conscience du danger. Elle va et vient dans la nacelle, la queue entre les jambes, tantôt hurlant, tantôt aboyant d’un ton plaintif. Le spectacle de sa détresse ajoute à l’impression de malaise général.
«... Les heures s’écoulent; jamais aucune apparence de terre, écrit Riiser-Larsen. Alors la même chose se passe ici qu’aux approches de la pointe de Barrow; j’aperçois d’abord des taches sombres et, dans ces taches sombres, je finis par distinguer un cap. Mais qu’est-ce que c’est que ce cap? Nous trouvons-nous au sud de Nome, dans le Norton Sound ou au nord de cette ville, dans le Kotzebue Sound? Mystère! Le rivage est plat, couvert de neige. La visibilité ne dépasse pas quelques centaines de mètres sur chaque bord. Le ballon rase le sol, si bien que le poids de l’antenne frôle la terre et est arraché. Nous apercevons alors quelques Esquimaux autour d’une hutte. Nous gouvernons vers cette cabane, en réduisant la vitesse autant que possible, et en nous tenant très bas. Nous hélons les indigènes, mais ils ne nous comprennent pas. Le vent est beaucoup trop violent pour que nous nous risquions à recommencer cet essai de conversation.»
Toujours la même question se pose: Où sommes-nous? Au nord ou au sud de Nome? Il est de toute première importance d’être fixé au plus tôt, à cet égard. Pour cela, point d’autre ressource que de remonter encore une fois au-dessus de la brume et de prendre une hauteur méridienne. Le soleil doit être, croyons-nous, dans une position favorable pour l’observation de la latitude. Pourvu que pendant cette manœuvre nous ne dérivions pas trop! Une fois le niveau des nuages dépassé, le soleil se trouve beaucoup trop haut pour que l’on puisse le viser de la nacelle. On fait alors des routes diverses, mais sans succès.
Afin de sortir d’embarras, armé de son sextant, Riiser-Larsen grimpe sur le sommet du ballon. Pendant son ascension Bergen prépare les calculs, et, lorsque le navigateur redescend, l’opération est terminée en quelques minutes. Enfin l’énigme oppressante est résolue. Nous nous trouvons sur la côte nord du Kotzebue Sound. Nous redescendons alors prudemment à travers la mer de nuages, épaisse de 1.000 mètres environ. Lorsque nous ne sommes plus qu’à une hauteur de 100 mètres, nous ne découvrons que des terres dans l’horizon borné que nous embrassons.
Donc pour arriver à Nome, il nous faut gouverner à l’ouest et aller rejoindre le détroit de Bering. Cela prendra quelque temps et durant ce trajet, la navigation sera singulièrement délicate. Pour avoir un peu de vue, nous devons de nouveau raser le sol.
* * * * *
_14 mai_, minuit.--La quatrième journée du voyage! Elle s’annonce sous des auspices peu favorables avec la tempête qui continue à régner. Mais comme dit le proverbe: C’est avant le jour, que la nuit est le plus noire.
A 1 h. 30, Gottwaldt entend les signaux de Nome et peut prendre plusieurs relèvements sur cette station. Vingt-cinq minutes plus tard, nous apercevons une rivière se tortillant en nombreux méandres et coulant est-ouest, évidemment la Serpentine, car nulle autre rivière en Alaska ne possède un cours aussi sinueux. A l’aide de tous ces recoupements notre position se trouve maintenant exactement fixée.
En passant, signalons les remarquables variations auxquelles l’état des glaces est sujet au nord du détroit de Bering. Plusieurs années de suite, comme on sait, Amundsen, monté sur le navire le _Maud_, a essayé, dans cette région, d’avancer vers le nord pour se faire prendre dans la banquise et dériver ensuite avec elle en direction du Pôle. Chaque fois d’épaisses nappes de glace l’ont arrêté à une très basse latitude et empêché d’atteindre la zone du courant propulseur. Or, aujourd’hui la mer, que le chef de l’expédition trouva obstruée, est entièrement libre; aussi, avant d’avoir reconnu notre position, nous nous croyions au sud du détroit de Bering.
Ceci dit, revenons à notre navigation aérienne. Si nous pouvons continuer à suivre la rive méridionale de Kotzebue Sound, à quelques mètres seulement au-dessus du sol, aucune difficulté ne paraît devoir se présenter. Dans ces conditions, le lieutenant Riiser-Larsen prend de nouveau le commandement du ballon, pendant que Nobile va faire un somme, afin d’être frais et dispos au moment de l’atterrissage.
* * * * *
Il est urgent de terminer le voyage le plus vite possible. Voilà plus de 65 heures que nous travaillons sans avoir jamais pu nous reposer. Nous sommes épuisés, fourbus. Un incident prouve que nous avons dépassé la limite des forces humaines.
Nous nous trouvions directement au-dessus de la ligne du rivage du Kotzebue Sound, orientée nord-est sud-ouest. Il soufflait alors une tempête de nord-ouest si violente qu’elle imprimait au ballon une dérive allant jusqu’à 70°. Aussi avions-nous mis l’avant droit au vent, et, bien que nous eussions une vitesse de 80 kilomètres avec les moteurs de bâbord et d’arrière, nous ne faisions aucun progrès dans cette direction et dérivions simplement le long de la côte. Lorsqu’un grain nous assaillait, souvent le ballon demeurait immobile au-dessus du sol et derrière nous, de hautes montagnes s’élevaient perdues dans les nuages!
La situation était devenue particulièrement dangereuse, lorsque de nouveau le moteur de bâbord éprouva des ratés. Après les différentes pannes qu’il a éprouvées depuis le départ, ce n’est pas une surprise. S’il s’arrête complètement, avec le seul groupe de l’arrière nous ne pourrons étaler et serons drossés contre les montagnes sous le vent. Pour éviter l’écrasement, notre seule ressource serait de remonter, et de dépasser le sommet des cimes voisines. Mais nous avons éprouvé tant de difficultés à déterminer notre position quand nous survolions la mer de nuages, que nous ne tenons pas à recommencer l’expérience.
En conséquence, par le télégraphe, Riiser-Larsen donne l’ordre de mettre en marche le moteur de tribord. A notre grande surprise, son mécanicien, Cecioni, n’obéit pas. Dans ces conditions, pour que le ballon ne soit pas dépalé contre les montagnes, le groupe de l’arrière est poussé à 1.400 tours, sa vitesse maxima. Marcher pendant quelque temps à pareille allure le soumettra à une rude épreuve. Plus tard, Cecioni nous expliqua ce qui s’était passé. Lorsque le télégraphe lui avait commandé de lancer son moteur, il avait suivi le mouvement de l’aiguille sur le cadran indicateur des ordres, mais telle était sa fatigue cérébrale, qu’il n’avait pas exécuté la manœuvre prescrite. Il avait compris l’instruction reçue, mais le surmenage physique avait aboli chez lui toute volonté. Ils étaient pourtant solides et vigoureux, ces mécaniciens italiens; avec cela d’admirables travailleurs, et des caractères gais et sympathiques dont nous gardons le meilleur souvenir, mais, comme nous tous, ils étaient à bout de force.
On parvient enfin à remettre en mouvement le moteur de bâbord et à 3 h. 30 nous arrondissons le cap Prince-de-Galles.
... Sur le détroit de Bering, pas une glace. La brise souffle très fraîche au-dessus de ces eaux libres. Quelle différence dans la tenue du ballon selon qu’il vole au-dessus de la banquise ou au-dessus de la mer! Dans le premier cas, il gardait une remarquable stabilité, tandis que maintenant, il est le jouet du vent, tantôt s’élevant brusquement, tantôt tombant comme dans un trou, tantôt encore entraîné hors de sa route jusqu’au milieu du détroit.
... Entre temps, la côte a de nouveau disparu dans la brume. La brise «force» de plus en plus; peut-être allons-nous dériver vers le large? Aussi bien décidons-nous de nous diriger vers la terre et de préparer la descente.
La ville de Nome avait été choisie comme terminus de notre voyage. Or, à 7 heures du matin, nous apercevons près de la mer un village et une lagune encore recouverte d’une nappe de glace unie. Ce terrain paraît favorable à un atterrissage. Nous n’abandonnons pas pour cela le projet d’arriver à Nome et poussons plus loin le long de la côte: nous possédons encore une quantité d’essence suffisante pour sept heures de marche; donc, à ce point de vue rien ne presse. Mais cette reconnaissance ne donne aucun résultat. Nous ne découvrons point dans cette direction de site où la descente puisse être effectuée. Avec cela, nous sommes littéralement morts de fatigue; depuis quatre jours, pour ainsi dire, la plupart d’entre nous n’ont pas dormi; quelques hommes éprouvent même des hallucinations, tant ils sont surmenés. Dans ces conditions, nous revenons vers la lagune avec le projet d’y atterrir. Le vent souffle toujours en tempête et la localité n’offre pas la moindre protection contre ses rafales. Riiser-Larsen propose alors de descendre aussi près de terre que possible, de mettre à la traîne un guide-rope chargé d’objets lourds, afin de ralentir la vitesse du ballon. En même temps, on ouvrira complètement les soupapes, et, lorsque l’aérostat sera sur le point de toucher la glace, l’équipage, rassemblé au préalable sur le rebord de la nacelle du pilote, sautera à terre[17].
[17] _Aftenposten_. Oslo, édition du matin du 15 décembre 1926. Compte rendu d’une Conférence par le lieutenant Riiser-Larsen, le 14 décembre, à la Maison des Missions.
On n’eut pas, heureusement, à en venir à cette extrémité. Dès que le ballon s’est rapproché de la lagune, nous lançons une haussière en fil d’acier, portant deux ancres à glace et un sac chargé de 400 kilos. A ce moment, brusquement le vent tombe, un véritable miracle! En vérité une Providence protège les malheureux en détresse. Cette accalmie ne dure que quelques minutes, mais elle nous permet de descendre tranquillement jusqu’à 100 mètres au-dessus du sol. A ce moment, la brise reprend avec une nouvelle force et nous pousse vers les maisons du village. Aussitôt les soupapes à gaz sont largement ouvertes et nous arrivons à quelques mètres au-dessus de la lagune; malheureusement, les ancres ne mordent pas sur la surface unie de la glace; quelques hommes sautent alors à terre, saisissent le guide-rope, et, juste au moment où le _Norge_ va heurter les maisons, parviennent à l’amener au sol avec le concours d’habitants accourus à la rescousse. On ouvre la porte de la nacelle et nous débarquons.
--Où sommes-nous? demandons-nous aux indigènes.
--A Teller, répondent-ils.
Nous sommes descendus à 90 kilomètres à vol d’oiseau de Nome, le point où primitivement nous avions formé le projet d’atterrir. Il est, à ce moment, 8 heures et quelques minutes (temps moyen de Greenwich).
Ainsi la première traversée d’Europe en Amérique par la voie des airs, en passant par le Pôle Nord, a été accomplie en 71 heures.
Quelques instants après notre débarquement, une rafale couche le ballon sur le côté, sans lui causer heureusement de graves avaries.
Les indigènes, des Esquimaux pour la plupart, nous font une cordiale réception; ils nous offrent un repas chaud, le premier que nous ayons pris depuis trois jours; ensuite, nous allons dormir, non sans avoir pris la précaution de placer en lieu sûr nos documents et nos instruments. Nous tombons littéralement de sommeil.
CHAPITRE XIII
Le retour.
Le démontage du ballon.--Accueil boudeur de Nome.--Réception enthousiaste aux États-Unis.--A travers l’Atlantique.--Fêtes en l’honneur de l’expédition à Bergen et à Oslo.--Résultats de l’expédition.
Par R. AMUNDSEN, LINCOLN ELLSWORTH et F. MALMGREN.
Dès le lendemain de notre arrivée à Teller, nous commençons à démonter le ballon. Ses différentes parties sont ensuite soigneusement emballées; dès que la navigation sera ouverte, tout le matériel sera expédié au sud.
Ces travaux terminés, nous gagnons Nome sur une embarcation à moteur que nous trouvons ici. Avant l’hiver, elle a été tirée au sec et remisée sous un hangar; pour l’amener au rivage ce n’est pas un mince labeur. Nous la chargeons sur un traîneau tiré par des chiens, et seulement après de laborieux efforts, parvenons à la mettre à l’eau. Cela fait, quelques heures plus tard, nous arrivons à Nome.
Lorsqu’en 1906, après avoir accompli le Passage du Nord-Ouest, Amundsen avait abordé dans cette ville, ses habitants lui avaient ménagé une réception enthousiaste. Cette fois, l’accueil que nous recevons est plus que frais. Ainsi que nous l’avons déjà exposé, notre projet était de terminer notre voyage à Nome. Aussi bien les indigènes avaient-ils fait de grands préparatifs à notre intention. Une circonstance fortuite nous ayant empêché de mettre à exécution notre programme, ils nous manifestèrent leur déception en affectant de nous ignorer. Peu importe à ces gens que ce fût pour nous une question de vie ou de mort d’atterrir le plus tôt possible; ils avaient été frustrés de la publicité que notre descente dans leur ville aurait valu à son nom et tous firent le vide autour de nous, sauf cinq ou six amis de vieille date.
Quatre semaines nous demeurons à Nome, attendant le paquebot qui nous emmènera au Sud. Pour passer le temps tantôt nous nous amusons à fouiller d’anciens placers abandonnés dans l’espoir d’y trouver la fortune, tantôt nous entreprenons des excursions aux environs dans le plus singulier équipage que l’on puisse imaginer. Sur une voie ferrée construite pour la desserte des mines d’or, nous plaçons un truc que nous garnissons de bancs, et nous faisons ensuite remorquer par un attelage de chiens, le moyen de locomotion le plus perfectionné conjugué avec le plus primitif.
Le 12 juin, le vapeur paraît enfin et quatre jours après nous quittons l’inhospitalière Nome. Deux semaines plus tard, nous pénétrions dans le Puget Sound, le grandiose canal aboutissant à Seattle, le grand port des États-Unis sur le Pacifique voisin de la frontière canadienne. A Port-Townsend, situé à l’entrée de ce pittoresque bras de mer, des délégations de la Chambre de commerce et des autres corps constitués de Seattle viennent nous souhaiter la bienvenue et nous annoncer que de grandes fêtes sont préparées en notre honneur.
En même temps, voici un avion, puis un deuxième et un troisième, bref, toute une escadrille. Arrivés à hauteur de notre vapeur, ils virent et nous font escorte en décrivant des cercles au-dessus de nos têtes. La chaleur remplace ici l’atmosphère glaciale de Nome.
Lorsque le paquebot accoste, une foule énorme se presse sur les quais et témoigne de ses sentiments à notre égard par de chaleureuses acclamations. Au milieu des autorités à la mise soignée, notre tenue produit un singulier contraste. Vêtus de complets confectionnés en Alaska, nous avons l’air de mineurs. Avant le départ, ne nous a-t-on pas recommandé maintes et maintes fois de n’emporter aucun vêtement de rechange, pas le moindre bagage, afin de ne pas alourdir le ballon. Nous autres, nous avons obéi scrupuleusement. Or, quelle n’est pas notre stupéfaction, quelques instants avant le débarquement, de voir apparaître sur le pont, le colonel Nobile et deux de ses collaborateurs italiens en de resplendissants uniformes, «A cette vue, la colère me monta, écrit Amundsen, mais je sus me contenir. A quoi bon donner libre cours à mon juste ressentiment. Le vol a été accompli avec succès; le reste importe peu.»
Seattle nous réserve une réception enthousiaste. La maire, une femme que les suffrages de ses concitoyens ont élevée à cette dignité, nous adresse un chaleureux discours; puis des représentants du gouverneur, de l’armée et de la marine prennent successivement la parole.
Le lendemain, un grand banquet nous est offert par la municipalité; le soir même, nous partons. Nous voulons arriver à New-York le 3 juillet, pour embarquer sur le transatlantique norvégien, le _Bergensfjord_, à destination de la terre natale.
Le voyage à travers les États-Unis nous sembla un rêve vécu. Le transcontinental _Northern Pacific_ mit à notre disposition un wagon spécial avec salon, salle à manger, couchettes, salle de bains. Quel luxe pour des échappés de la banquise! Brusquement, d’une existence de vagabond nous passons à une vie princière. A toutes les grandes stations des foules nous réclament; parfois l’enthousiasme oblige à prolonger l’arrêt du train pour nous permettre d’assister à quelque réception préparée en notre honneur. Enfin, le 3 juillet, à 9 heures, nous sommes à New-York, trois heures seulement avant le départ du paquebot. A la gare, notre excellent ami du Spitsberg, l’aviateur américain, le commandant Richard Byrd, retour, lui aussi, du Pôle, nous reçoit à la tête d’un cortège qui n’en finit pas et nous félicite de notre succès en termes émouvants. Montant ensuite dans les autos de la municipalité, nous filons à toute allure vers les docks, au milieu des hourrahs d’une foule innombrable. Sur le quai, superbement décoré, nouvelle réception; après quoi nous montons à bord. En mettant le pied sur le pont du _Bergensfjord_, une profonde émotion nous saisit à la pensée que nous retrouvons la patrie bien-aimée. Tout l’équipage, du capitaine au plus jeune mousse, et tous les passagers nous accueillent avec une cordialité dont nous gardons un souvenir reconnaissant. La traversée n’est pour ainsi dire qu’une fête. Combien au milieu de ces amis, elle nous paraît courte. Neuf jours après le départ de New-York, le 12 juillet, la côte de Norvège est en vue. Il y a juste deux mois, nous survolions le Pôle!
Dès que le paquebot entre dans l’archipel côtier en avant de Bergen, nous avons le pressentiment de la réception que nous réserve notre grand port sur la mer du Nord. Pas une pauvre petite maison perdue dans le dédale des îles rocheuses qui ne soit pavoisée, pas un bateau pêcheur qui ne nous salue joyeusement. A un détour du fjord la ville apparaît dans son décor de montagnes vertes, piquées de mille petits points rouges formés par les drapeaux claquant au vent.
L’antique citadelle de Bergenhus tire une salve à notre entrée dans le port. Dès que nous débarquons, des bras vigoureux nous saisissent et nous portent en triomphe jusqu’aux voitures qui nous attendent; ensuite c’est dans un concert d’acclamations et sous une pluie de fleurs que nous arrivons à l’Hôtel de Ville où les corps constitués nous expriment leurs félicitations. Pendant deux jours, les fêtes succèdent aux fêtes, toutes empreintes d’une chaleureuse affection.
Constamment préoccupée de nous être agréable, la Compagnie Transatlantique Norvégienne nous invite à prendre passage sur son beau paquebot le _Stavangerfjord_ pour nous rendre à Oslo. Au cours de ce voyage le long de la côte, partout les mêmes transports se manifestent, à Haugesund, à Stavanger, à Kristiansand, à Horten; pour terminer ce retour féerique, Oslo nous ménage un accueil comme seule notre capitale sait en faire à ceux qu’elle veut honorer.
Maintenant notre grand dessein est accompli, sans que son exécution nous ait coûté même une égratignure. Aussi de tout cœur rendons-nous grâce à Celui qui, en plusieurs circonstances de cet aventureux voyage, a étendu sur nous sa toute-puissante protection. Il a guidé nos pas, écarté de nous les dangers, et nous a amenés au but. Gloire à sa bonté divine!
* * * * *
Quelle utilité a eu notre raid à travers la calotte polaire boréale? La note suivante, rédigée par le savant météorologiste de l’expédition, M. Finn Malmgren, répond à cette question:
«Quoique l’étude des observations recueillies pendant le voyage ne soit pas encore terminée, il est cependant possible, dès aujourd’hui, d’indiquer les principaux résultats scientifiques acquis au cours du vol que nous venons de raconter.
«Le plus important réside dans la constatation qu’aucune terre ne se rencontre entre le Pôle Nord et la pointe Barrow. Ainsi se trouve résolu un problème géographique longtemps débattu.»