D'Archangel au golfe Persique

Part 9

Chapter 93,757 wordsPublic domain

--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes... C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout naturellement le vers de votre grand misogyne:

Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...

* * * * *

Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres, garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des femmes...

Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?...

Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire:

Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement. Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit:

--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos affaires comme nous voulons...»

Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]...

[5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.

A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux coupables.

Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus séjourner: sur le front du Caucase...

* * * * *

Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait. Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina, qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.

--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles.

Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument, elle me l’avoue.

--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose?

Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître. Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?...

--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!... Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici...

Elle dit encore:

--Je sais pourquoi j’aurai de la peine...

C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle pas, je suis censé l’ignorer.

Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer, pour toujours, miss Sophia prononce, avec force:

--Il vaut mieux...

Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la gare...

TROISIÈME PARTIE

PRÈS DU LAC D’OURMIAH

La folie chez les grands ne doit pas être laissée sans surveillance.

Shakespeare.

I

LETTRES A SOPHIA

Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917.

«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là, surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement.

«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au hasard de la nuit.

«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante:

«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._

«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots, des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées le long de sa rampe.

«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un de ces landaus où l’on s’asseoit en biais...

«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt.

«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle nous annonce les nouvelles de la guerre.

«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...»

«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt, demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]...

[6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à toutes les demandes qu’on leur adresse.

--Quand viendrez-vous?

--Sitchias...

--Oui, mais à quel moment?

--Tout à l’heure...

En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.

«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie, et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui s’épaissit...

«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame.

* * * * *

«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement des pâturages au bord des torrents.

«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.

«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets.

«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue; paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de l’Atlas, en Afrique.

«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit...

«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule oriental qui s’appesantit derrière nous...

«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce sont des Persans.

«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de moustiquaires.

«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de grande curiosité à notre endroit.

«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords sans verdure et qui souligne la frontière.»

* * * * *

Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917.

«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train. Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge françaises, mais beaucoup plus importantes.

«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés. Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau, mouton rôti, riz à la tomate, etc...

«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et sont, du reste, servis avant nous.

«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.

«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent:

«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...»

«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports... Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer...

«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac.

«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs. Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que les Français qui les regardent, et elles le savent bien...

«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...»

[7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne, l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne des peuples de l’Orient_).

* * * * *

Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané.

«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles?

«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb... Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est notre horizon...

«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes, comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante odeur salée...

«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...»

II

LA VIE A OURMIAH

Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre 1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de fer.

Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance d’un détachement de tringlots.

Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les plus calmes et les plus pondérés.

Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras, une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir d’imaginer.

En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah, séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de saules...

[8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique, dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du clergé de la région.

Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes lettres?... Est-ce qu’on sait?

* * * * *

Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre.

«Ces mots à tout hasard.

«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de prendre des airs de forteresse.

«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan, personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les boules d’ambre de son chapelet.