D'Archangel au golfe Persique

Part 10

Chapter 103,781 wordsPublic domain

«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend, d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette ville, l’abandon des canons et des vivres.

«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi, c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la patrie ne s’étend pas jusque-là...

«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se confondent dans une vapeur bleue...

«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que de minuscules cheminées...

«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines...

«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia? Écrivez-moi si vous en avez le temps...»

III

ACTIONS D’ÉCLAIREURS

Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi... Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang. Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un petit feutre pointu et une veste courte...

Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que constater la mort survenue en cours de route.

On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village.

Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami, recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.

A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la boîte...

Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place, dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au village où auront lieu les funérailles.

* * * * *

Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre. Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit:

--Bonjour, monsieur...

Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre langue.

Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de poivre...

Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur le butin...

Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi. Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes.

Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses mérites...

Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour» qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...»

IV

NOS VOISINS, LES RUSSES

Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau, des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes défilent qui vont prendre la garde au bazar.

Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales, des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles... La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.

--On ne leur change jamais leurs costumes?

--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et gardent les vieux.

Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles de soie noire, se hâtent...

Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous saluaient:

--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!)

Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous entourent.

Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font:

--Combien gagne un soldat français? Et un officier?

--Que mange-t-il chaque jour?

--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous?

Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos chaussures...

L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles. Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne sait où ils les prennent...

En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.

--Où est Paris?... Oh! c’est loin!...

Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains.

Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés. Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et s’en tiennent là. On leur a dit, en effet:

--Vous êtes libres!

Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos à la guerre.

A les interroger, on recueille des réponses de ce genre:

--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar Nicolas?

--C’est l’autre...

--Quel autre?...

--Le tsar Révolution...

* * * * *

Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à l’ambulance--on dit et l’on répète:

--Ne sortez pas de la cour.

Ils ne sortent pas. On leur dit encore:

--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet...

C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades.

Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même, sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants laissent faire:

--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire...

Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage de réprimer ces écarts de liberté.

Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres, accompli tout leur devoir.

A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un profane...

* * * * *

Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites, des Arméniens au long visage bronzé[9]...

[9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.

Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu, trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un Persan qui tire sur les voleurs de raisins...

Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus... Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance...

Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide, par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre jusqu’au puits...

Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre:

--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend, patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité.

* * * * *

La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement. L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait un officier russe:

--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions?

Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles.

La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques. Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles opérées sur les Persans de ce front.

Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de quelques moutons.

Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous prétexte d’espionnage, ou même sans raison.

Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un troisième pouvoir arbitraire et capricieux.

Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit:

--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les «tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre, ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa, dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous prêter une auto... A vous, peut-être?...

Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent les membres du nouvel État-Major.

* * * * *

Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet: quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.

Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate».

C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur programme.

Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés?

--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers, examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter. Leur règne est proche...

V

CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA

«Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici l’automne et les premières pluies... J’ai pensé, Sophia, à nos causeries sous les arbres du Jardin du Palais, à votre balcon de bois dont l’eau grignote la toiture...

«Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. Le mollah, qui est notre voisin, arrose les verveines et les pétunias du petit jardin de l’hôpital. En ville, des hommes accroupis dans leurs échoppes vendent des pastèques, des raisins, des piments rouges et du pain sans levain, comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les saules, qui est perdu au coin d’une ancienne place publique. Les pierres tombales servent maintenant à retenir des piles de bois. Des chiens errants courent à notre rencontre.

«L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. Les mouches sont nombreuses...

«Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans font leurs dévotions, face au couchant. Le ciel est rose sur les montagnes en carton gris. On aperçoit des arbres dans les jardins toujours fermés. Des bandes d’étourneaux assiègent les cimes touffues des peupliers géants. Les inévitables femmes voilées traînent leurs savates sur les pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, en baissant les oreilles. A la nuit tombante, toutes les portes des maisons se ferment, la ville semble morte... Le pas d’une patrouille russe, quelques coups de feu qui se prolongent dans le silence...

«Mais si je vous parlais de l’ambulance... Justement deux malades en capotes grisaille, accompagnés de l’interprète s’avancent en boitillant dans la petite cour fleurie de pétunias: un grand Russe couleur filasse, coiffé du bonnet à poils blancs; un autre, blond, petit, la casquette sur le sommet de la tête.

«--Deux entrants à habiller!... Lits 45 et 52!...

«Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite à ces nouveaux camarades. Il y a là celui que les Français appellent «42 à l’ombre», un client du régiment des éclaireurs de la frontière et qui semble rire toujours. Il y a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement lui fit couper sa belle mèche de cheveux... Il y a tous ceux qui savent se promener lentement, qui se balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui peuvent rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi qui tiennent des causeries sans fin sur les marches du grand escalier. Ils ne demandent rien de plus... Ils ne lisent pas, ils fument... Quelques-uns, qui ont mal au poignet ou au bras, trouvent cependant le courage de rester couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent que pour leurs repas.

«Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que leurs aînés: ils apprendront l’art de mettre, malgré les observations des infirmiers, leur chemise par-dessus leur caleçon. Ils sauront se promener à petits pas en crachant à droite et à gauche.

«Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez le coiffeur; enfin, comme ils viennent à l’ambulance pour se faire opérer d’une hernie ou de quelques hémorroïdes, on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils protestent, ils ne veulent pas. Alors on les met «sortants» pour le lendemain, avec la mention: _Refuse l’opération_, ce qui fait dire à Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier modèle:

«--Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et prendre un bain... Se figurent que nous sommes dans une piscine...

«Cette petite comédie se répète plusieurs fois par semaine.

«On a, en effet, établi des règlements sévères--les règlements militaires français--pour l’admission des malades à l’ambulance: cheveux coupés à la tondeuse, d’abord.

«Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui s’en lamente encore et rasé la toison d’un Persan, blessé dans une rixe, qui répète:

«--Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet?

Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. Tous les nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce qu’ils redoutent cependant, ce n’est ni la tondeuse, ni le savon, ni la baignoire. C’est l’opération. Ils aiment mieux se retirer.

«Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice Jammes annonce:

«--Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.

«--Une dame? Comme infirmière?

«--Non, comme malade.

«--Et pourquoi?

«--Elle est sœur. Sœur de charité.

«--Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer en russe quand vous parlez français, observe un major à l’accent toulousain.

«C’est une sœur de charité? Dites donc tout de suite que c’est une infirmière.

«--Oui. Elle est militarisée.

«--Où la loger? Faites-la entrer...

«C’est une petite femme brune, dans un manteau très long, avec un bonnet de fourrure et des bottes. De grosses lunettes. Un visage délicat. Lorsqu’elle retire ses lunettes, on aperçoit de beaux yeux vifs et interrogateurs. Les Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck vient à leur aide. Répliques échangées.

«--Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait voir un spécialiste.

«--Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français?

«--Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, l’allemand, l’italien. Pas le français...

«Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.

«--Qui est-ce?

«--Lentina, une «siestra» qui est aussi actrice du Théâtre aux armées. Maintenant, elle est sauvée. Et elle va apprendre le français, déclare Bobbyck.

«--Avec qui?

«--Avec Maurice Jammes, d’abord.

«C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans les couloirs et les jardins de l’ambulance. Elle loge près du salon des médecins. Elle téléphone souvent. Elle use d’un étrange langage où il y a du russe et de l’allemand.

«_Pajalouista... Téléphoniert?_

«Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.

«--_Bitte_, dit-elle à l’un de nous, _geben sie mir, Signor, eine grosse poumagre._

«Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque loisir vont lui tenir compagnie. Elle ne compte que des amis et des admirateurs.

«--Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine Bobbyck. Elle sait déjà dire: «Promenade. Jolie. Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous.»

«Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. Elle a épousé un Français qui est mort et elle a joué un temps, paraît-il, au grand Théâtre de Tiflis.»

VI

LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK

Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux bleu clair, sa moustache courte et sa blouse marron qu’un caoutchouc lui plisse à la taille. Il a nom Bobbyck, il habite Pétrograde, où sa femme est restée. Officier de carrière, il est entré dans l’administration quelques mois avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter,--ce sont des choses qui se rencontrent, même en Russie,--il accomplit consciencieusement son nouveau métier. Il travaille, par caprice, deux jours et deux nuits de suite, se débarrasse de tous ses comptes, puis il se repose; il fume, il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien à faire.