Part 11
Un rien l’amuse cependant: un Bordelais qui parle en faisant de grands gestes, un Persan qui manque de tomber, un enfant qui chante... Une capote jetée sur ses épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise, pendant le jour et, la nuit, vadrouille un peu... Il va prendre le thé chez des «sœurs de charité» (c’est ainsi qu’on nomme les infirmières russes) qui sont militarisées à l’hôpital des épidémiques ou à l’hôpital des vénériens.
--M’avez-vous apporté des lettres? demande-t-il au vaguemestre. Depuis que je suis ici, j’ai reçu douze lettres de mes maîtresses et pas une de ma femme... Voilà... Mariez-vous!...
Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail: c’est une chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir terminé la traduction d’un long rapport en termes techniques concernant un décès des suites d’une opération chirurgicale, il secoue sa plume et conclut:
--Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons de blanc et nous irons passer la visite.
Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il lit dans son journal que les compagnies d’assurances de Moscou donnent soixante roubles pour mille roubles sur les immeubles situés en pays envahis par les Allemands et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se trouvent dans la zone des armées russes. Il commente cette nouvelle dans un éclat de rire.
--C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances savent bien que les maisons où sont les soldats russes seront complètement nettoyées...
Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et reste sans rien dire. Devant sa table de travail, il regrette Pétrograd, la ville cosmopolite, Moscou, pittoresque comme un grand village disparate, et Tiflis, où les femmes se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons de bois...
--Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, beaucoup dans l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un imbécile pour l’expédier à Ourmiah.
* * * * *
Ce jour-là, nous allons au «Stabs» (état-major général russe) avec Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes particuliers sont arrêtés. De graves événements se produisent en Russie. Les officiers ne veulent pas nous montrer le communiqué.
--Faut-il qu’il soit mauvais! constate le capitaine Bobbyck.
Près d’une porte, on entend une voix téléphoner: «Crise grave...» puis, plus rien... Un officier, l’air furieux,--parce que les nouvelles reçues sont «tendancieuses», ou parce que son thé est trop chaud,--veut bien nous confier:
--Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques seulement nous gardent aux avant-postes. S’il prend fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je ne sais pas comment nous pourrons nous échapper.
Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il envisage tout de suite la retraite. Il commande, du reste, une compagnie à Ourmiah... Il poursuit:
--Oui, la percée serait même facile et notre retraite coupée, car les Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais vraiment pas du tout comment nous pourrions fuir...
--La situation est très critique, conclut sans rire, le capitaine Bobbyck.
--J’allais le dire, réplique l’officier du «Stabs».
* * * * *
Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, détachés des divers secteurs pour prendre part à une conférence sur les services de santé. Bobbyck, officier-comptable de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé de les recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.
Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches courtes, ces docteurs militaires portent une ceinture qui les serre à la taille et des éperons sonnants (spécialité pour cavaliers sans monture). Parmi eux, trois femmes, des doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de beauté. L’une d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble par-dessus son corsage d’une veste grise à épaulettes qui lui va aussi bien qu’un tapis.
Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à l’ambulance française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq ou six jours, peut-être plus, en conférence. Tant de discours ne les effraient pas.
Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte:
--Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze heures; l’après-midi, jusqu’à cinq ou six heures, et la soirée, ils la passent à la russe, entre eux, devant des tasses de thé.
--Qu’est-ce qu’ils disent?
--Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.
--Quand ont-ils fini?
--Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures du matin, assez régulièrement.
C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des doctoresses dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de garde se lève pour voir défiler ces étrangères, parce qu’un Français, comme le dit Bobbyck, ne peut pas ne point regarder une femme qui passe...
* * * * *
Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles sont terminées, il nous annonce:
--Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains avantages au détriment des officiers comptables. Ils s’en réjouissent; mais, je sais que dans quelques jours, les comptables et les infirmières tiendront de grands meetings; ils y prononceront de nombreuses palabres et remporteront de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins...
Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, à rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de ne plus recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, décolletée, et qui oublie de la farine sur ses seins, explique que, depuis sept mois, elle n’a pas touché un rouble...
--Comment vivent-ils?
--On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, répond Bobbyck.
Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces dames doctoresses, notamment, ont décidé que les «sœurs de charité» (infirmières civiles) seraient mobilisées et n’auraient plus faculté de changer d’hôpital.
--C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui se promènent en vingt lazarets, elles voyagent en «premières», s’amusent avec qui leur plaît. Elles restent trois jours dans leur nouveau poste et le quittent, parce que la ville ne leur plaît plus.
--Les «sœurs de charité» sont pourtant bien utiles, remarque Bobbyck. Si elles s’en allaient, il n’y aurait bientôt plus un seul officier russe à Ourmiah...
«Et vous-même, est-ce que vous resteriez? ajoute-t-il, s’adressant à son ami, l’interprète Maurice Jammes.
--Moi, je suis obligé: je suis Français.
--Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les Français avec leurs paquets de coton stérilisé.
VII
NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN
On lui demande:
--Comment vous appelez-vous?
--Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème...
--Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, le nom de votre père?
--Mon père s’appelle Israël; moi, je me nomme Nicodème...
Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui est leur nom propre, leur nom de baptême et de chrétien, le seul qui compte.
Cependant si l’on insiste encore:
--Nicodème, fils d’Israël... On m’appelle aussi Rabbi Nicodème du village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, le pays de la Bible, et Rabbi est un titre que l’on donne aux instruits, aux professeurs, etc...
--Et les filles, comment les appelez-vous?
--Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres... Les garçons, Yonas, Israël, David, Abraham, ou des noms composés, comme Odis-chou (serviteur du Christ)... Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de Marthe, de Rébecca, d’Esther, de Madeleine..., oui, même Madeleine...
Et il sourit.
Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats de voix ni gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien séminariste qui attend une dispense. Du moins, il nous le dit souvent.
--Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le parle, on l’écrit; mais il n’a pas de grammaire...
Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est qu’une flatterie à l’adresse des Français.
* * * * *
Il nous annonce, avec un petit ton supérieur:
--Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier...
--Les catholiques romains?
--Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient; mais, veufs,--ils ne peuvent reprendre femme.
Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne cherche ni l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux plaisanteries des Français. Il est souvent surpris aussi de leur façon de railler et de critiquer. Évidemment, il ne les imaginait pas ainsi...
* * * * *
--Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants des Assyriens et des Syriens, les Suryaï, de ceux qui émigrèrent de la vallée du Tigre pour se fixer dans la plaine d’Ourmiah!
Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de nous citer les noms des rois légendaires:
--Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor...
Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble rejaillir sur lui...
--Les Chaldéens,--dit-il encore, sur nos instances,--sont divisés entre eux, à cause de leurs religions... Il y a des catholiques romains et des protestants. Il y a des Nestoriens et des Jacobites... Les Nestoriens sont quelques milliers, ils ont des prêtres et un patriarche...
Et Nicodème ajoute:
--Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche de Constantinople en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse parce que sa doctrine tombait dans l’erreur et distinguait deux personnes en Notre-Seigneur...
Puis, non sans quelque fierté:
--C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a persisté dans notre nation.
* * * * *
Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance le rôle d’interprète pour les langues turque et persane. Il a vingt-trois ans, il en paraît trente-huit. Il ne parle que lorsqu’on l’interroge, comme Nicodème, du reste. Il répond presque toujours à côté de la question. Il méprise les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que la sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations au faîte de la mosquée; il dédaigne d’expliquer les mœurs des Persans.
--C’est de la bêtise..., dit-il.
Et, pour lui, cette réponse résume tout.
* * * * *
--Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en roulant de gros yeux l’interprète Nicodème.
C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se rapproche de l’arabe et de l’hébreu...
Il dit encore:
--Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham était Chaldéen...
Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des prophètes comme s’il les avait connus.
* * * * *
Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,--elles ne s’en rendent peut-être pas très bien compte,--pour dire de certains Chaldéens, notamment de Nicodème et de Yonas:
--Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite sans hésiter...
* * * * *
D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs et méfiants, se montrent durs pour ceux qui ne partagent pas leurs idées religieuses... Leur langage est souvent d’un rigorisme puritain,--leur langage seulement. Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre ouvert, Yonas me dit:
--C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait pas faire avec lui l’œuvre de chair...
* * * * *
Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que peuvent être des médecins français...
Une femme vient voir son mari, un montagnard, en traitement à l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque hernie... Est-ce bien utile, cette opération? C’est ce que demande à l’interprète, un peu surpris, la curieuse Chaldéenne.
--Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre?...
Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion:
--Je veux bien vous le laisser, dit-elle; mais vous me donnerez dix krans.
* * * * *
Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, semblent avoir perdu leurs anciennes qualités de résistance. Un jeune banquier nous apporte les bruits les plus terrifiants qui circulent à Ourmiah:
--Les Russes s’apprêtent à partir... Ils ramassent leurs fils de fer[10]. Les Kurdes vont revenir... Le rouble est descendu à huit kopecks... Les maximalistes ont repris le pouvoir...
[10] Fils téléphoniques.
--Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.
--Que voulez-vous faire? Ils massacrent tout le monde! Et si les Russes se retirent sans combattre...
--Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.
--Pourquoi se défendre?... On en tue quelques-uns: mais il en vient toujours... Ils sont nombreux.
* * * * *
Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du danger qu’il y a de se promener seul, la nuit, dans les rues, aux environs d’Ourmiah...
--Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.
--Pourquoi armé?
--Pour se défendre...
--Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent de tout ce que vous avez sur vous?
--Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous?
--Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici... Ce serait autant de perdu.
--Vous aimez les Russes, Nicodème?
--Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.
--C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.
--Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables aux Turcs ou aux Kurdes.
* * * * *
Nous les regardons vivre.
Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. Leur religion--qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants ou catholiques--ne les embarrasse pas. D’ailleurs, ils en changent facilement, suivant la libéralité des missionnaires allemands, américains ou lazaristes qui s’intéressent à leur avenir céleste. Leur religion, c’est un ensemble de rites qu’ils observent comme les Musulmans accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de vivre. C’est quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment rien de leur existence, un pavillon qui doit protéger leurs louches manières.
Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi Odischou, petit commerçant d’Ourmiah, quand des Français s’amusent à mettre ses doctrines en contradiction avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se croit supérieur, bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il vend, très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc qu’il fabrique...
--Entrez, monsieur... entrez, je vous prie. Ma maison est la vôtre. Tout ce que je possède est à vous... J’aime beaucoup les Français.
Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites bénéfices... Il sait que la vente du vin est interdite par les autorités militaires russes; mais enfreindre un ordre d’étrangers, voler un musulman, un orthodoxe, ce n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa réputation.
--Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, depuis que je la connais.
Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les marchés qu’ils traitent, les Chaldéens jettent dans la balance:
--Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.
Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis de Rome quand ils s’affirmaient «citoyens de la Ville».
Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un adroit compère... Et, de même, puisqu’il accomplit tous les simulacres ordonnés pour le Carême et les Pâques, il est sûr de gagner les félicités éternelles, par fraude, avec la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir ses biens terrestres...
* * * * *
Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, ceux de la montagne au contraire, les Djilos, sont braves et audacieux. La plupart, sujets turcs, des environs de Mossoul, déserteurs des armées de Turquie, organisent des expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs adroits. De temps à autre, les Djilos s’aventurent dans les montagnes, mais comme les Russes ne veulent plus combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des prisonniers et du butin, sans essayer de garder les positions prises.
* * * * *
Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens ramenèrent de leur dernière expédition. On nous avait annoncé des femmes, des enfants, des vieillards, des hommes valides en grand nombre... Nous ne trouvons que des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, le turban lourd, crevant de faim... Un soldat surveille ces captifs.
--Oui, il n’y en a pas beaucoup... Vous ne voyez que les otages, nous explique posément Nicodème... Les autres, ils étaient encombrants; aussi tous les jours, le long du chemin, à chaque étape, on en sacrifiait quelques-uns à coups de «kindjar» (poignard).
* * * * *
Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la montagne où il habite, voir son frère, blessé grièvement par les Kurdes et que l’on soigne à l’ambulance...
On s’informe:
--Ah! oui. C’est celui qui est mort ce matin... Il est resté trop longtemps sans soins... Déjà, quand il est arrivé ici, il n’y avait plus d’espoir... etc.
Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. Les infirmiers parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend rien à notre langue et nous regarde l’un après l’autre.
Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme d’habitude, s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le Chaldéen.
--Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès...
Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage du montagnard l’effet des paroles gutturales. L’homme tient un bâton à la main, il porte une besace derrière le dos, lourde de raisins secs et de piments qu’il apportait au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne, puis se laisse glisser et coule par terre, contre le mur... Il vient d’«apprendre»... Il baisse la tête et des larmes gonflent ses paupières bronzées...
Un silence, puis l’infirmier demande:
--Où est le cadavre?... Dans la petite chambre?...
--Oui..., recouvert d’un drap...
--Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le voir?...
Yonas parle de nouveau:
--Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre?... Comment?... Avec quel prêtre?...
Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage rocailleux. Des infirmiers de la salle d’opération, l’air affairé, circulent paisiblement. Deux dames en noir, l’une brune, col marin, béret bleu, l’autre d’un blond léger, passent près de nous, sans rien comprendre. Ce sont deux doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter l’ambulance.
--Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.
--Eh bien, demain, s’il veut...
--Oui, demain.--Il dit encore: «Traitez-le comme votre propre fils.»
VIII
«L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR»
Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, comme dans un «secteur tranquille» sur le front, ajoutent quelque chose de mystérieux à notre exil dans cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans lumière, on ne rencontre personne... Parfois, un falot qui se balance au loin, à ras du sol... Ce sont deux riches Persans, dans leurs manteaux, qui rentrent chez eux, précédés d’un domestique...
--Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème... Vous feriez bien de ne pas sortir si souvent, après neuf heures...
A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.
--Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je ne crains rien... Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, des balles perdues comme vous le croyez. Ce sont des Chaldéens qui se vengent... Il y a un livre où il est écrit tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce: «Kourdes»)--pendant l’occupation des Turcs... Avec des Persans d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils ont pillé, ils ont assassiné plus de mille Chaldéens; ils ont enlevé les femmes et les jeunes filles jusque sur les autels et emmené les plus jeunes en captivité. Aujourd’hui, les Chaldéens revenus d’Amérique...
--Comment? d’Amérique?...
--Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a avertis, et ils reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs biens disparus, leurs maisons détruites... On leur dit: «C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta femme, tué ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes...» Alors, il n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, il se met à l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et il sait sur qui il doit tirer...
Et le sourire de Nicodème s’élargit.
--Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres qui sont restés ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi Yonas qui a hérité de tous ses oncles d’un seul coup...
«Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans que tous les Chaldéens veulent faire disparaître, ceux qui ont dénoncé les Chaldéens riches, les femmes qu’il fallait prendre... Mahamed-Khan, celui qui est propriétaire de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente...
* * * * *
Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son manteau noir, des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à l’ambulance, fait le tour du propriétaire, s’arrête chez le pharmacien, où il pénètre sans frapper, sourit niaisement, se retire pour aller contempler le moteur que l’on va mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et rentre chez lui, du même pas tranquille. Le matin, vers les neuf heures, et l’après-midi, il recommence cette petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute sécurité, sa maison touchant à celle des Français. Telle est la grande distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.
Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi ses femmes ou chez son beau-frère... On le rencontre rarement seul dans les rues. Il ne s’y aventure jamais après la tombée de la nuit...
* * * * *
--Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera un jour des clients de la salle d’opération?
--Pas forcément... Il peut aller directement au cimetière.
«Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens plus loyaux que ne le disent les Persans. De temps à autre, ils font savoir à Mahamed que ses jours sont comptés et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans effroi que Mahamed lit des billets dont il goûte peu la concision:
«Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu d’Amérique...»
«Tenez, on le «cherchait» hier, avouait Nicodème, mais on ne l’a pas trouvé... Il a dû être prévenu...
* * * * *
Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, nous tâchons de laisser à l’imagination orientale une grosse part de grossissement,--la plus grosse,--cependant, lorsque Mahamed passe auréolé de son air stupide, nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent tant d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort prochaine et inattendue...
IX
UNE RÉPONSE DE SOPHIA
Depuis plusieurs semaines, je me demande: «Miss Sophia a-t-elle reçu mes lettres?»
Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que des courriers en route pour la Russie étaient attaqués et pillés dans les déserts de Djoulfa.
Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia qui répond. Quelques lignes seulement, datées de «Tiflis, 4/17 septembre 1917».
* * * * *
«Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, et Tatiana donc est retournée à Moscou... Tout est fini de ce qui était... La vie est un conte si infiniment beau!
«Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans le coin du grand tapis et qui vous a vu veilleront sur vous, je le sais. Allez, mon ami grand. Pour moi, il est ceci: un garçon n’est plus qui m’a aimée, et il faut, a dit la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.
«Je m’en vais dans un couvent retiré.