D'Archangel au golfe Persique

Part 12

Chapter 123,686 wordsPublic domain

«Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne peux plus dire et que je ne saurais oublier dans ma glacée solitude...

«Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards de Paris, pensez à moi quelquefois, ami, à la dame aux blanches toilettes qui adorait les crépuscules du Jardin du Palais.»

* * * * *

Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, calme, sensible, qui représentait pour moi cette sagesse raisonnable que nous aimons de trouver chez une femme française, se révélait déconcertante autant que les autres. C’est assurément parce que je la connaissais mal et n’avais jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son cœur.

Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de près, demeuraient au troisième plan, grossissent et se placent selon leur importance. Comme miss Sophia habitait une chambre à part dans le logement de Tiflis, elle se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De ne l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et de Tatiana, et très souvent seule, si aimable et spirituelle, j’avais fini sans doute par la croire différente des autres.

Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. C’est une chose qui me fut sensible, mais cette lettre que je venais de recevoir terminait si bien ma correspondance datée d’Ourmiah que je l’ai mise là, en conclusion...

Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je ne l’ai jamais revue, mais j’écris ici son nom, pour la dernière fois sans doute, afin que, par sa grâce, ce récit parvienne,--et nul ne le souhaite plus que moi,--à cette notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux apanage.

X

INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR

Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi, mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan, ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient même de pénétrer dans leurs étroites boutiques.

--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous l’a dit dans les mosquées...

L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme prétention.

On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun connaît de réputation...

--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany.

A l’un de nous, il demande:

--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent fous après avoir mangé du cadavre d’homme?

Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre:

--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de cadavres humains...

* * * * *

Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique encore les haines de religion.

On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de feutre avec turban à franges et les larges pantalons.

De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier: des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la misère et la vermine.

* * * * *

On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre:

--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!») désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons.

Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la mendiante s’éloigne, en nous maudissant.

--Que dit-elle?

--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle a demandée.

Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté qui ne fait pas oublier les Juives...

Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec les chiens errants.

* * * * *

Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui le font frémir.

--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en Perse...

Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.

Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des Français.

Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison, des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital, il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes électriques et le moteur qui fournit la lumière...

* * * * *

Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné, cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets arabes... Il ne connaît pas le français.

Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs.

Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même, un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne.

* * * * *

Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque, psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes bleues du lac, au loin...

Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée. Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications.

--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut...

Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs, des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans, la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_

[11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel d’histoire des religions_).

Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De nombreux blessés.

XI

«LES SOIRÉES D’OURMIAH»

Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de dortoir, nous apercevons, Marcel Benoit, Maurice Jammes et moi, non loin de la porte d’entrée, quelque chose qui se traîne par terre.

--Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.

Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons l’un des nôtres: Captain.

--Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet état! remarque Benoit, plein d’admiration.

--Laissez-moi, implore Captain. Je regagne mon quartier général.

--Comme ça? A quatre pattes? demande Jammes.

--Chut!... Oui, à cause des espions...

Il est indéniable que Captain ne peut ni marcher, ni se traîner. En dépit de ses protestations, nous le portons jusque sur son lit.

--«Captain Treuleuleu!» observe Marcel Benoit. Quelle belle signature pour des articles sur la guerre, en délayant le communiqué, comme...

--Pourquoi ne pas faire un journal?...

Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville d’argile mal cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement prévu et organisé pour qu’on n’en reçoive jamais. Le courrier est, la plupart du temps, confié à des Russes évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de bagages dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.

Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, nous décidons de nous mettre à l’œuvre. Ainsi prennent naissance, par sympathie avec les «Soirées de Paris» de Guillaume Apollinaire, les «Soirées d’Ourmiah». Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, parce qu’il prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, à la vie en famille, des choses oubliées, en somme.

--Voici la manchette, dit Benoit: «Journal français du front du Caucase.»

--Tout simplement?

--Puis, les indications habituelles: «Rédaction, quartier de Yurdischah. Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. La Direction les utilise.»

--A quoi? interroge Maurice Jammes.

--Tu le verras bien.

--Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour toutes communications au garçon de bureau Benoit...

--Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte s’il est à jeun.

Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des plus beaux échantillons d’humanité que la grande tourmente promène à travers le monde. Pour la semence, sans doute... Bien qu’il soit apprenti médecin, Benoit ne manque pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de comprendre ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie administratif l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage des jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en conscience.

Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, cumuler les fonctions de garçon de bureau et de critique dramatique. Aucune ironie dans ce rapprochement. Le hasard...

--Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un garçon de bureau, annonce Maurice Jammes.

--Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.

--Entendu: «Nous sommes ici pour représenter le Droit.» Mais occupons-nous des rédacteurs, intervient Benoit.

«Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une chronique sur les sports?

--Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite: «Au Petit Creusot», où il répare si artistiquement avec des boîtes de conserve les fusils des Chaldéens. Ce qui est fort dangereux, du reste...

--Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. Mais Captain l’affirme: «Les morts ne réclament jamais.»

--Et Captain?

--Il sera chargé de la chronique militaire.

--Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, autant supprimer la rubrique tout de suite, assure Maurice Jammes.

--Avez-vous pensé à la publicité?

--Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, nous inscrirons des placards comme ceux-ci: «Si vous aviez placé ici une annonce sur votre produit, vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une commande à votre maison.»

--Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent enfin, déclare Jammes. Une colonne pour les «recherches et réclamations».

--Entendu. Nous mettrons: «Le Monsieur qui au vestiaire du Grand Théâtre russe, du quartier de Dilkoushah, a reçu un pantalon de dentelle et un éventail au lieu et place de sa capote réglementaire, est prié de rapporter ces objets à la Direction.»

--Et la chronique médicale?

--Nous n’avons que l’embarras du choix: trop de compétences.

Mais Benoit demande la parole:

--Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des études spéciales et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier au «Captain». Son passé--ancien prisonnier de guerre, évadé d’Allemagne, ancien matelot, ancien boucher sur un paquebot--le désigne suffisamment pour cet emploi.

«Vous savez que, dans le civil, Captain met sur ses cartes de visite: «Ex-interne de la Villette». Ce qui ne manque pas de produire une grande impression sur sa clientèle.

«Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme Captain le reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de décès qu’un chirurgien.

--On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur la transcription en français, des noms russes et persans. Doit-on écrire le «Stabs» ou le «Schtabs»? (État-Major). Doit-on écrire «Younker» ou «junker» à l’allemande, pour désigner un officier? Doit-on énoncer «Pojalouista» (pour: s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent: «Pajaste»?

--Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. D’ailleurs, je viens de trouver la devise qu’il portera en manchette. En manière de protestation contre la nourriture qui est assez restreinte comme vous savez et l’obligation où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin étant défendu par les autorités russes...

--Alors, c’est en buvant du thé que Captain s’est mis dans l’état où nous l’avons trouvé?

--Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka dans son thé.

--En manière de protestation, poursuit Jammes, Captain a composé un refrain sans façon qui est devenu le refrain de la formation:

De l’ambulance alpine, J’en ai plein le dos: On n’y bouffe que des briques, On n’y boit que de l’eau.

--Et la chronique des modes et de l’élégance?

--On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la comédienne Lentina, répond Benoit.

XII

CONSULTATION GRATUITE

Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce sont toujours les mêmes clients qui se présentent: indigènes, chaldéens, musulmans et des soldats russes de toutes les armes, des femmes employées à la Trésorerie, aux Intendances, des «sœurs de charité...»

Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers... Ils ont lu, par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau racoleur. Alors ils sont entrés... Mais, comme ils ne possèdent pas d’autorisation écrite, on les renvoie. Cette formalité les étonne... Et les civils musulmans qui attendent, où prennent-ils leurs papiers?

Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, par curiosité. Ils montrent un bout de chiffon sur quoi une «siestra» indulgente griffonna quelques lignes et sa signature: «Pour le Médecin-chef du régiment ou de l’hôpital... La sœur: Anna, etc...»

Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que les docteurs et officiers russes, tiennent en effet les écritures que ces messieurs affectent de dédaigner. Le billet s’orne du timbre humide où les aigles impériales déploient leurs ailes... Miracle du cachet, sortilège de la paperasse que nul ne cherche à déchiffrer!... La forme est sauvée, et les porteurs de papiers sont dignes d’entrer...

Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la porte que referme avec bruit un tablier blanc pressé, les Russes commencent une longue discussion. On les entend crier:

--_Davolna!_ (assez!) _Volia!... Svaboda!... Bourgeouaisie!..._

Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang... C’est l’étudiant de service qui prie ces messieurs de faire silence. Sur un banc, à l’écart, des officiers russes sont assis. Une «siestra» en robe crème et jupons courts se penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte s’ouvre. Et apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, un Russe né à Paris, qui a l’avantage de connaître ses compatriotes. Avant même qu’il ait parlé, tous les «tavarischy» se pressent autour de lui. Pawel les calme, du geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans ce nouveau venu une aide inespérée, se redresse, et, dans un grand salut militaire, fait sonner ses éperons.

Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour de faveur. Il posera la question au Comité, mais, devant le silence de Pawel, les autres se taisent: ils se retrouvent les dociles serviteurs de l’ancien tsar...

Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent niellé. Il le présente aux officiers russes qui s’inclinent. Pawel lui-même prend une cigarette et, avec les grâces et les petites façons d’une pensionnaire en peignoir, roule sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté, puis de l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.

La «siestra», aussitôt, plaide la cause de son malade, qui, du reste, se croit déjà perdu et cherche sur les murs les habituelles icones. Mais il ne voit que des tableaux de service, emplois du temps, courbes des fièvres, etc. Le malade du brancard appelle un pope, un petit père...

--Batiouchka!...

Et le «batiouchka» paraît.

Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui porte l’ample robe grise à fourrures des popes. Sa main grasse se ferme sur une tabatière d’or enrichie de rubis. Il a l’air très doux, ce pope. Il s’accroupit près du brancard. Il parle avec douceur et se bourre le nez d’un doigt délicat. La «siestra» attend, la tête penchée. Elle est blonde, naturellement, des yeux bleus... Elle ressemble à la plupart des infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du front, pour distraire les officiers, disent les simples, pour faire de l’espionnage, affirment les initiés. De mystérieuses histoires ont cours, en effet, sur le compte de ces dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en liberté, comme «Croix-Rouge», après une charmante captivité. Presque toutes parlent l’allemand, et c’est en cette langue qu’elles s’expriment souvent avec les Français peu familiers avec le russe.

La jolie «siestra» a rejeté son manteau d’astrakan et détaillé d’un regard tranquille, les hommes et les choses qui l’entourent... Des «camarades» se succèdent. Ils sont atteints des habituelles maladies que réservent aux imprudents les faciles chrétiennes de cet Orient et les voiles noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, dont il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière de son village, lorsqu’il partit pour la guerre, lui annonça que, s’il était épargné et repassait la frontière du Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète pour la Natacha, qui lui est fidèle dans la steppe profonde...

C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît sous un énorme bonnet à poils blancs; ses pieds s’enfoncent en de lourdes bottes de feutre.

Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race:

--Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et de l’erreur... Pas plus que le tsar n’était notre Père, la radoteuse... etc...

Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte jusque sur ses chevilles, pas plus grosses que les mollets d’une Française, et un paysan habillé avec les défroques que les soldats russes abandonnèrent, parlementent longtemps... Il y a là, encore, des Persans de la dernière classe, reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu de leur épaisse chevelure et trois graves mollahs... Ces derniers s’informent d’abord si les «savants» qui doivent les examiner sont musulmans. La valeur de la consultation dépend de la réponse... Et puis une Persane, en noir. Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne. Il dit que sa dame est malade: une plaie sur les lèvres. Il veut que l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, sans regarder la Persane, qui se refuse, même pour un moment, à montrer son visage.

Mais Pawel conte fleurette à la «siestra». Il se tient sur une jambe, puis sur l’autre, de façon que la visiteuse puisse admirer à loisir ses jambières en cuir jaune. Il agite les mains, et c’est pour lui faire voir sa bague où bleuit une énorme turquoise...

Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche de l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant la «sœur de charité» demande:

--Soldat?

--Oui, dit le Russe.

--Quel âge as-tu donc?

Pas de réponse. Pawel insiste:

--Voyons, quelle année? Quel mois? Quel jour es-tu né?

--Nizenaï... (je ne sais pas) déclare une voix endormie.

--Comment? Tu ne sais pas! Rappelle-toi...

La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis:

--Je me souviens... C’est l’année où la maison d’Yvan Yvanovitch, en face de la nôtre, a brûlé...