D'Archangel au golfe Persique

Part 13

Chapter 133,716 wordsPublic domain

Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous devant les portes de l’ambulance pour la consultation, des médecins chaldéens qui firent leurs études en Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile clientèle. L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis tire d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et de grosseur différentes. Il les range devant le malade et désigne chaque flacon:

--Voici... celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre krans, celle-ci huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce que tu veux?

Le malade se décide pour la fiole à deux krans.

--Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les heures...

Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les remèdes gratuits qu’on lui remettra à l’ambulance.

XIII

DIVERTISSEMENT

Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver, le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où les saules se profilent dans la brume...

Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...»

--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver...

Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote grise.

--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.

A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête.

--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu.

Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine, etc...

La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au redressement de ce vaste pays.

C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des caravansérails.

«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir, comme d’habitude.

Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que la guerre était finie?

Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent d’un expédient: le théâtre gratuit.

A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des «praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles.

--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne.

Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons! Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres encore...

Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays: l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix autorisée psalmodie:

--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des camarades acteurs.

Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands gosses...

Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations. Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier, ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire...

Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit. Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses.

* * * * *

Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils les saluent de la formule rituelle:

--Camarades, la terre et la liberté!

Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la Révolution. Ils nous saluent simplement:

--_Sdraz, tavarischy Guermany!_

Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin.

Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné, obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé:

--Tu es libre désormais.

On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun, une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq. Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète:

--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu choisiras...

L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes. Ils indiquent la bonne liste...

Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon qu’il ne se trompe point.

Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par un jeune homme blond et frisé.

--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!...

Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués» l’entourent et la protègent.

--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain.

XIV

AUTRES DISTRACTIONS

L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il a sa figure des grands jours, la toque de travers sur ses cheveux hérissés.

--Venez voir! Y en a des soldats russes qui ont pillé à bazar.

Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels: soldats russes, portefaix, musulmans dans leurs manteaux. Au coin, sur la borne, un mendiant psalmodie les litanies du martyre des Alides. Quelques soldats s’éloignent en serrant les bras sur leurs capotes gonflées.

--Y en a qui ont pillé... dit le tremblant Israël.

Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des lèvres, les mains dans les poches, interpelle ces fuyards prudents. A notre grande surprise, ces «citoyens libres» s’approchent...

--Pourquoi as-tu volé? demande Bobbyck.

--J’ai fait comme les autres... Je pouvais bien prendre des marchandises puisque les autres en prenaient.

Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des babouches, des peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, une aiguière en cuivre...

--Laisse ton butin... Tu peux t’en aller...

Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant que Bobbyck arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent sans protester les objets les plus disparates: du tabac, des ceintures de cuir, un samovar, des chaussettes de laine, de petits tapis... Et tous de fournir la même excuse...

--J’ai fait comme les autres...

Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se retourner. Des Chaldéens de la plaine, transis de crainte, viennent annoncer que des soldats ivres enfoncent les portes de bois des boutiques avec des poutres... Bobbyck allume une cigarette. Il a assez travaillé pour aujourd’hui...

Que chaque officier russe fasse comme lui.

* * * * *

Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. Le pillage continue jusqu’à la nuit.

Le général russe commandant le corps d’armée n’a aucune autorité. Il le reconnaît de bonne grâce. Les policiers persans que l’on rencontre quelquefois dans les rues estiment que le moment est mal choisi pour eux de se montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.

Le gouverneur persan se désole... Enfin, après une nuit de vol, les rues du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, des étoffes traînent par terre. Sous les voûtes du bazar, devant les boutiques défoncées, on ne rencontre que des vendeurs de nougat («khalva»).

Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium qui a pu sauver sa maison. Des Russes défilent, le fusil sur l’épaule. Quelques Musulmans. Il fait froid. Et voici que des ânes, au trot, s’avancent librement dans les ruelles du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.

Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments russes s’en vont en Russie.

Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces jours derniers. Les cosaques du Baïkal se retirent. C’est la fin... Les chrétiens de la contrée,--Chaldéens et Arméniens,--que divertissait le pillage du bazar ne rient plus.

--Nous serons massacrés quand les Russes ne seront plus là...

Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, craignent les représailles des musulmans, quand, leurs camarades partis, il leur faudra rejoindre, par groupes isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils demandent tous à être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.

L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans deux semaines. Il faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il ne peut ni les précéder ni les obliger à rester ici.

On demande aux camarades qui partent:

--Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie?

--Nous faisons comme nos camarades...

Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous courent s’entasser sur ses rives, à Guelman-Khané, où la flottille n’a pas assez de barques pour transporter ces voyageurs sur l’autre bord.

A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres ennuis. Des milliers de soldats campent sur les quais. Ils attendent des trains qui ne viennent jamais. Ils vivent comme ils peuvent: de pillages, d’incendies, de meurtres. Les ravitaillements sont arrêtés.

Que devenir à Ourmiah? Sans ordre, nous devons attendre...

La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement sur les hauts plateaux; elle brouille l’horizon de saules dans la campagne et tourne dans les étroites ruelles. Les Chaldéens frileux marchent vite; les Persans se cachent dans leurs houppelandes; quelques officiers russes, des Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir brille d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans ses ténèbres mystérieuses.

Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la chapelle de la Mission catholique des Pères Lazaristes depuis le début de la guerre. Les rues ne sont pas sûres, et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir après que les mollahs ont salué le soleil couchant.

Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année? Les Pères ne savent pas:

--Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, sans rire.

Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats français donnera peut-être quelque confiance aux Chaldéens qui oseront sortir de leurs profondes demeures.

On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à minuit. La plupart de nos camarades se rendent à la maison des Pères, le revolver au ceinturon, car l’on fusille ferme, comme chaque nuit, dans tous les quartiers, depuis Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. Il y aura des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, des oignons crus, des amandes grillées et du miel, le tout arrosé de vodka. Benoit rêve au gâteau de riz semé de raisins secs, baignant dans le vin cuit.

Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos verres pleins de ce lourd vin alcoolisé, que l’on conserve dans les «linas» de terre cuite, se lèvent, on nous annonce qu’une femme malade vient d’entrer à l’hôpital... Elle est petite, les yeux hagards, le visage blanc de vaseline. Elle pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le lit où des infirmiers l’ont déposée.

--Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, mécontent.

L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues sont encore encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons Lentina, l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de l’ambulance, ni perdu la tête autant qu’on pourrait le croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près d’elle, elle recommande entre deux sanglots:

--Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon et mon sac à main dans l’auto, devant la porte...

--Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. La... Chose-Kaïa...

--La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.

--Oui... Elle prend de la morphine et de la coco... Lentina également.

--Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.

«Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. Lentina revient de Tiflis où elle a appris la mort de son mari, le jeune lieutenant que vous avez vu...

--Non. Connais pas...

--N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se tuer. Lentina revient, déjà malade, en Perse. Arrivée chez elle, de la glace sur l’estomac, des «praporchicks» sont venus la chercher pour jouer le soir même un rôle de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, Lentina doit jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les bons camarades lui remettent une bouteille de vin véritable. Lentina s’aperçoit du subterfuge lorsqu’elle a commencé sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son jeu, achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très malin de la part des praporchicks...

Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés comme les plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant «l’omelette aux fines herbes de l’Azerbeidjan»--assure le menu. Il remplit nos verres et, comme il faut toujours, même dans ces heures de désarroi, établir une fiche pour chaque nouvel «entrant», il propose:

--On mettra donc: «Crise simple consécutive à plaisanterie stupide.»

--Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.

XV

AVANT LA FIN

Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français font à ce sujet de sévères remarques:

--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer! s’étonne Bobbyck.

La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine Bobbyck ajoute:

--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en empareront.

Puis, pour nous:

--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus loin...

Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau, tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace.

On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un peu partout.

Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq» est fermé.

--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien dommage!...

Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés.

Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis, charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes...

--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais donné l’adresse?...

Il fait «oui», en secouant la tête.

--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes.

--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck.

Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme Jammes observe:

--Nous sommes bien isolés à Ourmiah.

--On est seul partout, dit-il presque sérieux.

Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude. Toutefois, il reprend très vite:

--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues.

--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis? demande Jammes.

Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.

--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé.

C’est aussi une «sœur de charité» russe.

--Prenez-moi!

--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme dame sanitaire...»

* * * * *

Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre, tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant à lui, il ne sait pas... On insiste:

--Voyons, vous savez bien quelque chose?...

--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand nouveau café...

--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis?

--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc?

--Tous.

--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin!

Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image.

--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il.

Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les camarades posent leurs conditions:

--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des manteaux.

Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination.

* * * * *

Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici: constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy» abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le «Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.

--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck.

Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme oriental, qui n’a pas de lendemain.

Le sceptique Bobbyck résume la situation:

--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize officiers, mais pas encore de soldats...

Et il pense aux choses pratiques:

--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky peut beaucoup.

En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas.

--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!...

* * * * *