D'Archangel au golfe Persique

Part 14

Chapter 143,751 wordsPublic domain

La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes quittent la Perse?...

--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma flotte et je me retirerai...

--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration de votre compagnie..., observe Bobbyck.

--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle?

Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.

Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre.

C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave.

Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la main et inspectant toutes les encoignures...

--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le colonel en relevant un front soucieux...

--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais maintenant ils ne sortent pas...

--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des trous dans les murs?...

--Des souris?... Non plus...

--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment appelez-vous?

--Des cheveux?...

--Non...

Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie:

--Des poux!

--Non. Il n’y en a pas.

--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il, parce que j’en ai peur!...

* * * * *

Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les capotes grises qui sont restées à leur poste.

Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan, interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»:

--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours...

On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent les bateaux et les gares. On leur dit:

--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous.

Mais ils répondent:

--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous.

XVI

LES BATAILLONS CHALDÉENS

En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est une trouvaille. En principe du moins. Sur le papier, si l’on préfère.

--Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.

Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers russes qui s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient dans un poste avancé, pendant la guerre. Ils le disent. On ne peut contrôler leur parole, puisque les communications télégraphiques sont déjà difficiles. Toute une jeunesse en uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit ans.

Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne veulent pas que l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, et voici qu’ils se détournent des Français. L’armée chaldéenne s’organise difficilement.

Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles constate:

--On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste à Ourmiah pour examiner les «droujinas»... Il s’y opposera... Cependant, le gouverneur persan de la ville annonce que des peines sévères seront prises contre les sujets persans qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.

Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. Ils vont en même temps protester de leur fidélité auprès du gouverneur persan. A l’État-Major russe qui leur offre des fusils, ils répondent par ce mot qui justifie toutes les servitudes:

--Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons pas qu’on le sache...

Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ des Russes, mais on n’a pas pensé que les chrétiens, riches d’armes et de munitions, se souviendraient d’abord que leurs vrais ennemis sont à côté d’eux: les musulmans de la région, les musulmans propriétaires de villages et de grandes maisons...

La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure toute la nuit. Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, et Mahamed, «l’homme-qui-doit-mourir», s’en va, inquiet, à l’affût des nouvelles.

On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été fusillés en représailles.

Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou annonce de graves événements.

--Le gouverneur, le «kargouzar», le «sardar» ont dit que les Français devaient s’en aller... Il y a des canons, des fusils, des revolvers pour les chasser... Au besoin, les dents de leurs soldats suffiraient à les mettre en fuite.

* * * * *

La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où il est sage de ne pas trop sortir le soir... Pour mettre fin à ces fusillades nocturnes, le gouverneur persan a convoqué chez lui les «grands personnages», les «honorables présidents» des diverses missions religieuses, les patriarches chaldéens, les dignitaires persans... Autour des grands tapis, on parle... Chacun débite son petit discours en faveur de la paix, sur ce thème émouvant:

--Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des frères, puisqu’ils sont sujets du même grand pays, la Perse...

Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent avant la tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné leurs demeures que la fusillade recommence comme la veille...

* * * * *

Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on rencontre de vieux aventuriers comme cet Antone Babaïeff, officier qui s’est enrichi en vendant toujours le même fusil. Son procédé est des plus simples. Il confie dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il peut lui faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous est fixé dans la campagne, hors des portes de la ville, car ce genre de commerce est interdit. Babaïeff apporte le fusil, le musulman les krans (monnaie persane) convenus. Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, comme par hasard, un Chaldéen, le propre frère de Babaïeff, qui reconnaît le fusil d’Antone:

--Canaille! Tu as volé cette arme à mon aîné!...

Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet ustensile dangereux que les deux compères pourront céder de nouveau à quelque autre dupe...

Tout ceci est bien compliqué et demande une assez longue mise en scène... Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres moyens. La nuit, il arrête les Persans armés qu’il rencontre, les tue proprement s’ils ne sont pas convenables et les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal dont il trafique... Les musulmans achètent cher les armes à feu; les rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux... C’est ainsi qu’on fait fortune dans la carrière des armes.

Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous rencontrons souvent ce charmant garçon à la cordiale poignée de mains.

--_Sdraz, tavarisch!_ nous dit-il, car ne sachant pas le français, il nous parle en russe.

Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon usage:

--Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux qu’il a couchés gentiment sous la neige, plus une femme parce qu’il s’est trompé.

Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et râblé, s’éloigne, heureux de ses exploits. Je ne crois pas qu’il se vante. Il dépense beaucoup, il a toujours de l’argent et quantité d’objets bizarres,--bracelets, montres, colliers, ceintures ouvragées,--à vous offrir...

--Il a bien fait! conclut Nicodème.

XVII

LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH

En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky--un petit nez dans un long visage--le dernier officier de l’État-Major du VIIe corps d’armée qui soit resté à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement possible ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que des Arméniens ou certains Russes, ou des «paroutchicks» dans les bataillons chaldéens. Les premiers, il les ignore; les autres lui paraissent trop jeunes. Aussi vient-il chercher à l’ambulance l’officier-comptable russe: le charmant Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ils évoquent ensemble l’heureuse époque de l’ancien régime.

Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au «Stabs Corpous» une chambre trop grande qu’il a meublée avec un lit, une table, deux chaises et un loup énorme et velu qui trotte et tourne, dans la pièce trop étroite pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez le colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre pour le vin du pays,--un vin dur, fort en alcool, conservé dans les «linas» (cruches de terre) et qui saoule très vite.--Il n’y a qu’un petit verre pour la «vodka»... On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans la même coupe.

--A vous l’honneur!

C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.

--A la santé de nos femmes! dit Brovsky en buvant la deuxième tournée. Si vous n’en avez pas, n’en prenez point pour cela. Nous boirons une fois de plus à la santé de nos maîtresses...

On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on avale d’un seul coup.

--J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel Brovsky, mais avec la chaîne...

La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.

--C’est cher, dit-il... Le cuir est rare...

--Vous avez donc une autre montre?...

--Moi? non. Mais je fais comme les tavarischy; je vends tout ce que j’ai, et puis après je vendrai tout ce que je n’ai pas...

* * * * *

Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter Ourmiah. On le sent fiévreux, inquiet... Enfin un télégramme!... Il l’ouvre d’un doigt rapide:

«Envoyez en double expédition état nº 8 sur courroies selles cavalerie, etc...»

--Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute la bureaucratie russe tient là-dedans: «Envoyez en double expédition...»

* * * * *

Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck une liste de personnages qui sont décorés de je ne sais plus quel ordre, parmi lesquels se trouve Bobbyck lui-même.

--Venez chez moi demain, à trois heures, je vous remettrai cette feuille...

Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.

--Ah! vous voilà! Eh bien, nous allons boire...

Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du vin et de la «vodka» de la veille, sont sur la table. Le loup tourne en rond dans la chambre, contrarié par les deux officiers, ce qui l’oblige à faire des détours dans sa fuite perpétuelle sur place...

--Et le papier?... demande Bobbyck...

--Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. Mais je vous le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.

Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire chez son ami, il a oublié la fameuse feuille.

--Venez donc la chercher demain... Cela vous promènera... Ah!... à la santé de nos maîtresses!...

* * * * *

On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un vieux fonctionnaire de l’ancien régime qui s’est engagé dans la nouvelle armée, l’armée chaldéenne.

--Pour quoi faire?

--Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive jusqu’à sa mort.

Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. Attablé devant son guichet, il le harcèle de demandes:

--Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser?... Ah! bien, et pour avoir de la poudre... Le soleil a bruni le visage des soldats chaldéens... Il faut qu’ils ressemblent aux Russes... Où pourrait-on trouver de la poudre de riz?

L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, son gros visage à lorgnons. Ces questions le dérangent dans ses habitudes paisibles. Il répond hargneusement, mais Bobbyck, sans se fâcher, lui présente des quittances, l’une après l’autre, les épluche...

--C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, dit-il avec indulgence. Il travaille quand je vais le voir.

De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire range ses plumes et ses crayons et se retranche douillettement derrière ses factures, ses cigarettes, ses morceaux de sucre, sa tasse de thé et se hâte de ne plus rien faire.

* * * * *

Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre à boire à la façon des Russes. C’est un sport qui comporte de l’entraînement. Il s’agit de vider chaque fois son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre s’arrosent de «vodka». C’est plus rapide, cela met tout de suite les convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire glisser les tranches de melon confites dans le vinaigre, les harengs en équilibre sur des œufs durs, l’herbe parfumée des montagnes de l’Azerbeidjan... Aucun choix du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel et les poires macérées dans l’acide acétique...

Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les coudes sur la table, le buste en avant, il suce un morceau de sucre en buvant le thé. Ce morceau, il le retire lorsqu’il repose son verre et le place à côté de son couvert; il mange du pain avec le potage, il manœuvre la fourchette à pleine main, comme s’il tenait un poignard... Le repas se compose de plats chaldéens: riz au sec («pilau»), mouton rôti aux champignons de saule, vin blanc et, à chaque changement de service, un petit verre d’eau-de-vie. C’est par le thé et la «vodka» que l’on termine habituellement. Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre sous la table que de ne pas tenir tête à son ami.

* * * * *

Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus attendre. Les seuls officiers russes qui persistent à rester sont détachés de l’État-Major chaldéen. Les musulmans, sur des ordres venus de Tauris, préparent, dit-on, le massacre des chrétiens; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa constitution, sont des choses qui n’intéressent que les gens de Londres ou de Paris.

--On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça va aller encore plus mal.

Et Bobbyck:

--Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple qui veut absolument la paix?

Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on verra bien. Mais ce soir précisément la fusillade oblige Bobbyck et lui, à s’enfermer au «Stabs». Ils décident de partir dès l’aube.

--Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.

Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui conduit à Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des livres ouverts et des papiers non signés. Mais il emmène son loup.

L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, puis s’arrête tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah doivent dormir à présent. Nous sommes tranquilles. Quelques cadavres dans les tournants des ruelles. C’est tout.

--Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien n’est plus dangereux qu’une balle perdue. Il y a toujours quelqu’un pour la trouver.

--Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont les mauvais tireurs...

Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est la minute des adieux. Brovsky a enlevé le collier de son loup.

--Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. Oriente-toi et tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.

La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, flaire le vent, décrit un large «huit», par habitude, puis s’éloigne, s’éloigne encore sans se retourner. Elle s’arrête, pointe les oreilles. Elle écoute, l’échine basse et disparaît derrière une haie de saules... Elle est partie.

--A notre tour, maintenant, dit Brovsky.

--Espérons que nous aurons autant de chance que le petit frère aux longues pattes, ajoute Bobbyck.

Et ce sont les adieux et des souhaits.

--Oh! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre de vodka. Il est resté sur ma table... là-bas...

--Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé; affirme joyeusement Marcel Benoit.

--Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis?...

Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite... Pas aussi vite que le loup, tout de même...

XVIII

DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE

Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme vous nous manquez, tout d’un coup!...

Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris quelque chose de votre secret. Nous savions que le même jovial garçon qui plaisantait, qui riait des «siestry» et de leurs féminins stratagèmes, qui ne dédaignait pas de boire avec les rédacteurs des «Soirées» dissimulait sous son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.

Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits encore. Mais un seul numéro parvient à voir le jour. Le journal ne peut plus paraître, parce que chacun des rédacteurs--même Captain sur qui l’on fondait de grands espoirs--note sur son carnet de route, à l’usage de ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin involontaire.

Nous assistons en effet à un grand événement: la révolution russe dans ses tâtonnements, les remous qu’elle provoque jusqu’en Perse et c’est à peine si nous nous en doutons.

* * * * *

--Lentina vous a fait ses adieux? demande Maurice Jammes.

--Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à Tiflis...

--Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé pour vous, reprend Jammes.

--Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide Marcel Benoit.

--Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, il neige...

Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, comme c’est long et comme cela glisse vite... Des coups de feu, encore, sitôt que la nuit abrite les tireurs.

Les musulmans qui sont sur les listes des «suspects», comme Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade est plus serrée que les autres soirs... Du haut de leurs terrasses, les Persans tirent dans les rues, au hasard, n’importe où... Cela peut durer jusqu’au petit jour... «L’homme-qui-doit-mourir», pris de peur, a creusé une meurtrière dans le mur de sa maison par où il appelle les Français.

--Monsieur, sauvez-moi! Ils vont me tuer!

Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur les montagnes de cendres élevées par les adorateurs du feu, et ils envoient sur les quartiers musulmans une douzaine d’obus...

La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans se préparaient en secret à anéantir l’armée des volontaires chaldéens. On dit qu’hier ils ont attaqué les premiers un groupe de soldats... On dit qu’il y a déjà vingt-trois femmes ou enfants tués.

--Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe Maurice Jammes.

Nous dormons quand même.

Le lendemain, on apprend que «Mahamed-qui-doit-mourir», fuyant sa demeure a été arrêté par des soldats arméniens qui l’ont mis en joue. Un officier français[12], en se plaçant, au péril de sa vie, devant Mahamed, a empêché les Arméniens de tirer et donné le temps au «suspect» de se cacher dans l’ambulance.

[12] M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons chaldéens pour le compte des Alliés.

--Quel dommage! Enfin, ce sera pour une autre fois, murmure Nicodème.

Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, au-dessus de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. Le long des rues, d’inoffensifs passants tombent, frappés par des ricochets. Les musulmans, à l’abri derrière leurs créneaux, tirent afin de se rassurer eux-mêmes et d’effrayer leurs ennemis.

Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la journée.

En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il longeait le cimetière plein de neige, aux portes de la ville, un Français tombe grièvement blessé.

Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses coreligionnaires.

--Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un des vôtres. En ville, les Français sont respectés et aimés. Ce sont des Arméniens qui ont tiré pour que vous vengiez ce crime sur les Persans...

A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de mouchteheds, de saïds, agitant des drapeaux, chantonnent une phrase que Yonas nous traduit:

--Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire la paix!

Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne cesse pas.

Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée est voisine de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. Il ne sait pas ce que sa femme est devenue. Les chrétiens ont pillé et brûlé sa maison. Il reste silencieux, devant la porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les paumes rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque Allah, puis il reprend son attitude indifférente.

Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner cette nuit, l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la recherche de quelques-uns des nôtres qui ont dû s’égarer car ils ne sont pas rentrés.

Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes murailles creusées de meurtrières, nous avançons en file indienne. Un coup de fusil, un autre qui répond, puis un autre encore qui semble plus près... Quelques cadavres sur les tas de neige...

Yonas et le mollah s’arrêtent... Quelqu’un, au bout de la rue, une silhouette noire qui psalmodie... On écoute, on touche d’instinct la gâchette de son revolver... Ce n’est qu’un mendiant qui se plaint... Et, plus distincts, comme nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans une ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les échos de la fusillade... Ces messieurs, sur leurs terrasses, échangent quelques coups de fusil parce qu’ils ont entendu le bruit de nos pas...

Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée par des domestiques tremblants. On nous fait entrer dans une pièce obscure, éclairée seulement par la lumière qui filtre sous un large rideau de théâtre... C’est la maison du gouverneur persan. Un coin de la toile se soulève. Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole posée par terre, sur les tapis.

Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le «Kargouzar», qui s’occupe de la police des étrangers, le «Sardar», gouverneur militaire, le gouverneur de la ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend du «Vahliad» (prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres: «Sagesse de l’État», «Conquête du royaume», «Sabre de l’Administration», «Soutien du Gouvernement». La lampe n’éclaire que leurs larges manteaux. A peine si leurs visages sont visibles.

Yonas, l’interprète, parle.

--Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas été retenus comme otages?... Une erreur est possible...

C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il veut, longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions et de politesses. C’est compréhensible. Moi, je m’en irai un jour et le gouverneur, ce petit homme d’une cinquantaine d’années au dur profil, ne pourra rien entreprendre sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à Ourmiah.

Voici justement que le «Sabre de l’Administration» nous regarde l’un après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il proteste, il nous assure, la main sur la poitrine, qu’aucun de ses sujets ne se permettrait de toucher à l’un des nôtres...

--Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.