D'Archangel au golfe Persique

Part 15

Chapter 153,711 wordsPublic domain

--Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, l’un des nôtres est mourant.

--Ce ne sont pas des musulmans... Ce sont des Arméniens qui s’habillent en musulmans pour mieux tromper leurs adversaires...

Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après tout, c’est bien possible...

Le «grand personnage» persan et le gouverneur nous jurent qu’ils prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et leurs courtisans répètent leurs gestes à leur tour. Le chef de la police, un homme de grande taille, brun, aux larges yeux, aux fortes lèvres, prend la parole en français:

--J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du fusil...

Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre ou cinq grands manteaux, très calmes, qui nous dévisagent en penchant la tête et se tiennent debout, figures impassibles.

--Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être chez Mar-Schoumoun...

--Allons chez Mar-Schoumoun.

Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens chaldéens, demeure à l’autre extrémité de la ville, dans le quartier de Mart-Mariam. Nous prenons congé de ces personnages, qui pensent nous jouer une bonne farce en nous expédiant très loin.

--Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai mes soldats à leur recherche...

Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière nous.

Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller l’attention. Nous longeons des ruelles plus serrées les unes que les autres.

--Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, qui commande à tous les Chaldéens chrétiens...

Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux de salve, pour ne pas en perdre l’habitude. Le mollah n’est pas du tout rassuré. C’est Yonas qui me l’affirme, en riant. Nous traversons la zone où les balles des partisans se croisent... Elle est facilement reconnaissable aux tas de cadavres qui la délimitent.

Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous abordent.

--N’est-ce pas que nous avons bien travaillé?...

Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de les féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour continuer.

Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, s’offre à nous accompagner chez le patriarche.

Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, que garde un soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons dans un jardin plein de neige, comme chez le gouverneur. On nous guide le long d’un escalier de bois, sans rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre, tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage maigre et un homme jeune encore, à barbe légère, aux yeux noirs. Ils nous tendent une main baguée que Yonas,--Chaldéen d’origine,--baise respectueusement. Des volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah est resté dans le jardin...

Les deux évêques écoutent Yonas.--Ils ressemblent l’un et l’autre à des rabbins, avec leurs calottes et leurs larges vêtements noirs... Le patriarche a un visage rose et gras, une petite moustache tombante, des yeux très vifs...

--Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans aussi, car les chrétiens leur porteront secours après le combat...

Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous nous levons.

--Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats fouilleront partout..., dit Mar-Schoumoun comme Yonas lui baise la main avant de se retirer.

Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur un tout autre ton...

Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. Les Français égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la mission des Pères Lazaristes où ils attendaient la fin de la fusillade pour rentrer.

XIX

LE RETOUR DE LENTINA

On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à l’ambulance.

Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un samovar, un narghilé.

Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule...

Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également nécessaires:

--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres...

--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement.

--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan peut m’offrir.

Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.

Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions que cachent les «grands personnages».

On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même temps un paquet d’entrailles collées à même la toile.

Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs...

--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!...

Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit d’une voix rapide:

--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents, pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous encombrent...

Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de ses oncles?

Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés...

--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards...

* * * * *

Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre. Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil.

Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du colonel.

--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui avaient reconnu le chien de leur ennemi.

Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari, capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore à Guelman-Khané...

Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui alourdissent sa marche.

--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.

Des blocs de boue.

Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina, apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire un coup de revolver dans la tête. Il est mort.

Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise, appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter...

Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute:

--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se tuer...

Et il laisse échapper tout haut cette réflexion:

--C’est une femme qui porte malheur!

Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par la comédienne, essaie de courir derrière lui.

XX

SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS

Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses bourrasques de pluie ou de neige. Ceux des Français qui, vers les six heures, se rendaient par groupes--le revolver dans la poche, car les traquenards sont coutumiers--chez les Pères Lazaristes, doivent renoncer à leurs sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles jamais éclairées sont d’un noir absolu et l’on patauge comme à plaisir dans toutes les flaques d’eau. Enfin, les coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont pas rares.

Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe qui charbonne, les Français jouent aux cartes. Ou bien assis près du poêle, bourré de bois vert arrosé de pétrole, ils mettent en tas les nouvelles et chacun les commente.

Allons-nous servir de «cadres» au bataillons de volontaires chaldéens? Ce serait alors pour entreprendre une guerre de ruse et d’embuscade, la seule que les Orientaux connaissent.

C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche en péripéties. Tuer des gens qui fuient, les surprendre encore endormis ou, cachés derrière des tapisseries, égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des fillettes, épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux et qui pleurent en cadence... Tel est le rêve que les Chaldéens ont fait pendant les longues veillées de colère et de vengeance...

Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont accepté l’armistice demandé par les musulmans.

--Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer la ville[13]...

[13] A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq cents musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des morts au 20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre mille environ.

A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, quelques marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages comme Mahamed-Khan, promis cependant à la mort, les espions à la solde des Turcs, comme Yadoullah-Khan, qui porte lunettes pour avoir l’air d’un lettré ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque meurtre anonyme, ils se réfugient à la mission américaine ou chez les Pères Lazaristes. On remarque que les rares cadavres des Persans notoires sont percés de trous comme des cibles. Les ordres des officiers aux volontaires répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire:

--Tirez sur les chefs! Les Persans, privés de tête, se disperseront.

* * * * *

Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour en revenant d’expédition. Il est tout heureux de nous montrer le mécanisme d’un mauser automatique que lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le prendre.

--_Nogo Persisky capout!_ dit-il dans son jargon.

Ce qui doit signifier: «J’ai tué beaucoup de musulmans.» Il fait le geste de couper des têtes.

--_Skolko?_ (Combien?)

Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se vante un peu...

Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels miséreux nous harcèlent.

--_Gardache! clebo, gardache!_ (Frère, du pain!)

Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette musulmane, blonde, mal vêtue... Babaïeff tire son porte-monnaie gonflé d’argent persan et, généreux, dépose dans la petite main de l’enfant une pièce de cinq krans à l’effigie du schah.

--Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, moi, je le donne... dit-il en riant à Nicodème qui lui tient son cheval.

* * * * *

--Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.

--Une... comment?

--Armistice, comme on dit.

Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit juger les coupables qui déclenchèrent les troubles, on doit également retirer toutes les armes des Persans. Tout cela traîne. On discute, on temporise selon les procédés habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de semaine en semaine... Il n’y a pas de raison pour qu’il ne dure encore longtemps.

Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards apportent la nouvelle que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun et cinquante soldats de sa suite invités par le fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.

Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la plaine, des chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces derniers temps, déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont changé d’avis. Ou bien, ils n’ont pas reçu l’argent promis pour leur collaboration...

Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.

Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des Kurdes de la montagne reconnaissables à leurs bonnets pointus et à leurs turbans à franges. Ils participent à la police générale. Ces Kurdes paieront pour les autres.

Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent au couteau, sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. Quelquefois ils se trompent et tombent sur des Persans. L’opération se fait en silence. Presque pas de coups de feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des femmes qui gémissent...

Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans la boue. Un grand corps la gorge coupée. Un autre, le visage rasé de frais, la peau très propre. Sur l’abdomen, un petit trou par où sort un tuyau rond et rosâtre d’intestin. L’homme a été poignardé d’un coup vif.

--C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant les plaies... Et vous voyez comme leurs pieds sont blancs... Ce n’était pas des «pauvres», ces Kurdes, que l’on rencontrait, mais des «gentlemen» qui avaient une mission: se défaire d’Agha-Petrous.

--Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous?

--C’est, si vous voulez traduire: «Monsieur Pierre». Nous, nous le nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du village de Bazé, en Turquie d’Asie. Il n’a pas voulu servir dans les armées turques. Il est le grand général des Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.

--Et alors?

--La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans tremblent. Mahamed-Khan se demande dans laquelle de ses chambres il pourra bien coucher. Mais l’Ange sur toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.

* * * * *

--Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc cette Persane qui vient si souvent à l’ambulance et cherche à parler aux Français?

--C’est rien...

--Mais encore.

--C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint jaune, qui a une affreuse maladie et qui se croit guéri parce qu’il a pris des remèdes de chez vous.

--Son nom?

--La Persane, c’est Etiram-Khanoune.

Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je connais quelque peu Etiram-Khanoune. Elle s’habille à l’Européenne, du moins, elle se l’imagine parce qu’elle porte des corsages verts, des jupes roses--deux ou trois, l’une sur l’autre--des écharpes pourpres et bleues. Elle est recouverte de soie noire, voilée comme le sont les femmes de sa race lorsqu’elles sortent en ville accompagnées de leurs suivantes.

Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, «l’imbécile-idiot» dont parle Nicodème, s’est perdu.

--Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.

Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver? C’est la prière que nous adresse Etiram-Khanoune.

--Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me conseille Nicodème.

--Comment voulez-vous?...

--Répondez quand même...

--Mais nous n’y pouvons rien...

--Oui, oui, vous pouvez parfaitement.

Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande bouche, un nez trop long pour son visage très ovale, elle a de grands yeux noirs étonnés qui font oublier jusqu’aux oripeaux criards dont elle s’affuble... Elle parle sans se voiler la bouche. Où est son frère? Elle est prête à partir sous l’escorte d’un soldat français...

Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache son visage devant le regard du Chaldéen. Longuement, Nicodème explique je ne sais quoi. Etiram-Khanoune me remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.

--Que lui avez-vous conté?

--Que les Français allaient retrouver son frère, répond Nicodème. Vous avez bien vu: elle est partie contente...

Allons! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. Mais cette réflexion intérieure accordée à ma perspicacité en défaut, je reprends:

--Qu’allons-nous faire pour le retrouver?

--Rien, me dit Nicodème en riant.

--Comment rien? Alors pourquoi lui promettre?

--Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de chercher son frère. Elle va compter sur vous. Elle perdra du temps. Le frère, s’il est arrêté, personne ne viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué. Voilà.

«Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense,» affirmait déjà le capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils le sont beaucoup plus...

* * * * *

La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère n’est pas une exception. On ignore assez l’autorité, le ton décidé que savent prendre les femmes musulmanes sur les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va souvent dans la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes dirigent leurs maris abrutis d’opium... Le fils du gouverneur parle d’aller à Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. Sa femme s’y oppose parce qu’elle est jalouse. Il renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même jeune femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris...

--Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous confie Yadoullah. Son fils ne sait plus ce qu’il veut; sa belle-fille commande à la maison et les Chaldéens-Djilos le gardent prisonnier.

De même, au cours des pillages, pendant que l’homme s’enfuit pour se mettre à l’abri sous les pavillons français ou américain, on voit les femmes persanes rester dans leurs demeures, surveiller les domestiques et préparer l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets précieux.

* * * * *

--Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, dans la région de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, c’est exact.

--Comment? Il y a déjà huit jours que les femmes chaldéennes se lamentent et poussent des cris de deuil. Et c’est seulement aujourd’hui que vous avez la certitude que celui que vous pleurez est bien mort.

--Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de Mar-Schoumoun. Mais, ajoute Nicodème, c’est seulement cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint les douze cents soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.

Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de surprises; les tourmentes de neige qui durèrent de décembre à fin mars sont finies. On distingue la ligne bleue des montagnes et, sur les terrasses de la ville de nouveau tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges d’Allah.

Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer de force les tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi Odischou, le marchand de vin, porte un fusil et patrouille dans les rues. Il est assez dangereux, parce qu’il a peur de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait victoire quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la fin de ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque chose comme «veilleur de nuit». Son fusil le gêne. Pour lui, une arme, c’est une marchandise qui est bonne à vendre...

Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans ne sont pas rassurés par cette police intérimaire. Yadoullah n’ose même pas aller jusque chez lui, sans escorte.

Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar depuis longtemps, il me prie de faire un détour pour contempler les boutiques éventrées. La plupart contiennent des cadavres entassés que des chiens déchirent... Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée sous le thorax d’un Persan, comme sous un tonneau.

On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente rouge du cadavre, sous la robe de couleur...

--Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, assure Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, nous irons. Toutes les maisons par ici ont été pillées; aussi elles ont peur, les femmes...

Je demande négligemment:

--On a pillé chez votre belle-sœur?

--Non, pas encore...

Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.

* * * * *

--Mais la police fonctionne bien à présent?

--On vole toujours.

--On n’arrête personne?

--Oui. Voici justement des pillards.

Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On voit un Arménien qui crie:

--_Habarda!_ (attention!)

Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un Chaldéen, un Kurde, trois Persans--qui, la nuit, dévalisaient les maisons. On les a attachés ensemble au moyen d’une ficelle passée dans les narines.

On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables qui s’avancent sur une seule ligne, la tête penchée et tâchent de suivre, sans se heurter, celui qui les conduit de façon que la corde qui les réunit ne se tende pas trop brusquement.

--C’est pour l’exemple? dis-je.

--Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les rues principales, toute la journée.

--Et après?

--Après? C’est fini.

--On les lâche?...

--Vous voulez plaisanter!

--Non, je vous demande.

--Eh bien, on leur coupe la tête, voyons!

* * * * *

En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels coups de feu, un chien qui hurle, un autre qui pleure. Le jour, des patrouilles. On rencontre des prêtres nestoriens. Mar-Saguis notamment qui tient à se montrer et porte le même costume que feu Mar-Schoumoun: la soutane flottante, le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. Près de la ceinture, une montre et sa large chaîne, la crosse d’un revolver et, dans une poche trop étroite, un peigne à cheveux aux dents ébréchées.

On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse le Kurde. Courts billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier apporte en faisant de grands gestes. Ces billets sont recopiés, distribués et affichés. La première lettre annonce:

«Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. Il n’y a de noir que les toits et les murs des maisons. Nous sommes à six heures du village de Tchara.

«Le serviteur des serviteurs de la nation.

«Signé: Petrous Elia.»

La seconde réclame des renforts:

«Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent nous rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au foyer sont des traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple d’en fusiller quelques-uns...»

Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.

«Hourra! Gloire à Dieu Tout-Puissant! La belle forteresse de Tchara est entre nos mains. Le drapeau de la Croix flotte sur son toit... Promenez-vous avec allégresse et rendez grâce à Dieu qui combattait ouvertement parmi nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne pensions. Tous nos hommes connus sont saufs.»

Le quatrième billet chante victoire: