Part 16
«Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son fils Krosrov, ses femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les vallées sont pleines de cadavres de l’ennemi. Les chambres des maisons de Tchara sont toutes encombrées de prisonniers que nous avons ramassés. Les richesses comme les moutons, les tapis, les bœufs, etc... sont innombrables. Nous avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu mille cinq cents tués.»
* * * * *
Faisons l’inventaire.
A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a toujours les cinquante Français--nous-mêmes--et leurs cinquante fusils.
Il y a quelques Russes répartis dans les divers services de l’«armée nationale de l’Azerbeidjan». Il y a trois colonels russes sans mandat, un lieutenant français et deux popes.
Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne Lentina qui s’est grimée en «sœur de charité», une doctoresse blonde, quelques infirmières âgées et trois demoiselles de l’Intendance qui s’exercent à monter à cheval.
Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la dame du Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne comptent pas. De même que les Arméniens et quelques chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes, ces deux dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales: haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, bottes rouges, cravache.
La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est consacrée au blanc et se fait suivre d’un Persan, transformé en cosaque tout en carmin. Touchant effort pour attirer les regards préoccupés des Français.
C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme à la taille trop serrée, au visage trop poudré, qui se promène dans un costume d’opéra-comique et nous dévisage avec de grands yeux effrontés et mendiants.
QUATRIÈME PARTIE
LA ROUTE DES CARAVANES
«Sans doute, il n’est pas militaire; mais il est responsable de son immoralité, et la plus grande immoralité, c’est de faire un métier qu’on ne sait pas.»
(_Lettre de Napoléon à Cambacérès._)
I
PRISONNIERS
27 avril 1918.
Ordre de départ!
C’est Captain qui l’annonce dans la petite cour de l’ambulance où poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux pétunias que Marcel Benoit inondait d’eau.
--La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par les forces chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès.
--On sera bientôt à court de munitions, ajoute Captain.
--Les troupes qui sont ici vont être concentrées à Salmas, reprend Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah. Et nous, nous rentrons en Russie.
--Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du Caucase avec cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu trop duré...
--A propos, reprend Captain, ne négligeons pas les provisions. Tu connais le chemin qui mène chez ce voleur de Rabbi Odischou.
Depuis longtemps, Captain, Gaston Desprès et quelques autres ont découvert le vin blanc d’Ourmiah. Une liqueur plutôt, conservée et fermentée dans ces hautes et larges amphores de terre, dites «linas», en tous points semblables aux «linas» des contes arabes et des _Mille et une Nuits_, assez vastes même pour cacher un homme qui s’y blottirait.
--Que faire chez ce Rabbi? demande Desprès.
--Des réserves pour la route.
Chez le Rabbi en question il y a une source de vin blanc...
* * * * *
En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en termes stratégiques, se traduit élégamment par «battre en retraite[14]». Nous battons donc en retraite, selon l’ordre reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons Ourmiah. On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman et d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons français et américain, pendant les derniers massacres, ne cachent pas leurs espoirs de représailles.
[14] M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à Ourmiah, à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés.
Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se déclarent abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce sont les Français qui les ont armés et maintenant les Français se retirent...
Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois, un matin d’avril pluvieux, au milieu du silence de la population.
Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand même. Tous ces gens qui avaient eu confiance! Qui résistaient parce que nous étions là! Et tant de choses encore à découvrir pour nous: les collines de cendres près de la ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes fidèles de Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres des leurs pour qu’ils soient dépecés par les oiseaux du ciel...
Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions appréciés, depuis Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina...
* * * * *
A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit les eaux bleues du lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans les immeubles détruits, à ciel ouvert, que les Russes occupaient et dans l’ancienne Intendance où les sœurs de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs coiffures blanches.
Les soldats russes, avant d’abandonner cette position, ont vendu leurs fusils, leurs munitions et leurs chevaux aux indigènes. Le gérant d’une société de ravitaillement a cédé la flottille du lac au comité des démocrates persans de Charaf-Khané.
Il a été convenu que nous prendrions passage sur un bateau de cette flottille. Les Persans s’engagent à nous laisser partir avec nos armes et bagages jusqu’à la frontière russo-persane.
--Enfin! triomphe Captain, Gaston Desprès va de nouveau être malade...
La traversée du lac est quelquefois assez pénible: les tempêtes sur cette mer intérieure sont sournoises et soudaines.
Mais nous ne sommes pas encore à bord...
Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte une barge et son remorqueur. Une petite barque s’en détache qui se dirige vers le rivage. Elle dépose un maigre délégué du comité démocrate. Ce personnage au regard craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de leur voyage.
--Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers, fusils, cartouches. Ces objets seront restitués à Djoulfa, lorsque les Français auront franchi la frontière.
Ces conditions sont tout à fait différentes des premières. Le délégué sourit sournoisement.
--C’est à prendre ou à laisser...
Il y a bien un autre moyen, énergique: rester avec les montagnards d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent qu’une chose: c’est que les Français ne veuillent point s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles. Nous gagnerons Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à leur grand étonnement ils apprennent que les nouvelles conditions des démocrates persans sont acceptées.
Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte de la réussite de sa mission aux Persans qui sont restés sur le remorqueur et n’ont encore pas osé s’approcher du rivage. Les fusils et les revolvers des Français sont mis en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un des nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les surveilleront.
--Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont bien les plus ahurissants des militaires, observe Captain. Ils s’imaginent tout connaître: la stratégie, le combat, la manœuvre et l’offensive.
--C’est le «Café du Commerce» derrière les armées, réplique Marcel Benoit.
--N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait, ajoute Gaston Desprès.
--Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le bateau en allant en Russie, l’un d’eux me disait: «Moi, je ne punis jamais, mais quand je punis, c’est huit jours de prison.» Fort bien. Mais à quel moment cet imbécile jugeait-il que telle négligence valait huit jours de prison?
--Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit. Ils s’affolent, ordonnent de rendre les armes à des Persans qui tremblent de peur... Ils disent pour s’excuser que des sanitaires ne sont pas faits pour des aventures guerrières.
--Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante sanitaires en cinquante soldats armés de fusils et de revolvers, comme cadres probables à une armée hypothétique de volontaires, riposte Captain. On doit aller jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien il est préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier de carrière...
* * * * *
... Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux sœurs de charité russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance et le vieux M..., ancien directeur au Service de Santé des nouveaux bataillons chaldéens... Le temps est doux. Nous partons à la nuit tombante.
... Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume... Nos armes sont déposées en tas, sous des bâches. Nous nous sommes couchés, les uns sur le pont, d’autres dans la petite cale. Des soldats persans nous surveillent...
* * * * *
Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous débarquons à Charaf-Khané. La barge vient accoster au ponton d’où les soldats russes, il y a quelques mois, se laissaient tomber dans les eaux lourdes du lac... Nos armes nous seront remises plus tard... Des Persans maigres et bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le fils de l’ancien gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa mince tête surgit d’un col de fourrures. Comme les cinquante Français passent devant les troupes persanes, le fils du gouverneur prévient ses guerriers:
--Reculez-vous! Les Français ne sont pas des Russes. Ils n’ont pas de fusils, mais ils pourraient vous sauter dessus et vous désarmer.
Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les ont achetées aux «tavarischy», lorsque ces derniers abandonnèrent le front du Caucase. Un fusil à chargeur se vendait deux ou trois krans (trois francs de notre monnaie).
Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous rendait souvent visite à l’hôpital français d’Ourmiah, ordonne que l’on fouille nos sacs et nos effets, puis, très oriental, il proteste auprès des médecins:
--Je n’y suis pour rien... Je ne mets pas en doute votre parole... Ce sont les autres qui le veulent ainsi...
Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des mollahs et mouchteheds découvrent dans les sacs des Français des photographies d’Ourmiah. Ils s’en emparent et se communiquent leurs impressions:
--Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont eu l’audace de photographier nos femmes...
Ils confisquent des cartes postales: _intérieurs persans_, _derviches persans_, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris à raison de trente kopecks la pièce.
Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues retiennent aussi leur attention. Le fils du gouverneur nous dit gentiment, dans un sourire forcé:
--Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez tués...
Détail remarquable! Les Persans qui opèrent ces fouilles sont tous ou presque tous d’anciens habitants d’Ourmiah. Les Américains de la Mission évangélique ou les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont protégés contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi des prêtres musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au moment des troubles de février et se réfugier à Charaf-Khané, grâce à la complaisance des Français.
Les Chaldéens montagnards se montraient alors très mécontents de ces sauf-conduits délivrés au petit bonheur.
--Laissez-les-nous! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront plus. Au reste, vous avez tort de compter sur leur reconnaissance.
--Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait Nicodème.
Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont appris chez les Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent aussi un peu l’anglais à force de fréquenter la Mission américaine...
Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes redingotes noires et des toques en forme de fez. Ils ont l’air de louches marchands de cacaouettes, trop souples, trop aimables, inquiétants avec leurs éternels sourires. Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent leur parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au fond, ils ne demandent qu’une chose: de l’argent. Ils sont persuadés que les Français détiennent la caisse des bataillons chaldéens. Ils cherchent à la découvrir.
Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et que leurs amis, à Marand, se sont promis de massacrer tous les Français au moment où ils traverseraient la frontière persane. Ces renseignements nous furent confirmés dans la suite par les déclarations des Belges employés dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les Persans n’osent pas maltraiter les Français, ils nous affirment:
--Vous partirez ce soir pour Djoulfa... Non, demain...
Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et parlent de recommencer les fouilles. Parmi eux quelques officiers en blanc, chargés de galons.
* * * * *
Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne devons pas nous éloigner de notre cantonnement: l’ancienne salle de bains des Ziemski-Saïous. Défense de traverser la voie du chemin de fer et d’aller au delà de la barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes, les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont abandonnés et qui sont restés là, inutilisables.
Défense également de nous rendre jusqu’au village de Charaf-Khané. Comme distraction, les prisonniers ont tout loisir de regarder les montagnes bleues, au loin, sous la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout qui, chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine...
--Ah! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils, se lamente Marcel Benoit... Avec ces gens-là, il n’y a que la manière forte. Et que penseront de nous les montagnards d’Agha-Petrous?...
A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine... Des mendiants à demi morts de faim s’entassent derrière les fils de fer barbelés de notre prison. Un policier persan fait circuler ces visages amaigris, aux yeux brillants, parce que le pain que donnent les chrétiens est impur...
Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux persans sont arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés à Ourmiah,--maintenant prisonniers des démocrates persans,--sont des soldats déguisés en médecins. Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres (_sic_) et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc.
Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous retrouvons ces paysages où nous sommes venus, il y a neuf mois, nous mettre à la suite des armées du Caucase... Le camp des cosaques, près de la voie du chemin de fer, n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des Persans et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à demeure.
Nicodème et moi--car les interprètes chaldéens Nicodème, Israël et Yonas nous ont suivis--près du village de Charaf-Khané, parmi les pommiers blancs de printemps, nous rencontrons un groupe de guerriers persans.
--Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui sont venus pour être officiers chez les Djilos.
Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans donnent aux Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous. Mais, sans souci des Persans, les Français se dirigent vers les rives du lac.
Le vieux médecin russe qui avait le titre de «Directeur du service de santé des armées de l’Azerbeidjan» s’y promène avec Maurice Jammes, à petits pas... Il évite soigneusement les bidons de pétrole vides, les barques, les caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué là... Il semble indifférent à ce qui l’entoure...
On entend Jammes:
--Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le Caucase...
Le Russe répond:
--Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes. Le Caucase n’est qu’une colonie... Nitchevo... La Russie est grande...
Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé. Jammes prend congé et nous rejoint. Je regarde mes camarades qui font les cent pas sur les bords du lac aveuglant de soleil[15]... Ils ne redoutent pas plus les Persans de Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient les faire massacrer en février... Ils marchent sans souci des redingotes noires qui les contemplent, effarés de ce sans-gêne. Ils vont à l’aventure, le long des quais et même plus loin... Ce sont des Français hardis et francs et qui depuis longtemps déjà se savent promis à une mort violente...
[15] Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la Dariatcha (petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du Sehend. Il a 4.000 kilomètres carrés, mais il est sans profondeur... Il renferme de nombreux îlots et récifs: les principaux, l’île des Chevaux, l’île des Moutons, l’île des Anes, sont des centres de culture et de pâturages. L’eau du lac est plus chargée de sel que la mer Morte: «Les nageurs ne peuvent y plonger et leur corps se recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant comme la poussière de diamant. Dès que le vent souffle, une écume salée se forme en grandes nappes à la surface de l’eau; sur les vases des bords, le sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur...» (E. RECLUS). «Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on y trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux» (_L’Asie_, par M. L. LANIER).
II
CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS
Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là--le septième de notre captivité à Charaf-Khané--se ranger sur la voie de chemin de fer, en face du baraquement où nous sommes gardés.
Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les Persans) et doit y retourner. Il nous est envoyé par les soins du consul de France.
Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs assiègent Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne Djoulfa-Marand qui conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, sur tout l’ancien front du Caucase...
Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français prennent les compartiments d’assaut, devant les Persans en armes qui n’osent pas s’opposer à ce départ...
--Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont avec vous! décide un Persan délégué du Comité démocrate.
--Quels Chaldéens?
--Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils sont citoyens persans et ils n’ont pas de passeport.
C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de passeport. Ils ne peuvent quitter Charaf-Khané.
--Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le Persan, on vous les rendra à la frontière...
Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers un paysage assez verdoyant: des rivières, des pâturages, des saules. Les deux sœurs de charité et quelques officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent de nostalgiques chansons... Il pleut... Charaf-Khané n’est plus qu’un ancien mauvais souvenir.
Tout d’un coup, Captain demande:
--Charaf... le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce que ça veut dire?
--«La maison du vin», répond Marcel Benoit qui a quelque connaissance de la langue persane.
--Je m’en doutais, avoue Captain.
--Tu t’en doutais? réplique Gaston Desprès, ironique...
--Oui, je m’en doutais; j’ai pas pu y découvrir une seule source de vin...
* * * * *
Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à quatre kilomètres de la ville. Nous débarquons, sans bruit, discrètement. Puis nous prenons la grande route toute bordée de jardins.
A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes couleur de brique... Près du fossé, un mendiant couché, immobile sous le soleil, comme un mort. Il est mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux gros orteils de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.
Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme à Ourmiah, des misérables meurent en grand nombre, soit de faim, soit des suites du typhus. Aussitôt, pour que les porteurs les reconnaissent dans la foule des dormeurs, on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève de donner à ces cadavres une position rigide et réglementaire.
Sur les talus des cimetières, aussi importants que les quartiers de la ville et qui composent de petites cités dans la grande, des Persans en lévite noire ou brune viennent nous voir défiler... Mahamed, «l’homme-qui-doit-mourir», réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet d’ambre... Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien gouverneur de Salmas. Ils nous saluent en portant leur droite au front, puis à leur poitrine. Ils paraissent très contents de nous voir. Après tout, ils sont peut-être sincères...
Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment avec cours, jardins, grandes murailles, moitié européen, moitié persan. Du haut des tours, on voit la ville, ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille citadelle grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau de saules et de platanes... Les rues ne sont pas sûres, dit-on. Un pharmacien français, qui porte les galons de capitaine d’infanterie et qui ne manque ni d’indépendance ni d’énergie, reçut un peu avant notre arrivée, plusieurs coups de feu. De maladroits cavaliers le poursuivirent même quelques minutes. Le Français sut se dérober à leurs recherches.
La plupart des Persans, favorables aux Allemands depuis que les armées russes ont évacué la Perse, attendent impatiemment l’arrivée toujours prochaine et toujours retardée des forces turques.
Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.
Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents secrets et des espions. L’aristocratie persane est favorable, paraît-il, à la France, mais le peuple et ceux que l’on appellerait les «Jeunes Persans» qui composent trente-six comités démocrates, tous jaloux de leurs petites prérogatives, sont acquis par les Turcs.
Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, occupe ici, depuis que la paix entre la Russie et l’Allemagne est signée, les fonctions de consul. Il a aussitôt établi une agence de renseignements.
C’est chez lui que les comités persans prennent le mot d’ordre et gouvernent la ville, car le prince héritier, le «Valhiad», a perdu tout pouvoir et les consignes qu’il distribue en tremblant, personne ne les entend.
Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase et, maintenant, dans la Perse. La révolution russe inaugura ces soviets. Il y en avait dans les armées russes. Le corps des volontaires chaldéens en comptait deux, chargés de ratifier les décisions des «younkers» russes, dont il fallait, paraît-il, se méfier.
A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité arménien surveille, non sans avantages, les Persans qui essaient de prendre le bateau, en présentant des passeports achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.
D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, les comités ne reconnaissent point l’autorité du prince héritier de Tauris.
Qu’y a-t-il dans ces comités? Jusqu’ici, nous n’y avons rencontré que des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du comité de Charaf, qui, sous prétexte de fouilles, s’emparent de l’or et des bijoux qu’ils découvrent.
--Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites attention quand vous sortez, nous disent les Pères de la Mission catholique.
--Il y a du danger dans Tauris?
--Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.
C’est vrai.
Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant du bazar, nous apercevons, dans la foule persane, un homme habillé à l’européenne. Naturellement nous le regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous. Il nous salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus gris. Des bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, assez grand, de rudes épaules.
--Vous êtes Français? Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous venez de loin?...
--D’assez loin, oui...
--Vous avez traversé la Russie?
--C’est cela même.