D'Archangel au golfe Persique

Part 17

Chapter 173,682 wordsPublic domain

--Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis libre et je travaille au consulat.

Quel consulat? Il ne précise point.

--Vous ne restez pas à Tauris, messieurs?

--Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas comme vous...

--Moi? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche des tapis anciens. Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous avez le temps, je vous montrerai.

Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur d’autres sujets. Il intervient:

--Vous étiez prisonnier? Longtemps?

--Assez longtemps.

--Où avez-vous été fait prisonnier?

--En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi au commencement, en France.

--De quel côté? dis-je.

--Dans les Vosges... Dans les bois des Vosges.

Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt:

--Comme c’est curieux! J’y étais également.

--A quelle époque?

--Au début, en 1914.

Et j’indique l’endroit.

--Ah! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.

«Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée... Comme l’herbe doit y être belle!...

--L’herbe seulement; les bois sont fauchés.

--Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là? demande l’amateur de tapis.

--Précisément.

--Ah! Monsieur, quelle triste chose que la garde de nuit sur la ligne, près de la Croix-Hidou.

--C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y promener sans péril...

--Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.

--Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien...

--C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous savez...

Puis, il reprend avec un peu d’hésitation:

--Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur?

--Oui... Mais... sur l’autre versant, n’est-ce pas?

--Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat sans paraître gêné...

--Le vent soufflait très fort, parfois.

--Sans délicatesse, monsieur. Ah! comme c’était désagréable...

Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais qui nous semble très long à tous les trois.

--Il n’y avait pas que le vent, monsieur! poursuit l’étranger. Que d’abris il a fallu construire!

--Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.

--N’est-ce pas? approuve-t-il, le visage rayonnant.

Mais il ne peut se tenir plus longtemps:

--Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos abris pour enfants, d’excellentes réserves de vivres et de conserves.

--Vous mangiez donc quelquefois?

--Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer en pays ennemi. Le vôtre marchait mieux.

--Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.

--Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre...

--Si, quand nous sommes entrés en Alsace.

--Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous mettre à la portée de nos forts.

Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.

--Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.

--Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette guerre, messieurs: l’Allemand et le Français.

--Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien ne reste de tout cela.

--Hélas! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant de morts. Et pour ceux qui demeurent, des souvenirs comme la garde, le froid, la pluie, la neige, les marches. Et si c’était fini!...

Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse:

--Vous avez des nouvelles?

--Très peu... Très mal... murmure-t-il avec prudence... On dit... On dit tant de choses...

--Mais enfin... où en est-on? Est-ce que cela va finir?

--Sans doute... Je crois que les Empires centraux vont prendre Paris... Vous me demandez ce que je pense, n’est-ce pas?

--Ce n’est pas possible! affirme Benoit, si catégorique que l’Allemand interloqué hésite...

Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente:

--Et vous allez rentrer chez vous, en France?...

--Nous allons du moins l’essayer.

--De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne chance, messieurs.

Si c’est une politesse, elle en commande une autre:

--Bonne santé et bonne chance, monsieur.

Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les deux soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance de nos règlements respectifs... Je ne sais pas encore pourquoi nous n’osons pas--ou nous ne savons pas--nous serrer la main.

III

LA CARAVANE

Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos bagages. Nous suivrons à pied, par étapes, et nous gagnerons ainsi la ville de Kasvine où doivent se trouver les premiers postes anglais.

Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques persans nous font remettre de vieux fusils russes à un coup pour remplacer--si possible--les Lebels à chargeurs que les membres du comité démocrate de Charaf-Khané nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.

Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La chaleur est assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux chargés de caisses, les uns derrière les autres, par files de cinq ou six. Quelques-uns d’entre nous, qui composent l’avant-garde, surveillent les chameliers. Derrière les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.

Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre «mosquée bleue» qui date du XIIe siècle et qui fut détruite par un tremblement de terre. Les blocs de pierre n’ont pas bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les voûtes obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans encombre. Des ânes couverts de rondins de bois ou de pastèques nous obligent à un arrêt.

Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment en hâte leurs boutiques. Un marchand nous demande respectueusement:

--Osmanlis? (Turcs?)

--Bali (oui), répond Captain sans hésiter.

Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main sur le cœur, puis il propage autour de lui la bonne nouvelle qu’il vient d’apprendre.

Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un indigène a soudain la bizarre idée de vouloir enlever au «Captain» l’arme que celui-ci porte sur l’épaule. On corrige rapidement ce téméraire qui s’enfuit sans protester.

Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque côté, des jardins. Nous laissons Tauris derrière nous.

A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge dans la boue et le fumier. Des lumières s’allument le long de l’unique rue de ce pauvre village: Basmindje. Le bruit s’y répand aussitôt que «mille Djilos»--des Chaldéens montagnards--sont venus piller le pays. Les Musulmans se barricadent dans leurs demeures.

Au cours de notre randonnée l’imagination orientale nous a rendu de grands services. Et nous avons nous-mêmes contribué à notre légende.

Chaque fois qu’un Persan demandait au «Captain» où nous allions, il répondait ou faisait traduire par l’interprète:

--Nous marchons à la rencontre des Anglais.

--Les Anglais? Ils sont donc en route?

--Oui, ils se dirigent sur Tauris.

Puis Captain, impassible, se taisait, comme s’il avait trop parlé. Et le Persan de raconter partout que les Anglais, que l’on croyait à Bagdad, étaient peut-être déjà sous les murs du village...

A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche ayant traversé Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, Turckmantchaï, Hadji-Kias--haltes habituelles des caravanes--les Musulmans nous prennent pour des Turcs, comme à Tauris.

Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de trente ou de quarante-huit kilomètres, à travers les cols arides, les hauts plateaux, les fondrières et les torrents où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.

La marche est rendue encore plus difficile, en raison des trous que l’on a creusés sur la route, pour les canalisations. On ne les voit pas dans la nuit. Mais on entend parfois comme le bruit d’un torrent souterrain. Alors les «faites passer» secouent notre torpeur.

--Attention! Un trou sur la gauche!

On croit se guider en consultant les cartes russes. De Tauris à Kasvine, elles accusent une distance de 497 kilomètres... Mais ces cartes sont établies au petit bonheur, par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un agréable dessin à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.

On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier qui sommeille sur son petit âne, entre le premier et le deuxième «train» des chameaux:

--Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit?

Le farsak--ou farsang--est une mesure persane déjà usitée du temps de Xénophon et de la Retraite des Dix mille, et qui équivaut suivant les auteurs, à six, huit ou neuf kilomètres. Les distances calculées en farsaks, transposées en verstes russes, sont reportées ensuite en kilomètres. On peut s’y fier, comme on voit.

--Combien de farsaks?

Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le veuille ou non, répondre d’une façon précise. Il chantonne dans un «sabir» que nous traduisons à notre gré:

--_Adine farsak palavina_ (un farsak et demi).

Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi bien au départ de la caravane que vingt minutes avant l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous déclare, sans se presser:

--_Adine farsak palavina._

Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de la distance. Aussi Captain qui, de matelot a été transformé en fantassin, ronchonne en butant contre les pierres qu’il ne voit pas:

--Quand on arrivera?... Tu peux toujours le demander à «Palavina»!...

Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba...

On marche dans une obscurité presque complète, sauf les nuits où une lune blanche s’avance devant nous. On s’arrête au petit matin. On dresse les tentes. On dort. Le lendemain, on allume les feux, on prépare deux repas, celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on prendra froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. Ce sont les chameaux qui décident. Au reste, ils sont les seuls qui connaissent vraiment les pistes.

Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée de soleil, le repos dans les caravansérails grouillants de vermine dont l’odeur de bergerie pique les yeux, le rauque grognement des dromadaires au passage des gués et les chants monotones des chameliers qui bercent nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles...

IV

L’ART DES INTERPRÈTES

Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles indemnités.

Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A Setcham, près d’un caravansérail.

Si l’on demande à un Persan:

--Qui a construit ce «relais»?

--Schah Abbas, dit-il.

--Et ce pont?

--Schah Abbas...

--Et cette vieille forteresse?

--Schah Abbas...

C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays.

Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts et ses mosquées de faïences peintes.

C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.»

Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux...

A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre côté et sont partis sans se retourner.

Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville, d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues prenaient le frais...

Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade, Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui dominent Kasvine...

On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le voyageur--se couche ou s’assied.

Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents mètres en arrière, personne ne s’y trompe:

--Encore un torrent à traverser...

Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant. Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se jeter dans l’eau, toute la caravane suit.

C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que mal et de traverser le fleuve avec lui.

Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant.

--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain».

--Jamais!

--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?...

--Oui...

--Tu sais qu’ils sont pleins de poux...

--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain.

--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.

--Beaucoup?

--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.

--Tu me diras demain?

--Si tu veux... Pourquoi?

--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne restent que sur les autres chameaux.

Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute:

--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens...

* * * * *

Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité, le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine.

Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos fragiles abris.

Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël, abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans.

Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté, mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de comprendre. Il traduit on ne sait quoi.

Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors. Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète:

--Mais que raconte-t-il?

Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps qu’elle est oubliée.

Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans, ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas à offrir.

Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les interprètes savaient lui faire payer ce service.

Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise.

--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan.

--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure.

--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.

--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant, reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre encore plus beau.

Le Persan hésitait encore:

--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils. Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi...

Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile du Français qui remerciait.

--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage.

Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger par ces mots:

--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres. Il reviendra.

Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés.

Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck...

Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils devenus?

Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais Captain lui non plus, ne dort pas.

--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais?

--Rien...

--Tu penses à Panam?

--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races...

--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au fond de bavarder un peu.

«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux.

A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre:

--Taisez-vous, quoi!

--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le sommeil... Quelle chance il a!...

Puis, confidentiellement, Captain murmure:

--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous le vent...

V

DANS KASVINE, COLONIE RUSSE

Juin-septembre 1918.

Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans les ténébreuses ruelles de Kasvine, le dernier jour de mai. Une troupe de conquérants ou de pillards devait défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites venelles de cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos torches, nos chameaux et nos fusils.

Une branlante maison persane, abandonnée par les Russes, inhabitée aujourd’hui, toutes ses chambres disposées autour d’un jardin détruit, nous servira de campement. Il y a un petit verger caché, des terrasses et une citerne d’eau à l’odeur immonde.

--J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici! souhaite Captain.

Mais tout le monde ne raisonne pas comme Captain. Il en est qui voudraient remonter sur Enzeli, avec les Anglais.

A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de troupes anglaises expédiées de Bagdad. Elles doivent atteindre Bakou et ses pétroles. Elles y songent peut-être, mais elles ne paraissent point pressées.

Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. L’État-major britannique a essayé de les transformer en mercenaires pour le Roi de Londres. Mais les cosaques ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils comptent se diriger sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.

Il y a également quelques échantillons de policiers et d’agents secrets. Les uns au service du consul allemand de Tauris, mais un plus grand nombre au service des Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques savent organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils pénètrent pacifiquement dans un pays inconnu.

Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez qui l’on a découvert des caisses de cartouches. Ces nobles personnages, qui prêchaient la guerre sainte, disparaissent doucement. Rien ne semble modifié dans la ville. Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes voilées, chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, de mendiants et de charmeurs de serpents...

Lorsque des «agitateurs persans»--c’est le nom que l’on donne à ces patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite invasion anglaise--sont dénoncés, on les arrête sur-le-champ. Pas de jugement. Pas d’emprisonnement non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.

Un soir, devant chaque maison où un «rebelle» s’est réfugié, vient s’arrêter une petite automobile américaine et un conducteur. Un soldat anglais, un fusil à la main, ordonne au Persan dont l’État-major britannique a décidé de se défaire, de prendre place dans la voiture qui attend. Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation formulée en certains termes par un Européen également armé. Il préfère obéir tout de suite. L’automobile s’éloigne donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle. Une autre. Une autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. Là, d’autres automobiles attendent. D’autres arrivent. Elles sont toutes semblables: sur chacune il y a un soldat anglais au volant, son fusil à portée de sa main et un Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de Persans font ainsi, en même temps, une promenade nocturne...

A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté annonce avec l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très dangereux de descendre de voiture en cours de route. Pour éviter un accident mortel, on préfère achever tout de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de retarder la bonne marche du convoi.

Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend tout de suite.

Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des automobiles prend la route de Bagdad. C’est là seulement, dans cette vieille et célèbre cité, que les «voyageurs involontaires» sont confiés aux soins diligents des policiers anglais.

Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes plus ou moins vraisemblables ont cours sur le compte des disparus. Mais personne ne peut affirmer qu’il les a rencontrés...

* * * * *

Première promenade dans cette ville soumise--ou du moins qui le paraît. Un air de fausse sécurité. Mais cela nous suffit.

Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent de croassants corbeaux ombragent l’avenue principale (l’avenue du Schah) qui relie le centre de la ville aux quatre grandes artères.