D'Archangel au golfe Persique

Part 8

Chapter 83,790 wordsPublic domain

Sophia habitait Pétrograde au moment de la première Révolution, celle qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant les tragiques journées des 23, 24, 25 mars 1917, elle préparait ses examens.

--Je lisais les lettres de votre Mme de Sévigné, me dit-elle. Tout d’un coup, de grands cris dans la perspective... Des gens qui tirent dans la rue, des autos-mitrailleuses qui bondissent sur les avenues... Nous pensons: ce sont des grèves comme il y en a tant...

--Et les coups de feu?...

--A l’ordre qu’on rétablissait... Ce n’est que le lendemain, lorsque les cris,--de longs cris déchirants, savez-vous,--et ces détonations qui ne cessent pas, que nous sommes étonnées...

--Étonnées?... Et pourquoi?...

--Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le premier jour. Nous ne savions rien. On ne sortait pas. Personne... Un de mes cousins qui revenait du front a été tué par hasard, en traversant une rue. Nous avons appris plus tard...

«Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient ivres... Qui les avait saoulés?... Et puis des soldats ensuite entraînés par les ouvriers... Des matelots de Cronstadt, on a dit, prirent grande part aussi. Les images populaires où l’on représente cette révolution de fin mars montrent les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par terre il y a du sang et de la neige...

--Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se répondaient dans les rues?...

--J’étudiais... on ne savait ce qui se passait. J’ai fini les lettres de la dame de Sévigné... Ce sont des brutes, conclut Sophia, sans y mettre de rancune. Ils ne comprennent rien... Mon père est bien avec eux, mais on ne peut pas savoir. Aujourd’hui: oui; demain, ils auront changé... ça dépend de qui leur aura parlé...

* * * * *

--Un soldat est venu.

Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer mon arrivée.

--Ah!...

--Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.

--Comment s’appelle-t-il?

--Je ne sais plus.

--Comment est-il?

--Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.

--Il n’y a pas de soldats français praporchick.

--Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est un Russe. Il a pour vous laissé une lettre. Voici...

Je lis, avec quelque peine:

«C’est à peine croyable, mais c’est... Votre ami Vassily vous dit adieu car il s’en va rejoindre son régiment. Il songeait au Caucase. On le transporte à Pétrograde ou à Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il vous salue. Il a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance. Il pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite...»

Cependant Sophia chante:

Sama sadick possadila, Sama boudou polivate, Sama milavo lioubila, Sama boudou tselavate...

ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi:

C’est moi-même qui ai planté le petit jardin, C’est moi-même qui vais l’arroser, C’est moi-même qui aime l’adoré, C’est moi-même qui le vais embrasser...

Mais, soudain de violents coups frappés à la porte... Et Nina, les cheveux en broussaille, entre aussitôt:

--Oh! chère âme, taisez-vous! crie-t-elle. Taisez-vous, Sophia! Cette chanson du peuple porte malheur dans les maisons où elle est chantée... On le dit à Moscou...

Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient tendre sa petite main.

--Vous rentrez?...

--Oui... Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête de mort... celle qui me porte malheur... C’est la cinquième fois que je la perds, et toujours je la retrouve et, chaque fois que je l’ai retrouvée, un malheur est entré chez moi... Elle me fut donnée par une amie qui est morte dix jours après dans un incendie... Je perds la bague... Elle ne tient pas à mon doigt... Vous l’avez remarquée avec sa tête de mort?... On me la rapporte... Quinze jours après, ma mère meurt... Chaque fois... chaque fois... Oh! je tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et, quand je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre... Je ne dors jamais tranquille... Et vous qui chantiez cette chanson maudite...

--Vous êtes bien superstitieuse, Nina?...

--Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien... Il y a des choses et des gens qui apportent le deuil.

--Des gens aussi!... Et quels gens?

--Oui, des personnes... Le tsar Nicolas, tenez, apportait le malheur. Je ne pouvais pas le voir à cause de ça. Je l’ai rencontré plusieurs fois, saluant et arrangeant sa moustache tout en parlant...

Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien empereur. On raconte qu’à la suite d’un attentat dont il fut victime au cours d’un voyage au Japon, Nicolas Romanoff, qui portait une cicatrice sur la tête, était devenu un peu «timbré». Il saluait, parlait vite et frisait sa moustache, continuellement.

--Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, où il y avait eu exposition... on avait bouché les trous... Quand le tsar vint, il y eut une bousculade, des personnes tombèrent dans les trous recouverts de planches et beaucoup de morts... Le tsar portait la malchance, c’est connu... Et quand il se rendit à Tiflis... aussitôt après son départ, il y eut un grand recul général sur tout le front, ce qui n’étonna personne.

D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. Les cartes, les présages des songes, le marc de café, les mauvaises rencontres, la bonne aventure, autant de choses à quoi ils ajoutent crédit.

--Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.

--Coïncidences! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au comte Alexandre Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. C’est un homme qui doit partir comme chef de troupes quelque part. Il sait qu’il n’y restera pas. On le lui a prédit. Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui avait annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut chassé par des troubles. Une sibylle l’avait prévenu: une révolte vous obligera à fuir.

«Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le sait qu’il sera arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. Il sera condamné à mort, mais il mourra en prison de maladie... Il parle de sa destinée avec indifférence et calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch... Je ne dis pas son nom de famille ici. Car il engendre aussitôt le malheur...

Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite:

--Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi de vous poser une question.

--Une devinette? demande Nina.

--Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des décorations si nombreuses?

--Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la Révolution les a toutes effacées. Il faut vous expliquer qu’en Russie, «avant», tout était motif à décoration. On avait le droit d’arborer un insigne parce qu’on avait étudié dans une école, achevé ses études dans un corps de cadets. Chaque centre d’instruction avait son ornement. Un séjour sur le front, une tournée, comportait une décoration et, pour chaque front, un insigne différent.

«Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous être décoré?

--Non, merci.

--Si c’était «oui, merci», il faudrait d’abord ne pas quitter Tiflis ou la grande ville, car c’est ici que se tiennent les stocks. Et puis, être officier.

--Quelle décoration peut-on espérer?

--Toutes! Pensez donc! Les clubs aussi donnent des croix, les groupements, les associations, les concours de tirs et de gymnastique... Elles sont plus ou moins riches, plus ou moins ornées; mais il n’y a pas d’homme à épaulettes, si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de griffer sur son sein une plaque ronde.

«Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de décorations; mais on porte celles qui furent données. Il y a celle de Saint-Vladimir, qui correspondrait à votre Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui tient de votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui la gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une faveur rouge. Laquelle désirez-vous? Il faut vous presser de choisir, parce que bientôt, les réserves seront épuisées...

* * * * *

Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce matin où je la rencontre en sortant de l’hôpital des Cadets?... Elle aurait cependant quelques motifs de rancune ou de bouderie... Ne cherchons pas... C’est peut-être parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage ou que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et qu’elle le sait, que Tatiana m’aborde si gentiment... Quand on trouve des raisons comme celle-là, on est bien près de la véritable raison avec les femmes.

Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de petites choses qui surprennent toujours une femme russe.

--Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un compliment aussi.

«Vous allez voir Sophia... Non?... Oh! vous devriez... Elle a un grand chagrin, oui, très grand... Ce garçon qui l’adorait, qui était en photographie avec nous, une main sur l’épaule de Sophia... Vous vous souvenez?... Il est mort pour elle...

Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le poids d’une caisse en forme de cercueil. Des malades se promènent dans leurs capotes flottantes d’hôpital, devant les fenêtres de leur chambre... Il fait grand soleil ce matin.

--Il l’aimait, continue Tatiana... Alexis s’est tué parce qu’il aimait trop Sophia... Elle en est bouleversée... Elle tremblait déjà en recevant la lettre où il écrivait le dernier adieu... Elle a brûlé des cierges à l’icone et elle a prié pour lui...

--Et Sophia? Elle ne l’aimait pas?

Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en manteau gris, ou bien cette troupe d’ânes chargés de pastèques... Enfin elle répond un mystérieux:

--On ne sait pas...

On peut toujours affirmer pour soi-même: «Rien ne me surprend plus des Russes ni de leurs caractères...» A la réflexion, on arrive à se dire, avec quelque logique: «Tout cela n’a rien de mystérieux ni de déraisonnable. Une femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans le vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments de ce malheureux, peut finir par se croire responsable...»

C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce qui est inquiet chez moi, de mon cœur ou de mon besoin de comprendre...

* * * * *

Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans un visage rond. J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour que je me promenais avec Tatiana. Il est médecin dans un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait annoncé que les Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac d’Ourmiah.

--Ce n’est rien, dit-il... J’ai vu plus terrible... C’est un paradis là-bas et vous n’y serez pas mal... Ah! si vous faisiez les montagnes du Caucase!...

Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux...

--On m’envoie comme docteur militaire au pays des épidémies, du typhus, de la peste, du choléra...

--Par ordre... Et où donc?...

--Oui, par ordre... C’est scandaleux. Je suis comme un officier et obligé d’obéir. Un soldat peut refuser; moi, pas. On peut me couper le traitement... Et l’on m’envoie dans ce désert d’Ourmiah!...

--Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant Maurice Jammes. Inconscients, ils se contredisent du jour au lendemain et très égoïstes... Les déserteurs que l’on rencontre ont des chefs qui sont dignes de les commander...

XI

QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA

Sophia a sa légende comme tout le monde... C’est Tatiana qui me la confie cet après-midi, aux Cadets où elle eut la gentille pensée de venir m’attendre, une Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que jamais... J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les uniformes toilettes blanches des Arméniennes et des dames de Tiflis pour qu’elle arbore un costume si sévère qui n’est pas à son avantage...

Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui étaient jadis le rendez-vous des élégances et ne sont plus hantés maintenant que par des déserteurs qui couchent, mangent et dorment sous ces arbres. La journée, ils jouent aux cartes; la nuit, ils dévalisent les promeneurs imprudents... Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de cinémas, de cafés, de clubs et de concerts...

--Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée par un jeune homme que vous avez déjà rencontré.

--C’est bien possible...

--Vous ne croyez pas?... Vous le connaissez... J’ai photo...

Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale qu’elle me place dans la main. Je suis d’avance ennuyé par ce que me raconte Tatiana. Lorsqu’on nous détaille l’histoire d’une personne que nous croyons connaître, il arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de celle que nous avions inconsciemment construite.

Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de Nina, le sévère visage de Sophia, trop sévère même, et Tatiana penchée sur la droite comme si elle craignait de ne pouvoir entrer dans le cadre de l’objectif. Au milieu de ces dames, souriant, un paroutchick (lieutenant) blond, au regard très doux... La main droite de cet officier est posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien marquer sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête à ce détail...

--Oui, elle ne voulait pas... Quand on a fait la photo, Alexis avait mis la main sur elle. Sophia avait secoué. Alexis retira. Le photographe dit: «Ne remuez pas.» Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort. Il retira la main, mais pas assez vite...

«Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent... il «a voulu se fiancer,» il lui envoie des bagues et des souvenirs que Sophia ne porte point; enfin il a juré qu’il ne pourrait pas vivre sans la jeune fille...

Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les lampes filantes des tramways descendent de la gare à toute vitesse... J’écoute, sans y paraître, cet éternel roman, cette humble et tragique histoire de l’homme au faible caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites une femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses pareilles, de toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour lui, selon l’expression du poète, «sera toujours plus dur que la pierre».

J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y ai pas grand mérite. Souvent Nina me dit:

--Vous viendrez demain... oui, j’y serai.

Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât quelques anecdotes qu’elle possède sur la Révolution de mars 1917. Bien entendu, chez elle, il n’y a personne. Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris doucement l’habitude de me recevoir dans ses appartements.

Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce n’est très tard. C’est une politesse dédaigneuse qu’elle croit nous faire.

Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous sommes assis l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le quartier de la gare, quelques cimes d’arbres qui cachent de tremblantes clartés, l’arsenal, il n’est pas rare, dis-je, d’entendre brusquement une salve de coups de feu... Cela vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers la colline...

Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve--la Koura--quelques cadavres ou que des déserteurs, dans le bois Mouchtaïd, invités par la milice à se disperser, ont répondu en déchargeant leurs fusils...

Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, en tramway, lorsque passe une auto... Des hommes debout, crient en levant les bras... Aussitôt, les devantures des magasins se ferment et les passants fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en panne, au milieu de la chaussée, cependant qu’une fusillade crépite et se rapproche... Cet incident se renouvelle plusieurs fois par jour, en divers endroits.

Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les ruelles voisines. Sophia, très calme, décroche la petite lanterne du balcon qui dénoncerait notre présence et revient, toujours naturelle, à sa place, cependant que la fusillade augmente et menace de durer...

* * * * *

Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur l’amour. Si j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, directement, sans précautions oratoires.

--Vous me demandiez pourquoi les femmes russes aiment les Français... Oh! parce qu’ils se tiennent mieux, parce qu’ils sont toujours polis... trop polis même avec des femmes qui se promènent toute la journée et la nuit sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces femmes adorent les Français parce qu’ils sont toujours corrects et les traitent convenablement sans marquer de différence entre elles et les femmes sérieuses.

«... Et puis, les Français savent s’habiller... Un millionnaire russe sort en ville, coiffé de sa casquette noire, habillé de sa chemise blanche, et il met une ceinture par-dessus comme un moujick. Les Français ont la politesse de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la femme avec qui ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font traverser la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs et des tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. Les Russes, au contraire, ne savent que faire claquer leurs éperons; au café, ils s’étalent dans leurs chaises, ils fument, ils boivent... Oh! ils boivent, ils ne parlent que lorsque ça leur fait plaisir et comptent même sur «Maroussia» pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop ivres...

«Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu de jolies habitudes... Vous n’embrassez plus la main des dames, comme les Russes le font, dans la rue, partout, à toute occasion... Nina en était surprise les premiers jours...

Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me rapporte.

--Quand on a une fois été embrassée par un Français, on ne veut plus se laisser embrasser par un Russe...

Puis elle ajoute:

--Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée par un Français?

Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on parle, elle lit, elle rêve, reste silencieuse à son gré... Vers dix heures, selon les habitudes du pays, on prend le thé et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou Nina qui conte des histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se coucher quand les ombres blanchissent au petit matin...

* * * * *

Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu... Huit heures déjà... Une trompette sonne dans le lointain, mélancolique.

--Le thé des cosaques...

Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, s’élargit dans l’air crépusculaire et meurt brusquement.

--Je crois que vous vous trompez, vous savez... en France, comme certains trop ou mal zélés, quand vous dites que Lénine et les grands «bolscheviky» sont des agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans le savoir. Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande... Ils travaillent pour la grande cause... On n’achète pas ces gens-là qui vont jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils sont d’une logique implacable. Ils n’admettent rien de vos raisonnements équilibrés, ni de vos concessions latines. Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes forcés de vivre... Aussi, devant eux, vous êtes désorientés... Alors vous dites: «Ce sont des traîtres, des espions... des vendus...» Et cela vous satisfait, car vous croyez avoir compris.

C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, je me rappelle Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire que j’ai rencontré sur le bateau qui me portait vers la Russie...

--Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes est faux... Tenez, ils sont comme Tatiana, fille d’un général, qui renonce à tous ses avantages pour suivre ce qu’elle dit la Vérité, la Justice, le Droit, le Bonheur du moujick... Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi George ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les craint tous également. Alors que vous qui tenez à votre patrie, vous redoutez seulement Wilhelm; mais la Patrie de Tatiana, c’est la liberté du peuple... Tatiana a vécu dans l’aristocratie russe; elle sait comment on parle des pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres à elle et les soldats dans les régiments de son père... Alors, elle n’a qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur donner ce qu’elle estime être leur bonheur... C’est une âme haute, Tatiana, vous savez... Mais vous, Français, vous ne pouvez comprendre cela...

Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, j’aime à le croire:

--Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion... Elle nous l’avait dit... Elle y a renoncé sans doute...

Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage grave.

Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit épaissit. Des fillettes en nattes, des «tavarischy» appuyés sur un bâton, traînent leurs bottes en accordéon, courbés comme des juifs errants. Des officiers, la taille serrée, passent... Une femme sans corset laisse derrière elle une forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend soudain son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue de l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait très beaux. Une trompette lance son appel déchirant dans le lointain Tiflis, et, de temps à autre, on entend le coup de sifflet des miliciens qui font les cent pas dans le jardin de la Liberté.

* * * * *

Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, et c’est toujours, autour de nous, la même existence de noctambule ahuri... Officiers, civils, soldats «permissionnaires de leur propre autorité» ou malades hospitalisés dans les lazarets encombrent les jardins et les perspectives. Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir du lait ou du pain; l’après-midi, des meetings dans les squares, des funérailles solennelles de «victimes de la bourgeoisie»; le soir, concerts, cinémas et théâtres. C’est la vie des clubs qui commence avec la nuit. Ces jardins fermés tiennent du music-hall en plein air et de la guinguette. On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. Les clubs sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, la Mikhaïlovsky et les bords de la Koura. Les Arméniens ont le leur, les Géorgiens également. Chaque classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de préférence, à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne change, en vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant ces journées d’agonie d’un empire en révolution... Les officiers russes se promènent en grande tenue. Personne ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne nous répondent même pas... Quant aux «tavarischy», c’est un fait: ils ne saluent ni leurs officiers ni leurs camarades; quelquefois, cependant, ils injurient une épaulette un peu gourmée, mais le gradé passe, sans insister...

Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des jeunes femmes et des promeneurs qui n’ont peut-être pas de domicile... Au loin, du côté du fleuve, les habituelles fusillades de soldats aux prises avec la milice...

XII

DERNIERS JOURS

--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de la nature...

C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle parle.

--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous clefs...

Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience: