Part 7
Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs de lectures, cherchent continuellement des analogies entre la Révolution française et celle qui commence chez eux.
--Vous ne trouvez pas que c’est la même chose? demande Nina. Tenez, il y a le citoyen Capet et le colonel Nicolas Romanoff... L’autrichienne Marie-Antoinette, c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le petit tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est Raspoutine...
Passe-temps divertissant... De même pour leurs grands personnages du moment, ils les affublent des noms de la grande époque: le pitoyable Kerensky devient Danton et Terechenko se rencontre avec Saint-Just, Lénine se change en Marat, etc... Leurs «delegates» des ouvriers et soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires aux armées de la République. Ils nous plagient ingénument; ils sont heureux de nous imiter. On dirait qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils jouent à la révolution.
Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme les autres:
--Notre révolution s’est accomplie sans répandre de sang...
--Attendez, ce n’est pas fini...
Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme en France. Sophia prononce en souriant le nom de Korniloff. Nina, pour faire diversion, nous conte qu’un comédien qu’elle connaît--elle les connaît tous--est arrivé très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont assiégés et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien avait pu se coucher sur une haute banquette. Il dormait, lorsqu’il fut éveillé par un «tavarisch» qui, le bousculant, s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour se couvrir lui-même, de la moitié des couvertures que possédait l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain du reste, mais peu fier de partager son lit de fortune avec un homme plein de vermine, le soldat répliquait sans se déranger: «Liberté! Égalité!...»
Et Nina, indignée, de conclure:
--Voilà ce qu’ils appellent la Révolution!
* * * * *
C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises nouvelles. Les meetings dans les squares, les cinémas et les concerts dans les clubs continuent. Rien n’est changé. Les fusillades de Pétrograde, les troubles de Moscou, le recul de Galicie, tout cela est bien loin du Caucase. La même foule alanguie se promène le long des avenues. Les femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent une odeur d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. De nombreuses sœurs de charité, en gris, la tête prise dans une guimpe noire, se retournent pour sourire à ceux qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent devant les télégrammes qu’affiche le journal _Respoublca_. Ils répètent avec sérénité: «Nous sommes perdus...»
Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, du reste, parce que nous sommes des républicains. Quant aux révolutionnaires, ils se détournent de nous. On leur a dit, et ils le croient, que nous sommes des impérialistes...
Cependant, que vont devenir les cinquante Français,--dont je suis--égarés dans ce pays en «mission de propagande». On les a pris tour à tour pour des Autrichiens, des Allemands ou des Anglais. On n’est pas loin maintenant de les tenir pour «suspects», car ils veulent aller sur ce qu’ils appellent le «front du Caucase».
--Sur quel point? Trébizonde? Erzeroum? Kermanschah? Le lac de Van?
Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons à bandes rouges offrent gentiment des postes de tout repos.
--Voulez-vous installer un hôpital ici?
Ils insistent, non sans apparence de raison.
--Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, comme en Galicie. Que ferez-vous là-bas?
On ne peut pas leur répondre qu’une «mission de propagande» n’a sa raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle n’a plus qu’à reprendre le train. Toutefois, ce serait la seule solution logique... Mais il y a des choses qu’on ne peut pas avouer.
VIII
TATIANA PARLE
Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a pris, depuis hier, pour confident, exactement depuis ce jour où elle a su que j’accompagnais Tatiana, à trois rues d’ici, chaque matin... Comme cet artiste est d’origine française, elle lui écrit des lettres incendiaires en français, et me demande mon avis...
Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, des fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se rendre au théâtre, assiéger d’œillades et de missives les jeunes premiers et avouer hautement leurs préférences pour tel qui sut leur plaire.
Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque nous sommes seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de Sophia. Il n’y a pas grand’chose à corriger dans son écriture, à moins de tout détruire. Elle scande en chantant un peu:
--«Oh! poser ma tête sur la vôtre épaule!...»
--... Sur votre épaule...
--Oui... «et demeurer ainsi dans le silence de la débutante nuit à goûter le fruit de la joie et de l’oubli... Vous souvenez-vous? Je suis comme un jardin fleuri, enclos de toutes parts, où vous ne viendrez pas respirer les fleurs... Ne me laissez pas!... Si vous saviez comme j’ai besoin de vous et de votre souvenir!... Vous me connaissez peu; vous ne me connaissez pas; mais peut-être vous me comprendriez. Vos yeux me le disaient...»
Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de mots choisis, composé pour un autre. A côté de cette jolie fille, aux bras et à la gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai beau me rappeler que je suis un ancien zouave, je me trouve quand même un brin «C-O-A-pantoufles».
Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été surpris, pour ma part, de la facilité de cette étrangère à manier notre alexandrin. Elle écrit et parle un français souvent laborieux, mais ses poèmes ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées. Elle chante «le crépuscule amer avant la grande nuit», la «douleur qui gonfle les poitrines», «les adieux éternels et les bonheurs perdus». Rien ne l’embarrasse, ni les images qui se bousculent, ni les épithètes qui se suivent dans un hasard heureux...
Les femmes possèdent décidément un génie particulier pour exprimer en vers des sentiments qu’elles ont souvent de la peine à traduire d’une façon précise en prose. Il est sage de prévoir le jour où la poésie ne sera plus qu’un art d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin comme l’aquarelle et la broderie...
--Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois «le» voir tout de suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre est bonne?... Je vous lirai demain sa réponse...
Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de photos... Je pense à cette amoureuse toquée du Roumain qui joue du violon à l’orchestre de l’_International_. Maurice Jammes me la fit remarquer. Elle s’asseoit chaque soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur son idole, indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en buvant du thé.
Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez elle. Je demeure là, tête à tête avec le grand portrait d’un comédien, l’air romantique, devant qui brûle une veilleuse... Et je cherche à me rappeler où j’ai bien pu, déjà, rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.
* * * * *
Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez elle. Comme je prends congé, devant sa porte, elle me dit:
--Vous ne venez pas avec moi?...
Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis trois semaines trois personnes de certaine éducation, et qui sont russes d’origine, que je puis prétendre à connaître toutes les habitudes russes. Mais j’ai pris le parti de ne m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air...
La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la chambre classique de l’étudiante. Des livres, contre les murs, quelques portraits. Pas de photos d’acteurs, mais le nez court de Maxime Gorki, sa tête de tâcheron, la barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants...
Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du thé, du sirop de framboise, du sirop de cerise, des noisettes grillées et du caviar, absolument comme chez Nina, mais nous ne sommes pas «camarades»... Tatiana m’appelle: «Monsieur l’ennemi de la paix.»
--Et pourquoi?...
--Parce que vous êtes Français.
Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. Ils sont quand même plus amusants dans la bouche d’une jolie femme.
Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits abricots, sans grande saveur... Dois-je rester un long temps avec cette étrange fille?... Parce que j’ai oublié de la remarquer et que seule Nina m’occupait, peut-être se croit-elle obligée de faire les premières avances. C’est possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette hypothèse d’abord que je m’arrête.
Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, en robe légère. Elle a retiré son chapeau, elle secoue sa petite tête ébouriffée et tient fixés sur moi ses yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes. Pour elle, je raccommode quelques compliments déjà usagés et je commence, comme tout Français qui se respecte, un brin de cour. Une Française ne s’en étonnerait point, mais Tatiana, qui d’abord se gardait de répondre, s’arrête... J’avais cette illusion de croire que les femmes ne variaient pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par quelque point. Je me trompais grossièrement... Tout d’un coup:
--Je sais où vous allez arriver... Je vous dis: arrêtez! arrêtez!
Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est encore ce qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges assermentés de cette guerre ne me contrediront point.
--Ne partez pas! s’écrie-t-elle, impérieuse... Il faut... Je dois dire...
Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée à travers la pièce, en faisant de ses deux mains bouffer ses cheveux bruns:
--Jamais! Vous entendez! Jamais!... Je me suis juré. Tant qu’il y aurait un esclave sur cette terre et un tyran pour l’opprimer...
Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, doucement, avec une lenteur savante. Elle poursuit:
--Tant que... vous m’entendez...
Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je puis justement dire:
--Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.
--Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un pauvre diable qui n’aura rien à se mettre sous le derrière, je me suis juré que...
Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent ses yeux... Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel point les Russes sont rebelles à l’ironie. Et, sans rire une seconde, je me dirigeai vers la porte et gagnai la rue, emplie d’une nuit rassurante...
* * * * *
Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, car il est sage de laisser une femme à sa folie. Le grand rire saccadé de cette ingénue m’inquiète, et ses yeux clignotants me donnent froid. Les histoires qu’elle me conte sur ses rendez-vous avec le comédien de l’_Oniéguine_, les lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans le masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, au cours d’une causerie, de nous quitter pour se rendre au théâtre, et nous ne la revoyons plus...
Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais la Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice Jammes, interprète à ses heures. Il voulut bien m’entraîner dans un petit bar où l’on débitait de la narzan (eau minérale du Caucase).
--Très curieux! m’assurait-il.
Je connais, comme par hasard, ce café «très curieux», dont la seule originalité est de rester ouvert jusqu’à une heure du matin. On consomme devant le comptoir. Un jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce du fond. Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, seule, près d’un guéridon, une jeune personne qui évente avec un journal sa gorge demi-nue. Elle boit à petits coups et regarde fixement devant elle. Jammes cherche à découvrir le visage de cette personne.
--Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui nous sert, en parlant de cette dame: «Cette nuit encore, elle ne s’en ira pas avant la fermeture...»
--Il y a longtemps qu’elle est là?...
--D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très souvent et reste immobile, seule, pendant des heures... C’est normal ici, vous savez. Cela ne surprend personne...
Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai reconnu ma douce folle... Le lendemain, en effet, Nina me détaille son heureuse soirée, l’_Oniéguine_ était charmant. Elle parle d’une voix rapide, bousculant les phrases... Au petit jour, le jeune homme a reconduit la jeune fille, etc... Nina, devant moi, continue de vivre son rêve intérieur.
* * * * *
Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de prévoir. Un soir, en revenant d’une de ces longues causeries chez Nina que je n’évite pas aussi facilement que je veux bien le dire, comme j’accompagne, par habitude, Tatiana jusque chez elle, la fantasque enfant me demande au moment de prendre congé:
--Pourquoi ne venez-vous plus?
C’est une question après quoi l’on reste habituellement sans répondre... surtout dans les circonstances où nous nous trouvons l’un et l’autre. A-t-elle déjà oublié ce qu’elle m’a proclamé, huit jours auparavant? «Jamais, tant qu’il y aura... etc...» Après tout, elle me prouve également qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient un hommage à quoi les femmes ne sont jamais insensibles. Cela les fatigue peut-être quand le sujet insiste trop; mais c’est pour elles, quand même, une indication aussi précieuse que l’opinion du petit ramoneur cher à Mme Récamier.
J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. Les inévitables fruits du Caucase, des graines de tournesol séchées, du maïs, des pois chiches grillés, des gâteaux à la russe, un thé encore chaud m’attendent, comme par hasard.
Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin sec ou une amande au sucre, comme si je n’étais pas là. Elle retire son chapeau, retape son visage devant une glace, puis elle commence de fumer ces longues cigarettes en carton au bout de quoi les fabricants russes poussent la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac... Elle s’arrête pour boire et grignoter un petit four au fromage, au lait caillé et aux choux...
Cette situation peut durer longtemps... Tatiana se tait, elle attend quelqu’un ou quelque chose... Pour parler, je me plains de maux de tête, de mon envie de dormir, du long chemin que je dois encore faire pour me rendre à l’hôpital des Cadets...
--Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous n’avez qu’à dormir ici... Non... Vous ne me dérangez pas... Il faut que je travaille jusqu’à demain...
Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus étranger que la plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, comme une chose qui abaisse et démolit, et Tatiana a pour habitude et coutume de vivre dans les domaines élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve...
Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient par la fenêtre ouverte...
A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana m’offre l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le balcon fermé par de hautes palissades, un lit a été dressé. C’est là que Tatiana ira dormir, seule, tout naturellement, lorsqu’elle aura fini d’écrire... Les Russes et les étudiantes ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre eux autre chose que des relations de politesse? Il est vrai que les femmes russes, si supérieures aux hommes par leur finesse et leur intelligence, imposent un grand respect aux Slaves, qui peuvent se considérer toujours un peu comme des parents pauvres...
Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une étrange façon de s’habiller. Elle prend un corsage et enfile les deux manches à la fois, en agitant les bras, jusqu’à ce que le corsage lui retombe sur le dos, comme une blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, elle met facilement une jaquette. La chemise apparaît sous la jaquette, parce que plus longue. Tatiana s’en moque. Ses bottines, elle les boutonne à la diable, comme un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle utilise tous les boutons de ses chaussures, ce qui est encore plus rare: les dames russes aiment que leurs pieds soient à l’aise dans des bottines qui bâillent...
Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais elle se poudre beaucoup, mange des gâteaux, des graines de tournesol, allume des cigarettes tout en s’habillant et n’en finit pas de se parfumer dans toutes les directions. Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me regarde tranquillement, et constate:
--Ce que vous pouvez être en lenteur!...
IX
LA PETITE CADIA
C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée, d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg, comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents, aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que sa causerie prend quelque valeur.
[4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia: Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia; Tatiana: Tata, etc.
Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant? Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais plutôt agressive:
--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas toutes les juger.
--Je m’en garderai bien.
--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez vu.
--C’est déjà assez difficile...
--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui, toujours content, que vous m’avez montré...
--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»...
Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia et Tatiana.
--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et Nina n’est plus visible, le soir, maintenant...
Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse, péniblement:
--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer...
--Oui, le jeudi, après la pluie...
Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis». Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways tournent en criant, longuement.
--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana.
Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia traduit ce qu’elle entend.
--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent!
Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante:
--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son pays, quand il pourra y retourner...
Mais Cadia murmure:
--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha» (diminutif de maman).
Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre langage...
--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je pense et on ne sait où il est!...
Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti.
--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution, oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés...
Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé. Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à regret ces orateurs qui la passionnent.
--Il dit qu’il faut finir la guerre...
Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues.
L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par Sophia.
--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour. Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate...
«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?...
Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons. C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre...
Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana...
--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt que l’on n’est plus heureux.
Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple remarque.
X
AVEC MISS SOPHIA
La raisonnable Sophia,--celle que j’appelle en plaisantant miss Sophia--est également fille unique d’un général qui commandait en Pologne. En Russie, on doit naître général. J’en trouve des quantités autour de moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq ans sont au moins capitaines ou colonels...