Part 6
--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard, dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en va.
Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois que la pièce continue.
V
L’HOPITAL RUSSE MODÈLE
Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée en lazaret, où nous sommes logés depuis notre arrivée à Tiflis. Il est vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, comme il sied dans un pays aux hivers rigoureux, s’ouvrent sur les jardins du Grand Théâtre.
Les malades russes occupent le premier et le second étage. Nous sommes campés dans une grande salle du second. Nous n’allons pas à la recherche des «sœurs de charité», d’abord parce que c’est défendu. Notre porte est fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que c’est inutile: ces dames trouvent toujours moyen de venir nous voir. Elles traversent notre chambre pour aller à la lingerie, qui se tient, comme par hasard, à l’autre bout de la pièce...
En passant près de la grande icone de notre salle,--un patriarche orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois,--les infirmières font deux ou trois signes de croix. Nous voyons souvent une grande Tatare, Mme Anna, qui va et vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés... Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, aux yeux noirs, qui trottine en riant; il y a une blonde déhanchée, aux joues roses que les Français appellent déjà «Fabiano» parce qu’elle semble échappée d’une page de ce dessinateur. Il y a...
La pharmacie (apotheke) se tient sur le même palier que notre dortoir, et c’est encore un prétexte pour ces dames de nous rendre visite en se trompant de porte...
* * * * *
Au premier, ce sont les soldats malades--pas de blessés de guerre. Ils ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites ou du scorbut... Ils se promènent à volonté, stationnent dans les salles, les escaliers, ou même dans la cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses balcons de bois, à une cour de grande ferme...
On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts gaillards, qui ne font pas autre chose que de discuter entre eux. Déjà, ils se sont mis en grève parce que la nourriture qu’on nous distribuait à l’hôpital n’était pas tout à fait la même que celle qui leur était servie. Le colonel-comptable a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, puisque en temps ordinaire les employés ne font rien.
Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait comment. Les repas ne sont en retard que d’une heure ou deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a pas d’importance... Il y a bien aussi quelques petits inconvénients que j’oublie... Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de l’après-midi, demande:
--Où sont les infirmiers?...
--Ils sont au meeting...
--Et les infirmières...?
--A l’assemblée...
--Les docteurs alors?...
--Ils se sont réunis pour statuer...
--Bon! Et les malades? Je n’en vois pas...
--Ils sont à la promenade, au jardin, en ville...
* * * * *
Ça marche quand même. On distribue des convalescences à tous ces soldats qui ne veulent plus retourner aux tranchées... Seuls, quelques grands malades restent au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à quoi, du reste, ils ne touchent pas.
--Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin russe, puisque tu ne vois pas que je souffre...
* * * * *
Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, au nez énorme dans une grosse boule de tête branlante, remplit les fonctions de concierge. En chemisette blanche, les pieds douillets, il se tient assis sur une chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement à feu l’empereur d’Autriche...
Soixante ans de thé chaud, de «sitchias», de vodka et de patience résignée, cela produit Frantz qui est à la porte...
Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est fermée au verrou, et l’on a tout loisir de carillonner... Les Français, nés malins et qui ne deviennent pas tous imbéciles, comme on le croit, ont découvert, de l’autre côté des Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet. Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), on rentre par l’escalier dérobé.
En remontant, on croise une «siestra» retour de maraude, où, près des water-closets, deux Russes en robes de chambre qui, affalés contre les fenêtres pleines de nuit, leurs deux têtes se touchant presque, chantonnent une longue mélopée triste... Et ainsi, pendant des heures, dans l’ombre.
Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les femmes, ce qui fait que nous rencontrons là tout le personnel de l’hôpital. Comme il n’existe ni cellule, ni séparation entre chaque stalle, il arrive que l’on s’assoit à côté d’une jeune infirmière qui vous regarde sans contrariété. Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre... Il n’y a que les Français qui se trouvent gênés...
* * * * *
La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, en blouse blanche décolletée... Cet après-midi, elle revient, tout en noir, chapeau, voilette, tenue de ville... Demain, elle nous adressera la parole...
«Fabiano» se montre quelquefois, ses cheveux blonds frisés de chaque côté des tempes... On voit aussi Gennia, une jeune veuve à qui un Algérien apprit quelques mots de français, notamment la formule d’invitation des péripatéticiennes... Gennia répète, sans savoir, à tous ceux qui lui plaisent, cette phrase magique... Elle rôde, la nuit, sous les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français rentre tard, les oreilles encore emplies du parler en crécelle des Arméniennes et des Russes, il a la surprise d’entendre une jupe qui lui insinue:
--Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu...
VI
CHEZ NINA
Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick.
En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends, derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes, le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir» assez savoureux.
Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la main tendue:
--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?... Voulez-vous visiter ce jardin?...
A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux verdâtres.
--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?...
Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les autres cygnes comme de vulgaires canards.
--Allons maintenant au tombeau du chien.
Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates.
--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.
Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix pointue:
--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces futilités...
Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs.
--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un lapin à l’autre extrémité du parc.
Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre passage.
En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina me demande, au moment de prendre congé:
--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures. C’est convenu?...
Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien correspondre?...
* * * * *
C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès poussent comme dans un cimetière.
Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne une femme...
--Le vieux couple occupe ses soirées...
Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables, et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les tasses, un thé léger, couleur de bière blonde.
--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?...
Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste, Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les comédiens de Moscou et de Tiflis.
En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de manuscrit se détachent.
--Laissez... ce sont des vers...
--Comment? vous... en français encore?...
Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc.
--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement.
Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France. Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse, l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit...
Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.
--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.
Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter, bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir.
--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana.
Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion, mélange le français et le slave. Je prends congé.
--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est seulement humble.
Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de l’application, j’arriverai peut-être.
* * * * *
Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je n’irai donc point au thé de Nina...
Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.
--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat continue d’invectiver contre l’officier.
Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses cheveux blancs:
--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge...
Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules. Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole.
--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le droit de sortir de la caserne, même le soir...
Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il notre Vassily?
--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles, des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent... Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume...
--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays que je connais.
--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre. Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter tous les voyageurs!...
«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule. Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches...
Vassily s’arrête, boit, puis repart:
--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de 1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy» maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux, c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour eux, de fraterniser avec lui...
Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois reprises seulement.
Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous.
--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école des officiers.
--Difficile, cet examen?
C’est pour dire quelque chose que je parle.
--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.
Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des officiers.
--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?»
--Et vous avez répondu?
--Paris, parbleu...
Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante pas.
--Et..., vous avez été reçu?
--Évidemment.
VII
LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE
Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock de Sibérie--comme l’appelait le tsar Nicolas,--un petit paysan qui voulait pénétrer à la Cour pour chasser les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur...
C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter l’histoire du moine fameux, du moins ce qu’elle en sait, car tout le monde en parle en Russie et quelques-uns en écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina m’apporte celle qui a cours dans certains milieux cultivés.
--Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de l’alcool et des concombres... On l’enivrait avec des herbes du Thibet fermentées. Il tombait dans la mélancolie. Il devenait taciturne... Les courtisans mettaient cette ivresse à profit pour faire leurs affaires avec celles de l’État. Pendant ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu méconnaissable... Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit Raspoutine (le débauché), avait pris sur le Tsar une grande influence. Il entrait chez Nicolas, quand cela lui plaisait, l’interpellait, coupait la conversation. Le Tsar essayait de renvoyer Raspoutine: «Tu viendras tout à l’heure...» Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, s’asseyait et délibérait...
«Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se méfiait de tous les gens de sa cour; il détestait les spécialistes et les diplomates. Il préférait demander conseil à des hommes peu cultivés. Toutes les nominations bizarres que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent par cette crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller privé, Raspoutine.
«Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les Allemands, «hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour ennemis», il assurait à l’Impératrice,--Sana, comme il la nommait dans l’intimité,--qu’elle jouerait pour la Russie le grand rôle de Catherine II...
Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme de la chaude nuit d’Asie que soulignent parfois les coups de feu de quelque lointaine patrouille ou des déserteurs tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de moi, les blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana et de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le récit de Nina, ajoutent une anecdote à la galanterie de Gregory ou le nom de quelque grande dame russe à la liste de ses amours...
--La Douma trouva un jour que le scandale avait duré assez longtemps. Des courtisans déclaraient qu’il y allait de l’honneur de Nicolas, car Raspoutine était un paysan... Cela devait prendre fin... Un journal annonça un jour: «Il y a quelqu’un qui a tué un chien...» D’abord, on ne comprit pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué...
J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire du moine Gricha, ou, pour mieux dire, à la création d’une de ses légendes...
--De nombreuses complaintes, des brochures ont été publiées depuis cette mort. Elles sont obscènes. On raille Raspoutine, on l’appelle le Saint-Père, et les complaintes ne sont que l’Évangile parodié... Enfin, on a enseveli Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, en français, simplement: «Ci-gît un membre de la famille impériale qui ne se relèvera plus...»
La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le vent rendent plus prenante encore cette extraordinaire histoire, luxurieuse comme un conte d’Orient,--que gazouille naïvement la petite Nina--et qui, dès maintenant, confine à la légende que l’on se transmettra dans les veillées de Russie: l’aventure du solide moine qu’une Impératrice aima et qui fut la cause première de la chute d’un immense Empire.
* * * * *
Tatiana semble en prendre l’habitude.
Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire Tatiana jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas très loin. Et puis, cela n’a rien d’éternel. C’est l’époque délicieuse où les nuits sont agréables, claires encore, où l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où l’on fume des cigarettes sur les balcons... C’est l’époque aussi où les communiqués russes publient sans tricherie de terribles nouvelles, dans un style sec et précis.
Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français les dépêches russes et les lit de sa belle voix chantante, comme elle ferait valoir une page héroïque ou l’un de ses sensuels poèmes. J’ai encore dans l’oreille le ronronnement de certaines phrases:
--Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé de reculer des bords de la rivière Sereth, se dirigeant vers l’est. Des régiments abandonnent toujours volontairement leurs positions. Par contre, quelques régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre... La percée des Austro-Allemands sur le front russe atteint maintenant cent vingt verstes. Les régiments traîtres s’enfuient avec des drapeaux où l’on peut lire: «A bas la guerre! Vive l’Allemagne! Mort aux bourgeois!» Entre les régiments traîtres et les régiments restés fidèles, ont lieu des combats... L’offensive allemande est conduite par un petit nombre de forces, très inférieures aux nôtres. A Tarnapol, l’ennemi a trouvé un riche butin. Les soldats russes affamés dévalisent les habitants... Dans le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux, par leur manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont pas su maintenir la discipline parmi les troupes...
Je revois le groupe des femmes: Tatiana rêveuse sur son divan, Sophia dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui lit en scandant les mots, le visage dans la lumière:
--Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient d’envoyer un télégramme à Kerensky: «La Russie périt. Ne donnez pas à l’Histoire le droit d’écrire que la Russie a été perdue par sa Révolution.»
* * * * *
--Ah! cette Révolution, elle ressemble continuellement à la vôtre!