D'Archangel au golfe Persique

Part 5

Chapter 53,691 wordsPublic domain

Nina paraît grave... Je respecte son silence. Nous descendons dans le jardin, quelques pas ensemble. Une vieille Arménienne ridée, tassée, toute en loques écarlates, nous tend la main et nous promet des félicités sans nombre. Une jeune personne qui nous regardait venir s’est levée. Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long... Ces dames parlent en russe. Nina semble oublier que j’existe... Oui, elle est très bien, cette étrangère dont j’ignore le nom. Elle me donne l’idée de la beauté slave, d’autant plus aisément que je n’ai que de vagues idées sur ce point; mais j’entends par là une beauté blonde, un peu froide... Les trois mots que je sais de russe ne me permettent pas d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement bottés, regardent ce soldat français silencieux et ces deux dames qui n’en finissent pas. Elles chantent un peu en parlant; il y a beaucoup de «kakoï», de «znaï», de «choy» et de «schotakoï», dans leur verbiage, mais cela ne manque pas d’être assez harmonieux, comme toute langue qui nous est étrangère et que nous entendons gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se tourne vers moi, en riant:

--Mon amie me raconte les dernières--comment dites-vous?...--volontés... des demoiselles bonnes à faire tout... revendications... oui. Maintenant donc, elles demandent huit heures de travail par jour, une chambre, un jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une fois la semaine, à recevoir leurs amies dans le salon de la maîtresse... On ne peut plus trouver[3]...

[3] Beaucoup de «belgicismes» dans la conversation des Russes qui parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées dans le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de compagnie, etc. Elles enseignent naturellement le français qu’elles connaissent: celui qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge, imaginé par Willy en des temps déjà anciens, serait souvent ici d’une grande utilité.

--Alors que fait-on?

La jeune «beauté slave» prend la parole et dans un français assez pur:

--Nous demandons qu’elles connaissent le français, l’anglais, le russe correctement... Et l’écrire. Et le piano... Et la musique... Elles ignorent naturellement. De concessions en concessions, de part et d’autre, on arrive à s’entendre...

--Oh! voici déjà tard! s’écrie Nina. Vous viendrez avec nous, monsieur le Français, ce soir. Nous irons à l’International-Café où grand concert il y a. Mon amie Sophia viendra.

Sophia, la «beauté slave», sourit, dit quelques mots en russe à sa compagne qui répond de même, puis toutes les deux me tendent la main.

--Jusqu’à maintenant, au revoir... N’oubliez pas. A sept heures, pour les places...

Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous que ce fameux café...

* * * * *

Lorsqu’un Russe vous dit:--«A ce soir, sept heures», il est sage de traduire ainsi:--«Cette nuit, vers les dix heures.»

Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous mettre au courant lui-même. Il nous donnait rendez-vous pour une heure de l’après-midi. Il arrivait à trois heures et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se rendent à leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, «A ce soir, sept heures» revient à ceci: «Nous vous attendrons à partir de neuf heures du soir.»

--Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque: «Cela n’a pas d’importance...»

Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague:

--J’ai été retenu... des affaires...

Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, parce qu’il lui était pénible d’être exact. Vassily nous joua cette pièce-là deux ou trois fois. Benoit ni moi nous ne l’attendons plus. Nous avons tort, du reste, de garder rancune à ce charmant aspirant pour une habitude nationale.

A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, le colonel russe fait téléphoner:

--Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure...

Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer... Si, quelquefois, à cinq heures...

On nous annonce:

--Les repas pour les Français auront lieu à sept heures le matin, à treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.

En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze heures, à vingt heures, tout doucement, au petit bonheur. On réclame... On insiste... Les autorités affirment, confirment... Cela recommence.

--Nitchevo! finissent toujours par vous répondre les intéressés. «Et puis, nous ne pouvons pas faire autrement, cela nous est impossible...»

On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. L’état-major, prévenu la veille, a promis de l’envoyer, sans faute. A une heure et demie, rien. A deux heures, pas de changement. On téléphone.

--Nous l’avons envoyée à une heure et demie...

A trois heures, nouveau coup de téléphone.

--Vous n’avez rien reçu... Ah! bien. Je vais vous envoyer une autre automobile... Oui, on m’a annoncé que l’auto que je vous ai envoyée et qui vous était destinée est bien partie; mais, en cours de route, le chauffeur a rencontré des «sœurs de charité» (infirmières) et il leur fait visiter la ville...

* * * * *

Ces dames furent exactes... J’avais à peine découvert une table inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. Un Français, en uniforme kaki, ce n’est pas difficile à découvrir parmi les vestes couleur vert d’eau des officiers russes.

--C’est grande fête, vous savez... me dit Nina. Nous serons très bien...

L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me semble. Une petite scène a été construite. Le Roumain à tête de gorille émancipé, le jeune homme chevelu, le vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des airs religieux, à moins que ce ne soit le contraire... Des valses aussi.

La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui dire qu’un Français, c’est un être amusant... A la mieux regarder, je vois qu’elle est vraiment jolie et s’habille simplement: un corsage blanc décolleté, une ceinture noire...

--Elle vous plaît, ma nouvelle robe?

J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. Mais l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante une tragique histoire. Un peu grosse, la dame qui montre d’un doigt vengeur les limonades et les cafés glacés que des officiers russes, assis près de la scène, sirotent loin du danger... On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc, lui succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des Beaux-Arts. Il le tient sous son bras gauche. Il récite des ritournelles qui sont peut-être des vers.

--C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.

Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.

--C’est du «foutourisme...» Vous savez, la poésie russe, c’est très difficile à comprendre.

Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, aux petits yeux, aux cheveux longs, complet blanc et cravate verte, ridicule comme un chansonnier de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.

Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête rasée.

--A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.

C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans toute la Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. Quelques dames portent des boucles frisées. Elles ont l’air de grands bébés comme certaines pensionnaires de maisons discrètes. Toutes ces personnes sont charmantes. J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne volonté... Elles apportent trois verres là où il en faut cinq et distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé du thé chaud ou de la bière... Elles se promènent ainsi que des souveraines et prennent note de nos désirs sur un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail. La plupart prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles une odeur violente qui tient du parfum oriental et du linge surchauffé... Elles sont charmantes...

Une cantatrice encore... Je regarde l’amie de Nina. Oui, la cantatrice ressemble à Mlle Sophia, qui n’a encore rien dit. Un officier chante après la dame. Il est bien connu en ville. C’est un grand amateur, un lettré. On me dit son nom, que j’oublie aussitôt... De nombreuses personnes envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent le passage...

Voici un monsieur tout de sombre habillé: faux col, cheveux luisants aplatis. Il ressemble à un contrôleur de théâtre... Je vais en faire la réflexion à Nina; mais elle a les yeux fixés sur le diseur... Sophia qui me regardait, sourit, et ce sourire nous crée une complicité...

Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de toutes couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque d’habitude sans doute), des femmes avec des chapeaux à rubans rouges ou bleus, des ombrelles vertes, des dentelles sur les cheveux et la gorge, des étoffes violettes sur des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux verts...

Ces rideaux verts! Naguère, «avant» (la Révolution sous-entendu), à travers les vitres hautes du café, la foule des passants pouvait admirer les heureux qui buvaient et mangeaient. Les Soviets ont protesté contre cette «injustice scandaleuse», et l’on a mis des rideaux verts pour empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu égalitaires.

La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se ferme jamais, et des soldats plus indiscrets que féroces, contemplent cette aristocratie qui s’amuse à des essais de «foutourisme», qui chante et qui boit, mais qui tremble aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour du meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les «bourgeouais» voulaient étouffer la Révolution dans le sang. Les délégués des Soviets exagèrent... Ces Russes ne sont pas si redoutables. Ils se hâtent de s’amuser une dernière fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils ont, comme leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.

* * * * *

Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient nous chercher, Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. Il nous confie:

--Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis trois ans: ce sont toujours les mêmes qui se battent. Ils reviennent maintenant du front. Ils sont fatigués.

Je le conçois bien: ils sont fatigués.

--Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. C’est bien leur tour de se reposer; mais ceux qui n’ont pas bougé ne veulent pas, à cause de leurs idées, disent-ils. En effet, quand il est question de partir pour la guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux praporchicks--des étudiants--qui avant la Révolution n’étaient rien sont maintenant heureux d’être nommés. Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce sont les meilleurs auxiliaires de la paix immédiate...

Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les Petits-Russiens demandent leur autonomie, l’Ukraine son indépendance, la Pologne son unité, le Caucase sa séparation, la Sibérie également et pourquoi il n’y a plus ni Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des baïonnettes.

Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre: une offensive allemande contre Riga.

--Le kaiser aurait dit à ses troupes de marcher sur Pétrograde.

--Ah! constate Vassily.

--Vous ne saviez pas? s’étonne Benoit.

--Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.

«Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les mauvaises nouvelles.»

Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, semblable, du reste, sur ce point, à beaucoup de Russes, Vassily hoche la tête et désabusé:

--Rien à faire contre les Germains!

Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il nous l’avoue:

--Il faut faire grande attention à ne pas saluer les scribes (officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur les épaulettes, les généraux en ont deux. Alors, on confond...

--C’est épouvantable! s’indigne Marcel Benoit sans rire.

--N’est-ce pas?...

--C’est pour cela que vous saluez certains officiers et jamais certains autres...

--Justement.

--Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer l’aspirant, rien n’est encore perdu en Russie, puisque la Révolution n’a pas pu modifier ces injustices qui font que les officiers de l’arrière sont plus chamarrés que les généraux de l’avant et que leur travesti prête à de terribles confusions...

--Tant mieux! conclut Vassily, toujours sérieux.

--Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être préférable que l’étudiant-aspirant n’entende rien à l’ironie...

IV

AU CLUB DE PARIS

Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure...

Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes, des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman, semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me rappellent Nina...

--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du café chantant et qu’elle était si préoccupée.

La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous...

Mais où découvrir Nina?...

Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats, ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel; elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris; mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas: ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui encombrent tous les trains en partance, sans raison.

Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin, restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour des voleurs...

Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse...

* * * * *

--Que faites-vous là, rêvant?

--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit.

Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.

--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain, c’est votre anniversaire.

--Mon anniversaire? Vous êtes sûre?

--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires, n’êtes-vous pas? Quatorze juillet?

--Ah oui, parfaitement.

--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina.

Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois musulmans s’y égarent.

--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous irons au théâtre...

* * * * *

Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond: bosquets et jets d’eau; l’office est à droite.

--Je prendrais volontiers un café, dis-je.

--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.

Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.

--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée chaude, de petits bonbons anglais.

Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait souvenir qu’elle existe.

--Venez voir le jeu de lotos...

Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur leurs cartons, avec des haricots secs.

--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre la bourgeoisie continue...

Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.

--Sophia nous attend.

Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps est une chose assez comique.

Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de poignards...

Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes tentures qui font la nuit dans la salle.

La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant. Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia, que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce...

A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les globes, Sophia s’informe:

--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre Pouchkine, musique de Tchaïkovsky...

Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.

--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout... Vous connaissiez?...

Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir une femme délicieuse...

Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête. Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment.

--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un français directement traduit.

Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia ne m’occupait en entier.

--C’est très beau, dit-elle.

J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce:

--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky, présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela...

«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre... Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite, quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué... Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu?

--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand on applaudissait, je n’étais pas sûr...

--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.

--Ce qui veut dire?...

--Toujours sceptique...

Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia, pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant minuit.