D'Archangel au golfe Persique

Part 4

Chapter 43,693 wordsPublic domain

Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages aux noms sonores: «Arnavi», «Konkovo», «Niévomouskaïa...»

Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent. A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre, traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de déserteurs... Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds, les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture des wagons. Ils n’ont pas de billets; ils savent à peine où ils vont, ils voyagent... Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre observation, ils répondent comme des enfants:

--Svaboda, tavarisch! (Liberté, camarade!)

Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions: «oui!», nous donneraient-elles du chocolat et des fleurs...

Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite: les cimes du Caucase. Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au petit bonheur... Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués sans billet n’ont oublié qu’une chose: donner un pourboire au mécanicien.

A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée. Elle a tout le confort russe: eau chaude, eau froide, un buffet, des journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé.

... Après un séjour de douze heures,--le chef de station n’ayant, dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route,--nous repartons, quand même, au petit bonheur...

Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous approchons des monts de la Caspienne.

A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds, s’installent sur les toitures... Ces déserteurs ne possèdent ni billets ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui s’éloigne...

A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural.

A Derbent,--de vieilles maisons en brique,--un «délégué» russe, grand et maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs françaises.

--Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous?

On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.

DEUXIÈME PARTIE

LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS

La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le gouvernement de fer même employé contre nos libertés.

Stendhal.

I

L’ARRIVÉE A TIFLIS

Juillet 1917.

La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on aperçoit une ville qui descend, des maisons en terrasses, des dômes blancs, des clochers... Près du square, une pouilleuse population assise qui présente, en plein air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de concombres. On ne remarque d’abord que les capotes grises des soldats. Ils vont pesamment à travers la foule. En passant, sans le vouloir, on les heurte. Ils ne bougent pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns sont couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur lourde accable ce peuple somnolent.

Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours, car, bien entendu, personne n’est venu à la gare pour nous recevoir, pas plus ici qu’à Moscou, qu’à Archangel... Les autorités russes, défaillantes devant la Révolution qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les reconnaît. Cependant un Français, officier du génie qui se trouve là, peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque de tranchée, le revolver sur le flanc et chaudement habillés avec des effets de drap jaune.

--Mes pauvres amis! il vous faudrait des vêtements de toile légers, et un brassard de la Croix-Rouge. Ces pauvres Russes vous prendront pour des Allemands!...

Pour nous aider à prendre patience, un général russe nous aborde. Il a reconnu des Français. Il est tout heureux de nous parler.

--Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats. Ils n’ont que l’uniforme... Maintenant, c’est le désordre. Un général n’a pas le droit de punir. Il doit en référer au comité des soldats qui déclare: «Oui, ce citoyen mérite une petite réprimande...» Ce sont les comités qui décident de l’offensive et de la retraite...

Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris quelques-uns de nos camarades:

--Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus de cinq personnes, de porter des armes, des épées, de nous saluer entre nous, d’exiger le salut d’un inférieur, et maintenant il est question de donner aux soldats la même solde qu’aux officiers...

Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent le plus.

--Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année dernière, à Moscou et dans les grandes villes, cravachaient au visage des Français envoyés comme nous, en Russie, qui, ignorant des hiérarchies russes, ne saluaient pas assez vite leurs épaulettes tressées...

Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques.

Enfin voici des ordres:

--Vous serez logés dans une caserne très aérée, l’ancienne maison des Pages. C’est un hôpital russe où il y a quelques infirmiers et beaucoup de dames... Il vous est recommandé de n’avoir aucune relation avec les infirmières. Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées, parce que vous attraperiez de graves maladies...

C’est bien simple, mais il fallait le savoir: nous sommes dans un pays où les portes doivent toujours être fermées.

* * * * *

L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit sur les pavés des rues inclinées, que des acacias bordent de chaque côté. Il fait chaud. Une longue avenue qui est le grand boulevard de Tiflis, les grilles d’un jardin public, encore un jardin où des cyprès se dressent, et enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche nous attendent... Il y en a sur le seuil de la porte ombragée d’acacias et dans le parloir-réfectoire où nous sommes introduits. La plupart de ces dames ont des cheveux courts. Quelques-unes montrent une tête rasée entièrement.

Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche des herbes, du bouilli, des pommes de terre, du riz, du blé, des tomates; le «rousky-cachat» (de l’orge pilé avec de la graisse).

--C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance russe. Je ne sais si les Français le digéreront...

--Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de l’élevage, je me souviendrai de la formule, remarque le Captain.

Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un arrosoir d’eau chaude, une théière de thé concentré. Du pain noir, des boulettes de viande, du beurre et du fromage de chèvre complètent notre déjeuner.

Les portions de viande sont constituées par deux ou trois morceaux de bœuf bouilli réunis par une baguette de bois. Cette viande n’a pas d’autre goût que celui laissé par la résine...

Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas, s’aperçoit que quelques Français jettent par terre les petits bâtons qui maintiennent les portions de bœuf.

--Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant que vous voudrez, mais ne les jetez pas: ils serviront une autre fois.

* * * * *

Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte de la ville... Nous suivons la grande avenue--la «Golovinsky-prospect».--Des tramways découverts glissent, des voitures que conduisent des cochers en grandes lévites, les classiques cochers russes. Des officiers, la taille serrée, font sonner leurs éperons, et tant de femmes, si brunes, plutôt petites, avec de grands yeux au reflet doré... Il y en a de blondes, d’un joli blond, mais surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent des jupes qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux, selon la mode de Paris. Du moins, elles le croient. Les femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les années de la Grande Guerre: c’est l’époque où il leur fut enfin permis de se déguiser en petites filles... Les dames de Tiflis ne s’en privent point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut bien le reconnaître. Elles ont à peu près toutes un costume tailleur établi sur le même modèle, et lorsqu’elles se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est à pleurer... Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur leurs hauts talons Louis XV.

Nous descendons vers la vieille ville, par les petites rues où l’acacia pousse entre les pavés, le long des boutiques en sous-sol, des épiceries qui sentent le hareng et des cordonneries parfumées au cuir humide... On croise de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à fleurs, des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe rigide, des Persans en lévites, des portefaix et des porteurs d’eau, et des ânes, par bandes, qui transportent du bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses, un poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes formant jupes. Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets d’astrakan, de leurs armes d’argent niellé. On les sent heureux, ces Circassiens, d’être déguisés en officiers. Fonctionnaires ou soldats, ils adorent l’uniforme, le salut, la parade, les décorations, les sabres recourbés et les éperons sonnants.

Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des «dames», en voiles noirs de religieuse, ou bien, tout habillées de blanc, la croix rouge sur le sein gauche. On les prendrait vraiment pour des _sœurs de charité_, comme elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les jambes qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer encore leur ressemblance avec de jolies gravures licencieuses.

II

LE PRAPORCHICK VASSILY

Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au milieu, dans la vallée, les eaux sales, couleur de café au lait, d’un fleuve: la Koura, où des chevaux, des chiens et des hommes se baignent. Nous avons déjà repéré deux ponts en planches qui tremblent au passage des voitures et une petite île sablonneuse que le courant a formée.

Comme nous errions à travers les tortueuses rues du quartier juif, près de la Koura, sous les balcons proéminents des maisons de bois, un jeune élève-officier nous arrête et nous parle dans un français hésitant. C’est un mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, il ne connaît pas la France...

Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de bazars orientaux. Des femmes qui nous coudoient se retournent. Elles portent un petit bonnet sur le front, d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, dans leurs robes vertes ou bleues, conduisent des attelages cahotants qui dévalent au trot. Il fait presque nuit. Des lampes électriques s’allument. L’aspirant nous conduit à l’International-Café, où de grandes palmes vertes poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue des valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme sont affalés, les coudes posés sur la table, protégeant une tasse de thé... De gracieuses Arméniennes, brunes, au nez fort, aussi jolies que des Juives,--des Roumaines nous dit notre compagnon,--de nombreuses Russes circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, la gorge dansante, et toutes en blanc, toutes poudrées, les jeunes et celles qui le furent, elles sont les serveuses bénévoles de ce _chachka tchaïa_ (œuvre de la tasse de thé, fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant qui s’est fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, c’est un monde très mêlé: il y a des femmes et des filles d’officiers ou de fonctionnaires, des dames de compagnie, des institutrices, des étudiantes, des comédiennes aussi...

Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, Vassily, l’aspirant, nous désigne un officier qui porte un plateau sur lequel des verres tremblent un peu... C’est une figure correcte de beau garçon aux cheveux pommadés. En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon de café. Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est engagé aussitôt dans la «chachka tchaïa». Il estime qu’il est moins dangereux de «servir» à Tiflis qu’au front, où son grade de «cornette garde-frontière» et son jeune âge exigeraient sa présence. Au reste beaucoup d’officiers russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas. Il demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de tant de femmes aux corsages légers:

--Vous trouvez que c’est bien?...

Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction:

--Ce n’est pas mal.

Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre contre l’impérialisme allemand.

--Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.

Puis, une minute après:

--Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on peut maintenant parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On n’est pas regardé, espionné toujours comme avant. On respire...

Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment des Slaves cultivés: leur ahurissement devant les excès de la liberté et, en même temps, leur joie de se sentir enfin délivrés de la police et du tsar: de respirer pour tout dire.

Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent dans l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, de poudre de riz.

--C’est à cause du soleil... assure Vassily.

Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les saluent, leur serrent longuement la main, puis, brusquement, les embrassent à trois reprises, à pleine bouche, sur leurs lèvres rasées à l’allemande... L’un de ces messieurs, en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit comme un cierge, un énorme magnolia blanc.

Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, l’air ailleurs. Presque tous ont des têtes tondues à ras; quelques-uns arborent une courte moustache. Ils se tiennent n’importe comment, sur leurs chaises, plus lourdement certes que n’importe quel paysan de France, devant la grossière table de bois blanc de son cabaret. Habillés d’une petite veste flottante, la taille serrée à l’extrême, leurs manières lasses, leur nonchalance ennuyée nous donnent l’impression d’être entrés, par mégarde, dans une inquiétante maison de thé.

* * * * *

Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes brunes, ses palmes vertes et sa limonade, des soldats nous arrêtent et, s’adressant au jeune aspirant, racontent qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie voulait écraser la liberté...

--Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a parlé. Il faut toujours, dans les réunions, parler, démontrer la vérité... Mais cela tourne en disputes, et même en coups de poing... Ah!...

Et Vassily esquisse un geste découragé...

Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils s’interpellent, s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de nouveau élèvent la voix, comme des enfants. Nous formons groupe, dans la nuit. Les promeneurs nous évitent et des femmes en toilettes claires se retournent... Les Russes ont le goût des palabres et des réunions; ils en furent si longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore aujourd’hui rassasiés.

--Vous voyez... C’est comme au régiment où je suis. Ils discutent tout le temps. C’est sale, il y a des puces. Et ils boivent du vin. Ils se saoulent... Ah!...

Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros morceau de pain et mord dans un concombre cru... Les autres l’écoutent et se rapprochent. Leurs effets dégagent une odeur spéciale, qui tient du cuir et du caviar... Notre petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les tilleuls de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais...

Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un de ses amis, bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à la taille coupe en deux parties inégales, nous allons nous asseoir à l’International-Café--si bien nommé--jusqu’au jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse valse.

L’orchestre vient d’entonner une _Marseillaise_, lente comme un cantique. Les Français se lèvent, les officiers russes également. On nous sert des pâtisseries du pays: c’est un mélange de pâte, d’œufs, de fromage râpé et de choux coupés. Nos compagnons mangent et fument; ils boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante la bouteille. Les tziganes, un vieux monsieur à lunettes, un jeune chevelu et le «singe» jouent des airs de music-hall.

Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des officiers entrent, se saluent, s’embrassent comme toujours. Les dames s’empressent doucement auprès des nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils ont demandé...

Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. C’est Vassily qui propose et dispose.

--Vous verrez, me dit-il: les militaires ne paient que quinze kopecks d’entrée, et aujourd’hui, rien.

Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà remarqué sur la perspective, à droite, les cimes compactes de grands arbres et une terrasse où des chapeaux de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du Palais. Il appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi du Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la Révolution, le grand-duc habitait le grand hôtel de briques rouges où les tavarischy ont, depuis, installé le Comité des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au public. Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va d’un rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces messieurs du Comité tiennent le contrôle, délivrent les billets, reçoivent l’argent et vendent des brochures. Le parc s’appelle désormais le Jardin de la Liberté.

C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres; quelques lampes électriques se cachent sous les feuillages des allées; elles rendent ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. Nous longeons des bassins, des bosquets, des gradins, deux petites scènes à musique, où des tables sont rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le jardin est presque désert. Des chemisettes blanches se devinent au détour d’un sentier. Deux jeunes filles, une blonde, l’autre brune, cheveux très courts, lèvres charnues, passent près de nous, très vite.

--Pourquoi courez-vous ainsi? leur demande l’ami de l’aspirant.

Il s’exprime en russe; mais notre compagnon nous traduit à mesure.

--Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans votre famille? répond une des ingénues.

Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche:

--Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.

Les yeux brillants de ces dames passent une inspection rapide.

--Vous êtes Français, Monsieur? demande la blonde.

Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends qu’elle se nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc... Elle n’est pas très grande, un peu forte; de grands yeux étonnés dans un joli visage...

--Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, répétant, sans doute, une phrase qu’il a entendue.

--Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant blonde. Le matin, je vais dans l’Alexandre-jardin, pour lire... Vous savez où?... J’aime beaucoup la langue française...

--Et les Français?

Celle-là et bien d’autres banalités... Nous marchons un peu. Vassily, à qui la demoiselle aux boucles blondes vient de donner une fleur, m’appelle, cependant que nos compagnons se dirigent vers la sortie, sans nous attendre et que les deux dames s’éloignent de leur côté.

--Restons... Elles vont tout de suite descendre. Vous avez beaucoup parlé à la demoiselle; maintenant, vous pouvez faire connaissance...

Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. La pluie est finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le jardin est humide encore. Des femmes s’avancent dans la grande allée. Une frêle mousseline les recouvre lâchement. Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc, déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses...

Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin plein de nuit, comme nous pourrions le faire dans n’importe quel jardin de Paris.

III

NINA MIKHAILOWNA

Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. Elle habite dans une maison à balcons de bois, au sommet d’une rue montante, parallèle à la perspective Golovinsky... Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle étudie. En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, les jeunes filles se prétendent étudiantes...

Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin Alexandre, assise sur un banc, près du buste en bronze de Nicolaï Gogol, elle lisait _Indiana_... Aussitôt, elle me parle de George Sand, elle m’interroge sur cette bonne dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la veille...

Mais voici que nous parviennent des chants religieux. Ils font une utile diversion et, sur le chemin caillouteux qui partage le grand square, passe une petite voiture que traîne péniblement un cheval habillé de blanc. Un homme suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de sapin et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège de jeunes filles... Elles chantent... Puis des popes mitrés, couverts d’un long manteau blanc ou verdâtre. Quelques-uns, pour se garantir du soleil, tiennent ouvert sur leurs têtes un large parapluie. Enfin, apparaissent six chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char argenté pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues des jeunes filles, le chant grave des prêtres qui fait contraste, ce chariot au blanc de céruse, orné de fleurs composent un ensemble assez gai... Une foule suit, tête nue.

J’interroge Nina à petits coups prudents; mais elle ne pense qu’à multiplier des signes de croix, très vite...

--Vous avez déjà vu?... me dit-elle enfin... Le corps est sous les fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement... C’est là que se font les derniers adieux. A la fin des prières, les parents, les amis, les assistants viennent embrasser le mort, sur la main ou le front...