Part 3
Nous restons là, sans rien dire, étrangers... Mais une soutane grise s’approche de nous. Elle a un grand visage incliné, elle nous dit quelques mots et nous la suivons, bien que nous n’ayons rien compris à ce qu’elle nous a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin, nous le suivons toujours; il nous conduit enfin vers une autre chapelle, la sienne sans doute, où il nous fait entrer. Des femmes qui priaient dans l’ombre viennent à lui et lui baisent les mains; il se laisse faire, avance quand même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une minute plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent au chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis une autre, une autre encore, s’incline à gauche, et recommence. Les femmes s’agenouillent, à même les dalles, touchent du front le sol, se relèvent, s’aplatissent de nouveau par terre... Le pope qui nous a conduits dans son église étend les bras, face au public. Il porte une chaînette à croix d’or sur la poitrine; il a un beau visage mat. Son front est large, grâce à une calvitie légère; et quand il se baisse vers une icone, les longs cheveux de ses tempes, frisés au petit fer, se répandent autour de sa tête. Il les arrange, en se redressant, d’un doigt rapide, et ramène deux longues boucles en pointe, de chaque côté de ses épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent des images étalées devant eux, des portraits de saints étendus sur des tombes, des figures de vierges rehaussées de perles fines assemblées, et chaque fois, les longs cheveux des prêtres coulent sur les ciselures de cuivre... Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs lèvres aux places encore humides. Une grande chaleur au dehors, lourde de résine et d’encens. Les corneilles sacrées tournent en croassant parmi les arbres. Il est midi.
* * * * *
Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.
Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux barbes ahuries, de lourdes femmes bottées, des ouvriers en chemise rouge, au nez court, à la crinière longue: le masque même du «rabotchik» Maxime Gorki... Des popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des cochers... A six heures, notre train passe au-dessus d’un grand fleuve, où des hommes et des femmes se baignent, entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un moment, une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine... Ce même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches de ces églises en tête dorée désignent Jaroslav. La gare est encombrée de paysans, d’ouvriers et surtout de soldats. Tout ce monde se promène à travers les voies. Des femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux, montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens circulent en toute liberté, comme dans la gare de Vologda. Ils plaisantent avec les jeunes filles et s’approchent de nos wagons.
--Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas? nous demandent-ils.
Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous des élégances...
Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel; deux cierges brûlent auprès d’une icone exposée là. Les paysans qui entrent s’agenouillent, multiplient des signes de croix rapides. Des soldats traînent leurs bottes, bousculant des essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le cuir et le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage luisant.
Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. Les Autrichiens et quelques Allemands soulèvent leurs calots et nous souhaitent «bon voyage». Des jeunes filles sourient... Les paysans, les soldats russes, immobiles, nous regardent...
V
MOSCOU, GRAND VILLAGE
Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de soldats nous croisent continuellement. Nous approchons... Il fait très chaud.
Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. Pas d’ordre, pas la moindre autorité... Des voyageurs descendus de tous les trains qui viennent s’arrêter là, défilent devant nous, presque tous en casquettes, bleues ou vertes, ou noires... Des femmes en blanc, jolies, sans corset, sans élégance aussi, des étudiants à casquettes rouges et cheveux longs, des officiers à épaulettes, la blouse serrée à la taille par une ceinture, un petit poignard doré à la place du sabre, d’autres, pleins de suffisance, en lourds manteaux gris... Et tous ces visages semblent fermés, indifférents...
* * * * *
A midi, nous traversons des groupes de soldats russes couchés le long des quais, près des arbres nains du buffet, jusque devant l’icone de la salle d’attente. Ils boivent du thé, mangent du pain noir. Sous les vitrages surchauffés, cette foule sent le cuir, le hareng, le troupeau...
Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs d’une petite ville: rues étroites, cailloux pointus, maisons basses... Les tramways sont pris d’assaut. Ils transportent surtout des soldats suspendus jusque sur les marchepieds et qui ne paient jamais leur place.
Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, les statues arborent des cocardes écarlates à la boutonnière de leur veston de bronze, et sur la «place rouge», le patriote Minine qui engage le prince Pojarky à marcher pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un fanion écarlate...
* * * * *
Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous présente à un «délégué des soldats» qui a combattu sur le front français. Celui-ci nous demande des nouvelles de la guerre et nous fait pénétrer dans la plus importante brasserie de Moscou.
De paisibles garçons de café contemplent les petites tables confiées à leur surveillance. Ils écoutent les commandes qui leur sont faites; ils ne bousculent personne et apportent, sans se presser, des verres et des tasses d’une propreté douteuse.
Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, fait remarquer au serveur qu’il ne peut pas boire avec la paille qu’on lui a donnée. Le garçon constate, approuve et revient un instant après. Il porte une paille toute neuve dans laquelle il souffle lui-même; puis, certain qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui attendait. Celui-ci, tout naturellement, la prend et remercie...
* * * * *
Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous accompagner jusqu’au Kremlin. Le délégué des soldats nous confie à son obligeance et s’excuse de nous quitter. Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, comme les ouvriers, parce que les complets sont hors de prix. Au Kremlin, il commence par nous montrer, avec un parfait manque de tact, les canons pris aux Français lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son fusil embarrasse, bâille à plusieurs reprises...
--Venez voir le roi canon... Venez voir la reine cloche...
C’est ce canon énorme, que l’on nomme «tsar des canons»; quant à la cloche, c’est la «tsar Kolokol» de l’impératrice Anna Ivanovna et qui porte également ce nom.
* * * * *
Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), un soldat russe, figure ronde, nez court, se joint à notre groupe... A notre entrée dans la basilique, un pope qui étendait les mains devant une icone se dirige vers nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe noire, de grands yeux caressants... Il nous regarde curieusement. Une jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, s’approche. Elle habitait Paris avant la guerre; elle est de passage à Moscou. Les explications de l’étudiant, elle nous les traduit, et le petit soldat écoute, la bouche ouverte, puis il embrasse les icones à la place des mains et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions le mettent en retard.
--Dépêche-toi, lui conseille aimablement Captain... Tiens, tu n’as pas vu celle-là?... Je suis sûr que tu en oublies!...
--Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas le français.
--Possible, reprend Captain. Mais à ta place, je les numéroterais...
* * * * *
Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies que la demi-obscurité nous empêche de voir, on devine la forme d’un corps couché. Pas de tête, mais un linge étendu, sur lequel on a dessiné un visage... Des femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles funèbres...
Captain demande quelques précisions à la jeune fille:
--Mais le patriarche, où est-il?... Là... sous ces dentelles?...
--Oui...
--Mais il est embaumé?
--Non... ils sont saints... Alors ils se conservent eux-mêmes, puisqu’ils sont saints.
* * * * *
Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant près du monument d’Alexandre II, le «libérateur», devant l’allée couverte où sont peints les portraits des tsars... Je regarde un instant cette vieille cité orientale que je ne reverrai peut-être jamais... ses maisons parmi des arbres, les dômes des vieilles églises, les clochetons usés, verts de mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à cet horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. A ma droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et les dômes d’or poussiéreux de l’église Saint-Sauveur...
L’étudiante a suivi mon regard.
--On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce qu’on a peur que l’on en profite pour prendre l’or et les richesses...
Nous revenons par la porte «Spaskoi».
--Retirez vos casques... nous conseille l’étudiant.
Les hommes, lorsqu’ils approchent de la «Spaski vorota,» enlèvent machinalement leurs casquettes, les femmes multiplient les signes de croix.
--On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon Ier entra au Kremlin, un coup de vent fit tomber son petit chapeau. Le peuple y découvrit les preuves de l’intervention divine. Une tradition s’est établie et vous pouvez voir que cochers, paysans, officiers ne passent sous ces voûtes que le chapeau à la main... Il y a aussi d’autres légendes pour expliquer cette coutume...
La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes de croix, en portant sa main droite à son front, à sa poitrine, sur son épaule gauche, puis de nouveau à sa poitrine.
Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, près de l’église de la «Protection de la Vierge», que les étrangers appellent la «basilique des Artichauts», à cause de la forme et de la couleur disparates de ses dix-sept coupoles.
Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision de cauchemar, où tous les styles assemblés condensent la déconcertante Russie.
Nous passons sous une porte encore, près d’une petite chapelle. Des femmes de toute condition sont assemblées là, devant des cierges allumés.
--C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée autrefois, dans un couvent du mont Athos. On vient ici l’implorer de très loin; on la promène à travers la ville, moyennant cinq cents roubles; elle a le pouvoir d’accorder la grossesse...
Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. Des pauvresses à genoux, des filles du peuple, le front couvert d’un foulard de couleur, des bourgeoises lourdement habillées... Une élégante brune, très belle, s’approche de l’image vénérée et continue de prier, les mains jointes, sans se soucier de notre admiration...
--La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les popes. Ils continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer les offices et à chanter, après la chute du tsar, les prières habituelles pour la prospérité de Nicolas. Ils reçurent l’ordre de se tenir tranquilles, et, comme ils ne se pressaient point, quelques turbulents promenèrent certains popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir quelque autorité et oublièrent de chanter les louanges des anciens Romanoff.
* * * * *
Les questions que nous posent les soldats russes sont presque toujours les mêmes.
--Allemands?... Anglais?... Autrichiens?... Ah! Français...
Un moment de silence... Nous aurions répondu: «Allemands» ou «Autrichiens», cela ne les aurait point surpris.
Puis ils demandent:
--Quelle est la nourriture d’un soldat français?... Mange-t-il du poisson séché comme nous?
On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante grammes de viande crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, du pain, et il doit, n’importe où, s’arranger avec tout cela... Il a tout loisir de manger sa viande crue, s’il lui plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des harengs.
Enfin, la dernière question:
--Où allez-vous? La réponse: «Sur le front du Caucase» les surprend toujours un peu.
Une fois, un important «delegate» nous demande:
--Combien de temps durera la guerre?
Mais je crois que c’est le seul... La longueur de la guerre, voilà bien une chose qui ne les préoccupe point.
* * * * *
--On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté la jeune fille russe, que Moscou est un grand village... Comment le trouvez-vous? Connaissez-vous beaucoup de villages avec des pierres comme ceci?...
Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style allemand. A la vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande _petite ville_ qui s’étend à l’aventure. Comme je fais remarquer à l’étudiante les papiers et les ordures qui s’entassent le long des rues...
--Excusez... Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il veut.
* * * * *
Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à dix heures. Les «tavarischy»[2] dans les avenues et les jardins, près du Grand Théâtre, organisent des réunions. Le public court à ses plaisirs coutumiers... On nous recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. En effet, les orateurs et les assistants considèrent les soldats alliés comme les plus redoutables ennemis de la jeune Révolution... Des bourgeois de la colonie, des marchands nous reconnaissent et nous saluent.
[2] «Camarades». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent de ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent.
--Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous montrant les «tavarischy». On leur dit: «Vous avez la liberté!» Et ils croient qu’ils ont désormais le droit de tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle vos «bandits en auto», pillent et assassinent. Ils ont envie de tout ce qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour d’être des propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants...
Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile blancs (élèves officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils nous posent des questions craintives:
--Qui êtes-vous?... Pourquoi vous promenez-vous avec des casques et des revolvers?... Vous venez faire la police ici... Nous n’avons pas besoin de vous...
Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge...
* * * * *
Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à nos music-halls des Champs-Élysées, un jeune homme, habillé comme un commis de nouveautés, nous arrête:
--Il est défendu aux soldats français de se promener dans Moscou après huit heures du soir.
L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, dont le grade est difficile à reconnaître, avaient insulté et cravaché, la nuit, des soldats français qui oubliaient de les saluer. Pour éviter le retour de ces incidents, l’accès des jardins, promenades et boulevards fut interdit à tous les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil... Entre temps, les Russes avaient renversé le tsar, proclamé la Révolution et décidé que l’on ne saluerait plus les officiers, qui, du reste, se trouvaient gênés d’être reconnus publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes françaises n’a pas été retiré.
* * * * *
Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du soir, à la table d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le buste penché, les coudes sur la nappe étoilée de taches, des officiers mangent en avançant la tête. Ce n’est pas la main droite qui porte un morceau de pain ou de viande jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant du morceau convoité, si bien que le coude semble vissé sur la table et forme levier. D’autres, tenant la fourchette comme un bâton, picorent dans toutes les assiettes posées devant eux. Ils ramassent la sauce avec le plat du couteau. Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide, puis mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils allument une cigarette.
Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de thé. Ils ont une puissance d’immobilité qui nous étonne. Un groupe, à nos côtés, s’est formé autour d’un conférencier à tête de moujick chevelu. L’orateur parle lentement. Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs, comme s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. Ses compagnons l’écoutent sans l’interrompre... Un petit vent s’élève au dehors et nous apporte, par la croisée ouverte, le sifflet des trains et les bruits de la gare voisine.
VI
DANS LA GARE DE TSARITZYNE
Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir par la gare dite de Kazan... C’est toujours la banlieue, la plaine encore, des bois. Au loin, Moscou, quelques lumières qui s’affaiblissent... Les nuits depuis trois ou quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois heures du matin... Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à Riajsk, où apparaissent les terres noires à perte de vue...
Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles manœuvres à quoi se distraient les employés de gares russes qui envoient promener notre train d’une voie sur une autre. Un «tavarisch» nous montre du doigt le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et nous fait remarquer:
--Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la Russie.
Les gares, en effet, et les monuments publics sont pavoisés de lambeaux d’étoffe écarlate, notamment à Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de juin. Long arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens en liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent dans les bosquets des femmes qui fuient en criant... Il est six heures du soir. Le vent s’élève et souffle. Nous sommes dans les immenses steppes du Don. Quelques chameaux, des femmes au visage voilé. Des jeunes filles passent, en veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes, plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment:
--Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens?
La voilà bien, la cruelle énigme!
Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, une première fois, comme nous parlions à un garçon en casquette et complet vert, habillé comme un soldat russe, qui se promenait à travers une gare paisible... C’était un prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre forçait à villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec leur képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant les jeunes femmes du pays qui les connaissent par leurs noms et les interpellent... Somme toute, c’est bien naturel, les fiancés et les époux sont à la guerre.
Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète par d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent en saluant, s’excusant de la grande liberté qu’ils prenaient. Ces messieurs furent très surpris et un peu mécontents d’apprendre que nous étions Français.
Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, sur les portières de nos wagons «Franzouskaïa Missia». Précaution inutile. La plupart des Russes sont illettrés, et ceux qui savent lire ne s’en donnent pas la peine.
Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long des voies, des wagons-réservoirs à pétrole, toutes les huiles lourdes de Bakou. Nous nous arrêtons au matin sur le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit une ville parmi des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de nombreux gazomètres. De petits tramways blancs font la navette entre la gare et les premières maisons de bois. Cela nous paraît industriel et misérable. Une forêt verte derrière la ville et la large tache de la Volga qui tourne et s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel gris. Nous sommes à Tsaritzyne.
Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. Il va jusqu’à une autre gare de marchandises, où des porcs, leurs grouillantes familles, des chèvres se promènent le long des wagons. Des femmes aussi. Elles sont pieds nus; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, et toujours la même coiffure simplifiée: un foulard de couleur noué sur la nuque. Tout ce monde,--plus quelques soldats en rupture de régiment,--traverse les voies et vit en paix, à peine incommodé par les allées et venues des locomotives.
On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares russes: ce petit jeu des manœuvres s’explique cependant assez bien: une équipe d’employés chasse notre convoi sur un garage afin de faire partir avant nous un train en panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, de prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a expédié devient, quelques heures plus tard, une voie de départ. On nous aiguille sur un autre coin perdu. Néanmoins, l’équipe qui devait nous mettre en route se souvient tout d’un coup de notre existence. Elle se met à notre recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler au chef de la station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet homme invisible, ils s’attablent devant des verres de thé, au buffet de la gare. Nos interprètes sont gens de race russe. Les locomotives,--peu nombreuses, fatiguées, rapiécées,--font défaut. On est obligé d’attendre celle qui amènera le train du soir... Le temps passe... Nous encombrons à tour de rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à ce que les employés se rendent compte que le meilleur moyen de se débarrasser de la «Missia», c’est de l’expédier jusqu’à la plus prochaine gare; mais c’est là un remède énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir essayé de tous les autres. Et voilà justement ce qui fait que nous séjournons en gare de Tsaritzyne une douzaine d’heures...
Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe de jeunes hommes à la taille pincée envahit les quais en chantant des chœurs monotones. Des jeunes femmes, en blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets ou aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où ils sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme presque tous ces messieurs de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie militaire russe, des têtes rasées à l’allemande et ce même air de famille: la même raideur d’élégance gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément pincées. Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant que la nuit qui commence nous permet de les voir, mais aucun goût dans leurs toilettes; elles exagèrent les jupes courtes et marchent, on dirait, au pas de parade.
Le train des cadets va partir... Les aspirants se raidissent, saluent ces dames, inclinent le buste, la main arrondie près de leur casquette et frappent leurs talons pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au moment où leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied, crient: «Hourrah!» à plusieurs reprises. Tout naturellement, ils s’acclament. Au reste, il n’y a pas d’autres personnes que ces demoiselles et eux-mêmes pour les féliciter.
Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous apprenons que ce pays est en pleine révolution. Il s’est mis en «république indépendante». Rien d’anormal toutefois, en dehors des éternels drapeaux rouges attachés aux piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises, armés seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme partout ailleurs.
VII
DE GROSNY A DERBENT
Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six heures. Un record! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie. On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes les gares...