D'Archangel au golfe Persique

Part 2

Chapter 23,621 wordsPublic domain

Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. Ils envoient une délégation au capitaine anglais qui commande à bord.

--J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je vous conduirai à Archangel.

Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se réunissent, discutent pendant toute l’après-midi, prononcent de véhéments discours, continuent la nuit, recommencent le lendemain et désignent enfin dix nouveaux délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.

Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole qui s’exprime au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a compris qu’on lui vient présenter la même requête que la veille, détache un définitif:

--No.

Et s’en va, sans plus écouter.

Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent pas. Ils s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent aux cartes le jour et, la nuit, dans la cale, chantent des chœurs, à la grande fureur des Français qui ne peuvent plus dormir.

Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de gris, passent devant notre cargo, déplaçant de longues raies noires sur les eaux dansantes. L’air est un peu plus humide à mesure que la nuit descend, si l’on peut appeler ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains paraissent encore plus nets... Au reste, depuis que nous avons passé le cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour tout dire, que deux heures de véritable obscurité.

Autre distraction.

Vers les onze heures, les passagers--soldats français, Russes grelottants, quelques dames--se rassemblent à l’arrière du pont pour assister au fameux soleil de minuit qui se produit vers les onze heures et demie... Une traînée lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est. Le soleil monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière la montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce départ. Puis le soleil reparaît sur l’autre versant des bois et colore de rouille la neige et les eaux...

* * * * *

Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à donner à celui qui le porte quelque prestige. Pour cette raison, les médecins et pharmaciens de la mission, partis de France avec un galon, auront le droit de coudre sur leurs manches deux galons supplémentaires. Un sous-lieutenant devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, un capitaine se mue en colonel.

Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités attribuées à leurs galons nouveaux, ainsi que l’indemnité de monture, indispensable sur mer, dans le train, ou au premier étage d’un hôpital, comme on peut le croire. Mais ils n’ont pas droit à la solde.

Un soir, l’opération de la transformation des dolmans et des capotes a lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, aides-majors et apprentis pharmaciens apparaissent transformés en capitaine de médecine ou en colonels de pharmacie.

--Il a plu cette nuit, constate Captain Treuleuleu. Je n’ai jamais vu d’avancement aussi rapide!...

Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le Captain Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit frondeur des Français et de donner à Gaston Desprès les galons de caporal.

--J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je conserve mon premier titre. Je resterai «Captain».

* * * * *

Et nous sommes toujours en rade... Il y a des jours où l’on voit un peu le soleil et des jours de brume où les bateaux nous apparaissent découpés en noir, à peine visibles, et des jours de pluie glacée, comme cette après-midi où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel hymne: _les Bateliers du Volga_.

Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, le cargo repart, descend la rivière et se laisse porter vers la mer Blanche.

III

LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL

De longues vagues noires qui découvrent d’autres vagues couleur de purin. La Russie, c’est cette ligne plus foncée qui s’avance sur nous... Vers midi, des forêts sur ces rivages que l’on devine. La brume est épaisse... Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel encombré de nuages. La mer a perdu ses lourds flots de naguère. Nous allons arriver.

Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool le 26 mai, après avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles Feroë, notre petit cargo a gagné l’Océan glacial arctique, jusqu’au 78°, où il a rencontré les glaces et les avant-postes de la banquise.

Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte mourmane, s’est mis à l’abri des sous-marins allemands pendant une semaine, dans l’ancien port de Romanoff, puis, par la mer Blanche, a atteint l’embouchure de la Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.

Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, comme un tapis de prairie, qui semblent encercler notre cargo-boat. Nous avançons lentement dans cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent pénétrer... Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées dans l’eau. Des piles de bois s’accumulent le long des rives. Des paysans, en casquettes grises ou bleues, en petites chemises rouges boutonnées sur le côté, chargent des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge, coiffées d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont des visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est brunie. Nous allons silencieux parmi ce peuple qui nous contemple d’un air ahuri... Un grand calme enveloppe toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les bras ballants...

Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, et les forêts qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent des églises, en bois également, et colorées violemment de violet, de jaune et de vert. Elles ont toutes cette forme byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.

Le canal s’élargit; les demeures sont construites en pierres et en briques. Nous approchons de la ville...

Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des barges chargées de bois et les vitres des «isbas». Notre bateau s’arrête dans cette eau tranquille où notre passage soulève un remous inaccoutumé.

Voici de hautes églises: c’est une sorte de pièce montée... D’abord une bâtisse, avec façade sculptée, puis un toit bleu... un autre superposé qui est vert... On dirait du bois peint ou de la tôle; puis un dôme semé d’étoiles d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également dorée; au sommet une croix, ou une croix et un croissant en fer ouvragé. Des tiges de fer soutiennent cette flèche et la rattachent au dôme d’or criard...

--Je comprends maintenant, dit Captain, à qui pèse notre silence... Je comprends pourquoi ce soldat russe que j’avais vu dans un hôpital, près de Vanves, me disait que la plus belle église de Paris, à son avis, c’était la «Samaritaine»...

Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous apercevons assez près de nous les quatre églises qui nous surprenaient tout à l’heure, et à quoi nous nous habituons doucement. Des voitures courent sur la rive. On aperçoit une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, dans un jardin, des femmes en blanc...

Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. Pas de canots et surtout pas d’ordres... Des Russes, costumés en militaires, à barbes fauves, incolores, aux petits yeux, au nez camard, viennent visiter notre bateau. Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni; c’est surtout parce qu’ils oublient de se laver.

A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. Je ne vois pas Yvan Yvanovitch; mais le petit juif d’Odessa vient me serrer la main. Il est coiffé d’un chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop large dans lequel son maigre corps disparaît.

--Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa... Au revoir...

La péniche qui nous emportera doit partir demain matin, mais un contre-ordre nous arrive. La marine russe n’est pas pressée.

Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient toujours pas. Il était annoncé pour cette nuit, puis pour ce matin de bonne heure... Enfin, un peu avant midi, un remorqueur sur quoi on ne comptait plus entraîne la péniche lourdement chargée: nos bagages, le matériel de l’ambulance et nous-mêmes.

Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses marins anglais durcis dans leur isolement, sa «table d’hôte» nauséabonde et si maigre, ses conserves avariées, son dortoir sans air, ce qui permet à Captain, écrivant à sa famille, de résumer son voyage dans une formule où la censure britannique ne pourra rien découvrir:

«Nous sommes arrivés au _porc_; nous avons été traités comme tels.»

* * * * *

Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de boue. Trois églises qu’entoure le gazon d’un jardin tanguent en face de nous. Nous traversons le port d’Archangel pour atterrir près d’un débarcadère. Des bateaux-mouches qui font la navette entre la ville et la gare du chemin de fer se rangent le long des quais.

Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, aussi misérables, aussi sales que les prisonniers que j’ai coudoyés en Allemagne, se dirigent vers le ponton d’embarquement. Des femmes, coiffées de foulards, se glissent parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes, comme les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche d’esclaves ivres... Nulle politesse dans cette foule. Les soldats bousculent ces malheureuses pour passer avant elles.

Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe trop courte, corsage ballet russe, se dandine sur des talons hauts. Elle s’appuie légèrement sur l’épaule d’une petite fille. L’élégante montre un visage blond, un nez en l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les mêmes couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages lâches sont bleus et les jupes, comme les foulards, variant du rouge au jaune...

Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. Nous pensons que ce défilé de femmes et de soldats va bientôt finir, mais à notre grand étonnement, il continue toujours... D’autres arrivent et puis d’autres encore, tous semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, la capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du rivage.

--Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, si vous trouvez le terme trop fort, des soldats qui ont quitté leurs régiments sans permission parce qu’on leur a dit qu’ils étaient libres.

--Qui leur a dit qu’ils étaient libres?

--On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, «délégate».

La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle aussi, par des femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent dans les salles, sur les quais. Ce peuple ne bouge pas. Il forme, derrière la forteresse des colis, de véritables campements.

Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. Une table rustique tient lieu de comptoir. On y voit des sandwichs de pain noir au caviar rouge comme des grains de groseille, des saucisses brunes... Des femmes sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, nous vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font payer quarante, puis soixante, puis soixante-dix kopecks à mesure que la clientèle française envahit le café. Elles versent le thé en de gros verres sales où leurs doigts ont laissé d’apparentes empreintes.

Contre les murs, des affiches peintes: un cavalier charge des Allemands en déroute, un obus éclate dans une tranchée et, comme légende: «Camarades, faites des munitions! Voyez l’effet qu’elles produisent dans les rangs ennemis!»

Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les bras... Un train démarre lentement. Il y a des soldats partout, sur les marchepieds, sur les passerelles et même sur les toitures des wagons... Tout cela crie, gesticule, brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi de déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En cours de route, ces Russes descendront, au gré des stations, mais ils n’encombreront plus Archangel... A mesure que les compartiments s’éloignent, les femmes restées seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles accomplissaient un rite traditionnel.

Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la nuit, quelques Français vont se promener sur les planches de la nouvelle gare, toute en bois, comme la première. Ils entrent dans les salles où des gardiens les saluent, sans les arrêter.

Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour de nous, sur ces wagons immobiles, ces rails luisants, comme dans un matin d’hiver, quelque part, dans une petite ville de province endormie...

* * * * *

Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous retrouvons autour de notre thé les mêmes femmes aux corsages mal ajustés. Dehors, toujours cette foule d’émigrants: soldats, femmes du peuple, paysans assis par terre ou couchés... Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces visages blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux de qui se devine un désorientement immense?... Ils nous donnent l’impression d’un peuple doux, facile à conduire...

* * * * *

Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers l’embarcadère des bateaux... D’autres s’y dirigent encore aujourd’hui. Il en arrive de tous les côtés, avec cette même allure pressée et nonchalante à la fois. Ils ne se décident à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant le départ du courrier.

Et c’est là notre premier contact avec la population russe, le plus vif, le plus frappant... Aujourd’hui encore, lorsqu’on me parle d’Archangel, je revois d’abord des femmes bottées, des déserteurs en capote et cette sautillante personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime fortement en nous une première impression...

Le train de marchandises qui doit nous transporter à Moscou partira à une heure de l’après-midi. Nos compartiments sont munis de larges planches, que l’on peut relever la nuit et qui forment couchettes.

Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au second, les Russes commencent leurs adieux. Au troisième, le train s’ébranle presque tout de suite; les Russes alors courent vers leurs compartiments.

On voit là toutes sortes de types: faces camardes, têtes rondes, petits yeux dans une peau plissée... De vieux moujicks à cheveux longs sous la casquette traînent des vêtements rapiécés.

--Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs? se demande Captain, longtemps silencieux devant cet exode.

Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins éculées. Ils nous regardent vaguement, nous prennent pour des Anglais, nombreux dans ces parages, et passent, sans curiosité.

Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil correctement habillé. Un interprète préside à cette conversation difficile.

--Vous êtes catholiques? demande ce Polonais, car c’est un Polonais. Vous parlez polonais, alors?...

--Non! répond Benoit.

--Non!... Alors, vous n’êtes pas catholiques!...

--Mais si, reprend mon ami... Nous sommes catholiques français...

--Et vous ne parlez pas le polonais! Mais comment alors dites-vous la messe?...

--En latin.

--En latin... Ah! peut-être bien alors que vous êtes quand même catholiques...

Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi:

--Voilà ceux qui sont bien renseignés... On peut juger des autres par cet échantillon...

Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous apporte nos passeports.

--C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme venu pour être oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne bourgeoisie y sont très libres, élégantes même. Elles sortent le soir, comme elles veulent et pas difficiles... Il y a un moment que je suis là. Ma mission est à Kiew... Ils n’ont pas encore déballé leurs appareils... A quoi bon? Ils se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes les femmes qu’ils veulent... Mais ils dépensent quinze roubles par jour. Tout est hors de prix... Quant aux Russes, ils désertent de tous les fronts à la fois. Il y a un million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui font des réunions. Ici également... Il n’y a que des volontaires qui combattent... On formera des régiments de volontaires...

Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha d’une foule qui assiège les portières, et notre train se met en route. Des femmes, sur les quais, envoient de longs baisers d’adieu... Les Français s’inclinent, car rien ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne leur sont pas destinés.

IV

UN COUVENT A VOLOGDA

Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant lui. Forêts de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte de vue. Les chemins qui conduisent aux villages, tout en planches, sont pavés en bois, à cause des pluies et des marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y accrochent, disent-ils... Les trains que nous rencontrons sont ainsi pavoisés.

Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare[1], tout un peuple descend qui se précipite avec des théières vers les bouilleurs où chauffe continuellement l’eau nécessaire à la boisson nationale. Des employés circulent, casquettes blanches ou rouges, bottes lourdes... Des femmes, sur les quais, se promènent; elles agitent autour de leurs visages, coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de branches pour chasser les moustiques. Et partout des chemisettes vertes ou grises, serrées à la taille. Quelques popes assis sur les quais, des visages maigres, barbus, chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les premiers que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes à grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et ces yeux qui paraissent plus vifs que ceux des autres Russes, tout cela leur donne un air particulier, presque inquiétant. Mais quelle dure et subite impression de dépaysement, ils nous apportent!

[1] Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les gravures, où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine d’Yasnaïa-Poliana, vint terminer, en novembre 1910, sa vie de prophète tourmenté.

Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme celui d’un bateau en détresse... On voit, dans un tournant, les petites locomotives de notre convoi. Elles sont trapues avec des cheminées en forme d’entonnoir, afin d’éviter les étincelles; cependant tous les abords de la voie forestière sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue... Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis rentre chez lui. Un pope en noir marche à grands pas dans la campagne où des haies délimitent des pâturages et des jardins. Il ne se retourne pas... La plupart des Russes sont ainsi; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne semble retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.

Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à Poungara. Le silence de la campagne pénètre avec des moustiques dans nos compartiments... Nous sommes arrêtés là. C’est une petite gare où il fait presque sombre... Il doit être onze heures du soir. Sur le débarcadère, de grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles sont lourdes, sans élégance...

Elles se promènent par deux ou par trois... Les plus jolies ressemblent à des juives... Au loin, des maisons en bois ouvragés, des forêts encore. Il n’y a pas de raison pour que ce paysage ne se répète pas toute la nuit...

J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous arrivons un matin du mois de juin. C’est, en effet, la première ville russe où nous pouvons nous arrêter. La gare est construite en brique et en bois. Devant la gare, des troïkas attendent, avec les cochers classiques, en lévites longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs sont couchés sur les trottoirs... Ce monde sent le cuir et la morue... Les maisons, à un seul étage, sont en bois sculpté. Un jardinet les entoure. Des trottoirs en planches le long de ces demeures qui se suivent et sont bâties sur un modèle uniforme.

Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres pointues des chemins. Personne ne nous arrête, personne ne s’occupe de nous, et notre surprise est grande d’aller à l’aventure dans cette ville fermée où l’on ne voit que des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants semblent nous éviter... Enfin, au loin, la ville elle-même, avec les dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un ruban de route.

* * * * *

Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville moderne, nous attire le croassement continu de corneilles à tête grise qui habitent les arbres d’un couvent. Un fossé le long des murs, une porte basse dans cette muraille. Nous entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin où trois églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi les arbres. Un silence oriental oppresse ces lieux déserts où les cris des oiseaux n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis nous distinguons des popes le long des allées. Ils se promènent, l’air méditatif. Soudain, à notre gauche, apparaît un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. Nous ne voyons que sa longue perruque bouclée. D’autres prêtres encore, en soutane, bonnets carrés, passent près de nous, les mains croisées sur la poitrine. Ils ne nous regardent même pas. Nous restons là, hésitants... Une femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à notre vue. Elle a un visage long et tanné sous un chapeau de guingois. Ses yeux brillent. Elle nous dit quelques mots, en russe, que nous pouvons toujours prendre pour un compliment; mais ces soldats en casques, le revolver à la ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un jardin ou un cimetière. Nous entrons alors dans la première chapelle, à notre droite, avec la vague crainte d’être indiscrets. Contre les murs, tout de suite, nous «reconnaissons» les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage d’idées toutes faites que nous emportons de France. On en trouve de grandeurs diverses, accrochées contre les piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire, des dessins en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les lignes d’une image peinte en dessous, et qui laissent à découvert les mains et le visage des saints ainsi représentés. Des femmes qui passent, des popes qui paraissent n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser ces ferblanteries à la place où les mains et le visage apparaissent.

Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par un panneau en bois. Le pope apparaît parfois par une des portes, «côté cour», se tourne vers les fidèles et disparaît par l’autre porte, «côté jardin».