Contes, Tome II

Chapter 9

Chapter 94,008 wordsPublic domain

La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire, elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure couleur, elle le remarqua avec une extrême joie.

«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous que par rapport à moi.

--Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.»

Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts; mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards était plus puissant que toute la pharmacie ensemble.

La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur avait encore plus de part que l'esprit.

«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui m'est précieuse, va se rétablir.

--Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la conservation de ma vie.»

Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa chambre.

«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière proportionnée au service que j'en ai reçu.

--Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.»

Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui, ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et qu'il la conjurait de le guérir aussi.

Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio.

Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.

«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue: elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne me donne bien de la douleur.

--Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes; renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal à propos.»

Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour Constancia.

Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce que la passion la plus tendre peut inspirer.

La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas, qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et nuit que cette bergère monterait sur le trône.

Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès, il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que du sujet de sa poésie:

«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir, qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être rebelle à mes volontés.»

Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia, convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui lui étaient caution de la sincérité de ses paroles.

Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince; que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers:

Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes; Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux. Ciel! pouvez-vous trouver des charmes À suivre des forêts les hôtes furieux? Tournez plutôt, tournez vos armes Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups: Des ours et des lions évitez le courroux.

Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince, inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà passée chez le roi.

«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop; en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que véritable.

Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge.

Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine; vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur, c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura plus de pouvoir que toutes mes raisons.»

Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et sur-le-champ elle revint dans son appartement.

Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude:

«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez avant de vous unir ensemble pour jamais?

--Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous obéirai pas moins.

--Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup; je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de moi, et l'aimerai autant que je la hais.»

Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie, consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit, comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer.

Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre; il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable, joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa beauté.

C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore.

Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle tristesse sur le visage de son prince:

«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans vos yeux que vous êtes affligé.

--Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez le roi son frère.

--Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.»

Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues; et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence:

«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à déplaire à cette princesse et j'y réussirai.

Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré, quelques soins que vous preniez pour le contraire.»

Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien n'altérait des sentiments si tendres et si vifs.

Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes. Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son côté.

La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une occasion qui l'intéressait tant.

Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi.

La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison. Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de la peine.

Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant avancer.

Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât, elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se promettre d'être secourue par ses ordres.

Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche en cette occasion.»

Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle, et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant manqué, elle eut recours à un autre expédient.

Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de mortel pour lui rapporter.

Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir: elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine avait espéré.

Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres (d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la forêt périlleuse. La reine fut ravie:

«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient pas le quart du déjeuner des éléphants.»

Le roi lui dit qu'elle était trop vindicative, et qu'il ne pouvait s'empêcher d'avoir regret à la plus belle fille qu'il eût jamais vue:

«Vraiment, répliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de répandre des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en répand pour son absence.»