Contes, Tome II

Chapter 10

Chapter 103,959 wordsPublic domain

Cependant Constancia fut à peine dans la forêt, qu'elle se vit entourée d'éléphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui marchait plus hardiment que sa maîtresse, le caressaient aussi doucement avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa main; la princesse avait tant de peur que les éléphants ne séparassent ses intérêts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras quoiqu'il fût déjà lourd: de quelque côté qu'elle se tournât, elle le leur montrait toujours; ainsi elle s'avançait diligemment vers le palais de cette inaccessible vieille.

Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort négligé; la fée qui l'habitait ne l'était pas moins: elle cachait une partie de son étonnement de la voir chez elle, car il y avait bien longtemps qu'aucunes créatures n'avaient pu y parvenir.

«Que demandez-vous, la belle fille?» lui dit-elle.

La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amitié:

«Elle ne sera pas refusée, dit-elle; sans doute c'est pour vous.

--Je ne sais point, madame, répliqua-t-elle.

--Oh! pour moi, je le sais bien.»

Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'où pendaient de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle lui fit ce beau présent:

«Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu que vous la mettiez aussitôt que vous serez dans la forêt.»

Après que Constancia l'eut remerciée, elle se chargea de Ruson qui lui était plus nécessaire que jamais; les éléphants lui firent fête, et la laissèrent passer malgré leur inclination dévorante: elle n'oublia pas de mettre la ceinture d'amitié autour d'un arbre; en même temps il se prit à brûler, comme s'il eût été dans le plus grand feu du monde; elle en ôta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'à ce qu'elle ne les brûlât plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.

Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en taire.

«Vous êtes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point été chez mon amie la fée?

--Vous me pardonnerez, madame, répondit la belle Constancia, je vous rapporte la ceinture d'amitié que je lui ai demandée de votre part.

--Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.

--Elle est trop riche pour une pauvre bergère comme moi, répliqua-t-elle.

--Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontré sur le chemin?

--J'ai vu, dit-elle, des éléphants si spirituels, et qui ont tant d'adresse, qu'il n'y a point de pays où l'on ne prît plaisir à les voir; il semble que cette forêt est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de plus absolus les uns que les autres.»

La reine était bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait; mais elle espérait que la ceinture brûlerait la bergère, sans que rien au monde pût l'en garantir. «Si les éléphants t'ont fait grâce, disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse, quelle amitié j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su plaire à mon fils!»

Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas! Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs; au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve sans aucune consolation.»

Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire; elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit: elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut, qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien. «Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus certains.»

Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille, et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très avare, la vendit fort cher.

Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent. Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau: comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute mer.

Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes, il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu; ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa maîtresse, et il partit comme un éclair.

Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir cette perte par rapport au prince.

Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva, des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla; l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on le porta presque mort au palais.

Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler: son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia, mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il voulait aller au lieu où elle était enterrée.

La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent arrêté le bras.

«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma chère princesse.»

Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait.

Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts, qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais parlé s'il eût eu encore des mesures à garder.

«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des marchands, ils l'emmènent esclave.

--Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en détourner.

--Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.»

Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse, il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de lui dire un mensonge.

Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle.

Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi, voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain.

Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin. Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à sa mère toutes les peines de l'inquiétude.

Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.

Dès que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait parcourir le rivage, criant de tous côtés: «Constancia, belle Constancia, où êtes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain: serez-vous encore longtemps éloignée de moi?» Ses regrets et ses plaintes étaient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le vaisseau, le coeur pénétré de douleur, et les yeux pleins de larmes.

Un soir que l'on avait jeté l'ancre derrière un grand rocher, il vint à son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays était inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent point s'avancer, dans la crainte de périr en ce lieu. Pour le prince, qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit à marcher, tombant et se relevant cent fois; à la fin il découvrit une grande lueur qui lui parut provenir de quelque feu; à mesure qu'il s'en approchait, il entendait beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles. Bien loin d'avoir peur, il se hâta d'arriver à une grande forge ouverte de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu'il semblait que le soleil brillait au fond: trente géants, qui n'avaient chacun qu'un oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes.

Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:

«Si vous êtes capables de pitié parmi le fer et le feu qui vous environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle Constancia, que des marchands emmènent captive, que je sache où je pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le donnerai de tout mon coeur.»

Il eut à peine cessé sa petite harangue, que le bruit avait cessé à son arrivée, recommença avec plus de force.

«Hélas! dit-il, vous n'êtes point touchés de ma douleur, barbares, je ne dois rien attendre de vous!»

Il voulut aussitôt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus bel enfant que l'imagination puisse jamais se représenter: il était plus brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considéré ses charmes, le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flèches qu'il portait, il ne douta point que ce ne fût Cupidon. C'était lui en effet qui lui cria:

«Arrête, Constancio, tu brûles d'une flamme trop pure pour que je te refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai blessé pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la défends contre le géant qui la persécute. La fée Souveraine est mon intime amie; nous sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'éprouve ta passion avant que de te découvrir où elle est.

--Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'écria le prince, je n'omettrai rien pour t'obéir.

--Jette-toi dans ce feu, répliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu n'aimes pas uniquement et fidèlement, tu es perdu.

--Je n'ai aucun sujet d'avoir peur», dit Constancio.

Aussitôt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne sachant où il était, ni ce qu'il était lui-même.

Il dormit trente heures, et se trouva à son réveil le plus beau pigeon qui fût au monde; au lieu d'être dans cette horrible fournaise, il était couché dans un petit nid de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Il fut aussi surpris qu'on peut jamais l'être; ses pieds pattus, les différentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'étonnaient beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il eût conservé celui de son esprit.

Il envisagea cette métamorphose comme le comble de tous les malheurs: «Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-même, quelle récompense donnes-tu au plus parfait de tous les amants? Faut-il être léger, traître et parjure pour trouver grâce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractère que tu as couronnés, pendant que tu affliges ceux qui sont véritablement fidèles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi extraordinaire que la mienne? Me voilà pigeon: encore si je pouvais parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aimé le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de climats différents ma chère maîtresse, et je m'en informerais à tant de personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la liberté de prononcer son nom; et l'unique remède qu'il m'est permis de tenter, c'est de me précipiter dans quelque abîme pour y mourir.»

Occupé de cette funeste résolution, il vola sur une haute montagne d'où il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgré lui; il en fut étonné; car n'ayant pas encore été pigeon, il ignorait de quel secours peuvent être des plumes; il prit la résolution de se les arracher toutes, et sans quartier il commença de se plumer.

Ainsi dépouillé, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un rocher, quand deux filles survinrent. Dès qu'elles virent cet infortuné oiseau, l'une se dit à l'autre:

«D'où vient cet infortuné pigeon? Sort-il des serres aiguës de quelque oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?

--J'ignore d'où il vient, répondit la plus jeune, mais je sais bien où il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle, tenir compagnie à cinq de son espèce, dont je veux faire une tourte pour la fée Souveraine.»

Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha pour qu'elle lui fît la grâce de le tuer promptement: mais ce qui devait causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvèrent si poli et si familier, qu'elles résolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma dans une corbeille couverte où elle mettait ordinairement son ouvrage, et elles continuèrent leur promenade.

«Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre maîtresse a bien des affaires, elle monte à tout moment sur son chameau de feu, et va jour et nuit d'un pôle à l'autre sans s'arrêter.

--Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.

--Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi de mon secret.

--Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des choses surprenantes.»

Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant: il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile de représenter l'état où il était.

La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite:

«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.»

La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les vieux pères et les vieux ramiers.

La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui dit:

«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que tu aies tout l'honneur de l'aventure.»

Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il écouta ce que la fée voulait lui dire.

«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir, dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt leur arracher cette proie.