Chapter 11
«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate, s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa force jusqu'à sa grande tour.
«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve. En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin, qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an, pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.
«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce sont des gardes bien redoutables et bien cruels.
«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue, et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon, l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà; sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous vous sauverez heureusement.»
Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son jargon, et répondant à ses désirs:
«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.»
Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour, dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été occupé de choses bien plus importantes.
Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps ébloui.
«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant: hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai conçu?»
Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant, comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.
Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.
Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie: il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la princesse:
«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?
--Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais plus qu'elle.»
Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais: elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours dans ses intérêts.
«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.
--Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous m'allez dire que je suis un extravagant.
--Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec plaisir.
--Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.
--Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.
--C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection.
--Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de vous voir.»
Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce nouvel événement.
«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée.
--Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour.
--Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés.
--Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle solitude.»
La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.
«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée.
--Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon.
--Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe.
--Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous rendrai votre première figure.»
Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson, en cas qu'il ne fût pas mort.
«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais arraché.»
À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les aventures d'un mouton qui lui avait été si cher.
«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.»
La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont toujours aimés fidèlement.
D'un amour pur nous voyons le destin: Des troubles renaissants, un espoir incertain, De tristes accidents, de fatales traverses Affligent quelquefois les plus parfaits amants. L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants, Pour conduire au bonheur, a des routes diverses: Le ciel, en les troublant, assure nos désirs. Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudes Vous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs; Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes, Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.
Le Prince Marcassin
Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables. Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil, qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.
Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en pitié, dit:
«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.
--Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.
--Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.
--Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»
Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit point.
Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas! dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa davantage.
«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y ajouter quelque sorte de foi.»
Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.
«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.
--Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse cette consolation!»
Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.
Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse, quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.
Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.
Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.
«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.
--Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»
Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur, on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il faisait toutes ces choses avec assez de grâce.
La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait, autant qu'il était possible, les manières marcassines.
Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la regardant d'un air affable, lui dit:
«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet; je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.
«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»
La fée lui répliqua encore une fois:
«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet, je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.
La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole: elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins odieux.
«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je viens de vous raconter.
--Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»
La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi; cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin de consoler son mari.