Chapter 12
Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes, des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments, il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux grandes assemblées.
Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté; que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté, pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps.
La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre, et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.
Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin, s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.
À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai, comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.
«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui serait ravi de vous rendre heureuse.»
À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le prince dont il parlait, et elle lui répondit:
«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne changera jamais.
--Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait sa fortune à vous plaire?
--Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos.
--Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens, mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez pas.»
En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille tremblait.
Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes, lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa cette nouvelle.
«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.
--Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre repos?»
Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on lui offrait.
Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée; qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise d'entendre que le sanglier était amoureux.
«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon fils, et quels enfants peux-tu espérer?
--Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt que de la voir entre les bras d'un autre.
--As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une fille dont la naissance est inférieure à la tienne?
--Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour vouloir un malheureux cochon comme moi?
--Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il faudra bien qu'elle nous reste.
--Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse.
--Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un sanglier et l'homme du monde le plus charmant.
--Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la cause?
--Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?
--Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.»
La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour qu'elle voudrait choisir.
«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné.
--Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas.
--Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre.
--Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le lui arracherais sans miséricorde.»
La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur elle du soin de faire obéir sa fille.
En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon, et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour s'en parer quand elle viendrait au palais.
Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui prit la main.
«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs!
--Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon, à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt que de n'être pas à vous.
--Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous accoutumerez-vous avec cet affreux prince.
--Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes douleurs.
--Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste, aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.
--Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»
Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais paraître à la cour.
«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher; je n'ai que de l'horreur pour vous.
--Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins ma femme, et tu en souffriras davantage.»
Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables. Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son fils.
Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.
Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui porteraient envie.
«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché d'une forte passion pour vous.»
Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille menaces:
«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant; ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»
Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique. Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait grand bruit.
La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:
«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire; il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre enterrement.
--Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé pour lui, je n'ai point changé comme vous.
--Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit; souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la reconnaissance que vous lui devez.»
Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.
Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement; après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira. L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement, et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.
Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra. Il tenait un poignard dans sa main.
«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez, malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»
À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard dans le coeur.
Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.
«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la lumière du jour me deviendrait insupportable.»
Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba sans vie.
Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.
Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se trouver heureux l'avoir perdue.
«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»
La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.
Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»
Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:
«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma sincérité?
--Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là?
--Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes, l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore plus longues, mais elles auront un terme.
--Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin! dit la reine.