Chapter 13
--Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de te soulager par quelque espérance.»
Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.
Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât ces vers sur le tombeau de sa femme:
Destin rigoureux, loi cruelle! Ismène, tu descends dans la nuit éternelle: Tes yeux, dont tous les coeurs devaient être charmés, Tes yeux sont pour jamais fermés. Destin rigoureux, loi cruelle! Ismène, tu descends dans la nuit éternelle.
Tout le monde fut surpris qu'il conservât un souvenir si tendre pour une personne qui lui avait témoigné tant d'aversion. Il entra peu à peu dans la société des dames, et fut frappé des charmes de Zélonide: c'était la soeur d'Ismène, qui n'était pas moins agréable qu'elle, et qui lui ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacité; il crut que si quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismène, c'était la jeune Zélonide. Elle lui faisait mille honnêtetés, car il ne lui entrait pas dans l'esprit qu'il voulût l'épouser; mais cependant il en prit la résolution. Et un jour que la reine était seule dans son cabinet, il s'y rendit avec un air plus gai qu'à son ordinaire:
«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette affaire ne tarde pas.
--Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais, moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme toi, l'on doit se cacher.
J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer.
--Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme, qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère.
--Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon mariage se fasse au plus tôt.»
La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui, elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa complaisance.
La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux.
«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes qualités.
--Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués; comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne qu'à leur fortune!
--Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si soigneuse de me découvrir?
--Ô source d'amour-propre! s'écria la reine, de quelque côté qu'on jette les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en assurent.
--Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrâces; j'y suis peut-être plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le maître de me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier pour prendre une tête d'homme, ornée de longs cheveux: je consens qu'on me reprenne sur la mauvaise humeur, l'inégalité, l'avarice, enfin sur toutes les choses qui peuvent se corriger: mais à l'égard de ma personne, vous conviendrez, s'il vous plaît, que je suis à plaindre, et non pas à blâmer.»
La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il était si entêté de se marier, il pouvait voir Zélonide, et prendre des mesures avec elle.
Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage avec sa mère. Il courut chez Zélonide: il entra sans façon dans sa chambre; et l'ayant trouvée dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:
«Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne te déplaira pas; je veux te marier.
--Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mariée de votre main, je n'aurai rien à souhaiter.
--Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume; mais il n'est pas beau.
--N'importe, dit-elle, ma mère a tant de dureté pour moi, que je serai trop heureuse de changer de condition.
--Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.
Zélonide le regarda avec attention, et parut étonnée.
--Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou de chagrin?
--Je ne me souviens point, seigneur, répliqua-t-elle, d'avoir vu personne à la cour qui vous ressemble.
--Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma chère enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et la couronne avec toi.
--Ô dieux! qu'entends-je? s'écria douloureusement Zélonide.
--Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais espérer d'être reine? J'ai la bonté de jeter les yeux sur toi; songe à mériter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismène.
--Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne souhaite qu'une vie tranquille et retirée, laissez-moi la maîtresse de mon sort.
--Tu ne mérites guère les violences que je te fais, s'écria-t-il, pour t'élever sur le trône; mais une fatalité qui m'est inconnue, me force à t'épouser.»
Zélonide ne lui répondit que par ses larmes.
Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mère pour lui découvrir ses intentions, afin qu'elle disposât Zélonide à faire de bonne grâce ce qu'il désirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer entre eux, et la répugnance qu'elle avait témoignée pour un mariage qui faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mère comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et lorsqu'Ismène se tua, elle en fut bien plus affligée par rapport à ses intérêts, que par rapport à la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle ressentit une extrême joie, que le crasseux Marcassin voulût prendre une nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta à ses pieds; elle l'embrassa, et lui rendit mille grâces pour un honneur qui la touchait si sensiblement. Elle l'assura que Zélonide lui obéirait, ou qu'elle la poignarderait à ses yeux.
«Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine à lui faire violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs à la tête, j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je suis cependant résolu de n'épouser qu'une fille aimable.
--Vous avez raison, seigneur, répliqua la maligne vieille, il faut vous satisfaire; si elles sont mécontentes, c'est qu'elles ne connaissent point leurs véritables avantages.»
Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'était donc une chose résolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prières de Zélonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus magnifique, et l'envoya à sa maîtresse. Comme sa mère était présente lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa les refuser; mais elle marqua une grande indifférence pour ce qu'on lui présentait, excepté pour un poignard, dont la garde était garnie de diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit à sa ceinture, parce que les dames en ce pays-là en portaient ordinairement.
Puis elle dit:
«Je suis trompée si ce n'est ce même poignard qui a percé le sein de ma pauvre soeur?
--Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux à qui elle parlait; mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.
--Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez pour l'imiter!
--Ah! ma soeur, s'écria Marthesie, quelles funestes pensées roulent dans votre esprit! voulez-vous mourir?
--Non! répondit Zélonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une telle victime; mais j'atteste les dieux que...»
Elle n'en put dire davantage, ses larmes étouffèrent ses plaintes et sa voix.
L'amoureux Marcassin ayant été informé de la manière dont Zélonide avait reçu son présent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit par gloire, il ne voulut pas le faire, et résolut de suivre son premier dessein avec la dernière chaleur. Le roi et la reine lui remirent le soin de cette grande fête. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait toujours dans ce qu'il faisait un certain goût de Marcassin très extraordinaire: la cérémonie se fit dans une vaste forêt, où l'on dressa des tables chargées de venaison pour toutes les bêtes féroces et sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du festin.
C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour, sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui.
Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide; Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait Marcassin:
«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en purgerons la terre cette nuit.»
Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide:
«Je suis résolue à tout pour votre service.
--Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.»
Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard, et s'éloigna d'elle pour un moment.
Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle. «Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement, que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes! Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui demanda ce qu'il avait.
«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que vous m'avez fait?
--Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.»
La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre.
«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait point le dessein de Zélonide.
«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes défenses dans la gorge, dont elle expira peu après.
Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence contre cette malheureuse princesse.
La reine ne put s'empêcher de la regretter.
«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours finir un jour de noce par une pompe funèbre.»
Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se réveillait à tous moments pour le tourmenter.
«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.»
Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient.
Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher: mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer le prince.
Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville, qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle apprenait par ce moyen que son fils était vivant.
La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans avoir la force de se sauver.
Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit:
«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal, il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris, depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux, parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue, Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas! qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme moi dans le fond de ma caverne?»
Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour lui répondre.
«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs.
--À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi.
--Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où vous êtes toujours aimé?
--Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens, lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.
«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède.
--Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'à présent aucun sujet de vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'étaient chères, laissez-moi du temps pour prendre une résolution si extraordinaire.
--Vous me demandez peut-être du temps, lui dit-il, pour me trahir?
--Je n'en suis pas capable, répliqua-t-elle, et je vous assure dès à présent que personne ne saura que je vous ai vu.
--Reviendrez-vous ici? lui dit-il.
--N'en doutez pas, continua-t-elle.
--Ah! votre mère s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontré un sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc, Marthesie, venez avec moi.
--En quel lieu me mènerez-vous? dit-elle.
--Dans une profonde grotte, répliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes fraîches; cent échos y répondent à l'envi à la voix plaintive de bergers amoureux et maltraités.