Chapter 14
--C'est là que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle, c'est là que je serai dévorée par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie. Ajoutez que ma mère, au désespoir de m'avoir perdue, me fera chercher partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.
--Allons où vous voudrez, lui dit-il, l'équipage d'un pauvre sanglier est bientôt fait.
--J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.
--Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles, et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi, Marthesie, ils n'ajouteront rien à votre beauté, et je suis certain qu'ils en terniront l'éclat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre teint que l'eau fraîche et claire des fontaines; vous avez les cheveux tout frisés, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets où l'araignée prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure; vos dents sont mieux rangées et aussi blanches que des perles; contentez-vous de leur éclat et laissez les babioles aux personnes moins aimables que vous.
--Je suis très satisfaite de tout ce que vous me dites, répliqua-t-elle, mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne, n'ayant pour compagnie que des lézards et des limaçons. Ne vaut-il pas mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre père? Je vous promets que s'ils consentent à notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me mettre dans un rang glorieux?
--Je vous aime, belle maîtresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas; l'ambition vous engagerait à me recevoir pour époux, j'ai trop de délicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-là.
--Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, à juger mal de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose que de vous promettre une sincère amitié. Faites-y réflexion, vous me verrez dans peu de jours en ces mêmes lieux.»
Le prince prit congé d'elle, et se retira dans sa grotte ténébreuse, fort occupé de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre étoile l'avait rendu si haïssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'à ce jour, il n'avait pas été flatté d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus sensible à celles de Marthesie; et son amour ingénieux lui ayant inspiré le dessein de la régaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils ressentirent la force de sa dent carnassière. Ensuite il les arrangea dans sa caverne, attendant le moment où Marthesie lui tiendrait parole.
Elle ne savait de son côté quelle résolution prendre; quand Marcassin aurait été aussi beau qu'il était laid, quand ils se seraient aimés autant qu'Astrée et Céladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude; mais qu'il s'en fallait que Marcassin fût Céladon! Cependant elle n'était point engagée; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui plaire, et elle était dans la résolution de vivre parfaitement bien avec le prince, s'il voulait quitter sa forêt.
Elle se déroba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour, dans la crainte de perdre le moment où elle y viendrait. Dès qu'il l'aperçut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant à ses pieds, il lui fit connaître que les sangliers ont, quand ils veulent, des manières de saluer fort galantes.
Ils se retirèrent ensuite dans un lieu écarté, et Marcassin la regardant avec des petits yeux pleins de feu et de passion:
«Que dois-je espérer, lui dit-il, de votre tendresse?
--Vous pouvez en espérer beaucoup, répliqua-t-elle, si vous êtes dans le dessein de revenir à la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas la force de passer le reste de ma vie éloignée de tout commerce.
--Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour moi, par pitié et par générosité, ce que vous feriez pour un autre par inclination.
--Eh! qui vous dit, répondit-elle, que ces sentiments n'ont point de part à l'amitié que je vous témoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre père.
--Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-même de ce que vous voulez que j'abandonne pour vous.»
À cette proposition elle hésita un peu, elle craignait qu'il ne la retînt malgré elle; il devina ce qu'elle pensait.
«Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des moyens violents!»
Marthesie se fia à la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait égorgés pour la régaler. Cette espèce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en détourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais Marcassin prenant l'air et le ton d'un maître, lui dit:
«Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indifférent pour vous laisser la liberté de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empêchent de retourner chez le roi mon père; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les bois, que les hôtes qui les habitent soient témoins de nos serments mutuels.»
Elle n'avait pas la même envie que lui de s'engager; mais elle était enfermée dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y était-elle allée? ne devait-elle pas prévoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit des reproches à Marcassin.
«Comment pourrai-je me fier à vos paroles, lui dit-elle, puisque vous manquez à la première que vous m'avez donnée?
--Il faut bien, lui dit-il en souriant à la Marcassine, qu'il y ait un peu de l'homme mêlé avec le sanglier; ce défaut de parole que vous me reprochez, cette petite finesse où je ménage mes intérêts, c'est justement l'homme qui agit; car pour parler sans façon, les animaux ont plus d'honneur entre eux que les hommes.
--Hélas! répondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le coeur d'un homme, et la figure d'une bête; soyez donc ou tout un, ou tout autre, après cela je me résoudrai à ce que vous souhaitez.
--Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans être ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point de sortir d'ici?»
Elle redoubla ses pleurs et ses prières, il n'en fut point touché; et après avoir contesté longtemps, elle consentit à le recevoir pour époux, et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chèrement que s'il était le plus aimable prince du monde.
Ces manières obligeantes le charmèrent, il baisa mille fois ses mains, et l'assura à son tour qu'elle ne serait peut-être pas si malheureuse qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle mangerait des animaux qu'il avait tués.
«Non, dit-elle, cela n'est pas de mon goût; si vous pouvez m'apporter des fruits, vous me ferez plaisir.»
Il sortit, et ferma si bien l'entrée de la caverne, qu'il était impossible à Marthesie de se sauver; mais elle avait pris là-dessus son parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.
Marcassin chargea trois hérissons d'oranges, de limes douces, de citrons et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont couverts, et la provision vint très commodément jusqu'à la grotte, il y entra, et pria Marthesie d'en manger.
«Voilà un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point à celui que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espère que, encore qu'il y ait moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.
--Plaise aux dieux de le permettre ainsi!» répliqua-t-elle.
Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du sanglier, dont il fut ravi.
Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent. Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps: «Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude où il vivait n'en eût rien diminué.
Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise; touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que jamais.
Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un véritable désespoir.
«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort.
--Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne, répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement que je n'y pourrai résister.
--Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare? Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
--Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes les nuits votre place à un homme?
--Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en dormant vous vous forgez cette chimère.»
Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles, qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus.
En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents, qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le craignait autant qu'elle l'aimait.
Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille.
Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse, et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps. On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte? disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva, voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha, puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire.
L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint; elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne.
«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?»
Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite:
«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante métamorphose.
«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent, elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.
«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas possible que je pusse vous plaire!
«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort, mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette grande affaire se découvrira.»
«Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai déjà raconté de la reine ma mère: je lui fis de très humbles remerciements pour les bonnes nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mêlée d'espérance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus assez heureux pour recevoir des marques de votre amitié, ma satisfaction augmenta de toute manière, et mon impatience était violente de pouvoir partager mon secret avec vous. La fée, qui ne l'ignorait pas, me venait menacer la nuit des plus grandes disgrâces si je ne savais me taire. «Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aimé, puisque vous m'obligez à cacher une chose si agréable à la personne du monde que j'aime le plus?» Elle riait de ma peine, et me défendait de m'affliger, parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter les fées.
--Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une idée charmante de votre métamorphose.
--Je me flatte, dit-il, que les fées ne voudront pas nous faire souffrir longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous paraît de mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui mettaient à l'entrée de la grotte tous les beaux fruits que vous avez mangés.»
Marthesie ne se lassait point de remercier les fées de tant de grâces.
Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle était devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains, rien n'y faisait. Il était bien triste et déplorait son malheur; car il craignait, avec raison, que la fée qui l'avait si bien marcassiné ne vînt la lui remettre pour longtemps.
«Hélas! ma chère Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous caché cette fatale peau? C'est peut-être pour nous en punir que je ne puis m'en servir comme je faisais. Si les fées sont en colère, comment les apaiserons-nous?»
Marthesie pleurait de son côté; c'était là un sujet d'affliction bien singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.
Dans ce moment la grotte trembla, puis la voûte s'ouvrit; ils virent tomber six quenouilles chargées de soie, trois blanches et trois noires, qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:
«Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles blanches et noires, ils seront heureux.»
Le prince rêva un peu, et dit ensuite:
«Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fées qui m'ont doué à ma naissance.
--Et pour moi, s'écria Marthesie, je devine que ces trois noires signifient mes deux soeurs et Coridon.»
En même temps les fées parurent à la place des quenouilles blanches. Ismène, Zélonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais été si effrayant que ce retour de l'autre monde.
«Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils à Marthesie; les prudentes fées ont eu la bonté de nous secourir. Et dans le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un bateau où rien n'a manqué à nos plaisirs, que celui de vous voir avec nous.
--Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismène et son amant sans vie, et ce n'est pas de ma main que Zélonide a perdu la sienne?
--Non, dirent les fées, vos yeux fascinés ont été la dupe de nos soins: tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle maîtresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tué son ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.
--Vous m'allez jeter dans d'étranges doutes, dit le prince Marcassin; il semble, à vous entendre, qu'il ne faut pas même croire ce qu'on voit.
--La règle n'est pas toujours générale, répliquèrent les fées: mais il est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui nous paraît de plus certain.»
Le prince et sa femme remercièrent les fées de l'instruction qu'elles venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conservée à des personnes qui leur étaient si chères:
«Mais, ajouta Marthesie, en se jetant à leurs pieds, ne puis-je espérer que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier à mon fidèle Marcassin?
--Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de retourner à la cour.»
Aussitôt la grotte prit la figure d'une superbe tente, où le prince trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillèrent magnifiquement. Marthesie trouva de son côté des dames d'atour, et une toilette d'un travail exquis, où rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer; ensuite le dîner fut servi comme un repas ordonné par les fées. C'est en dire assez.
Jamais joie n'a été plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert de peine, n'égalait point le plaisir de se voir non seulement homme, mais un homme infiniment aimable. Après que l'on fut sorti de table, plusieurs carrosses magnifiques, attelés des plus beaux chevaux du monde, vinrent à toute bride. Ils y montèrent avec le reste de la petite troupe. Des gardes à cheval marchaient devant et derrière les carrosses. C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.
On ne savait à la cour d'où venait ce pompeux équipage, et l'on savait encore moins qui était dedans, lorsqu'un héraut le publia à haute voix, au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour voir son prince. Tout le monde en demeura charmé, et personne ne voulut douter de la vérité d'une aventure qui paraissait pourtant bien douteuse.
Ces nouvelles étant parvenues au roi et à la reine, ils descendirent promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort à son père, qu'il aurait été difficile de s'y méprendre. On ne s'y méprit pas: aussi jamais allégresse n'a été plus universelle. Au bout de quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.
Le plus grand effort de courage, Lorsque l'on est bien amoureux, Est de pouvoir cacher à l'objet de ses voeux Ce qu'à dissimuler le devoir nous engage: Marcassin sut par là mériter l'avantage De rentrer triomphant dans une auguste cour. Qu'on blâme, j'y consens, sa trop faible tendresse, Il vaut mieux manquer à l'amour, Que de manquer à la sagesse.
La Princesse Belle-Étoile