Contes, Tome II

Chapter 15

Chapter 154,031 wordsPublic domain

Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants. Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin. Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très rarement.

Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son corps était tout courbé, et son visage plein de rides.

«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»

Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse, qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup d'esprit.

Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva, elle dit à la princesse:

«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»

La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:

«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez payée quand je fais quelque plaisir.

--Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez souper ici, nous ferions encore mieux.

--Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez sans songer à moi, sera accompli.»

En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce ne fût une fée.

Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui cueillaient des fraises l'entendirent.

«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en acheter pour les voiles de ses navires.

--Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.

--Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait, j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille; que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres, avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche chaîne d'or.»

Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui.

Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria aussitôt:

«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.

--Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier avec cette jolie brunette.

--Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît infiniment.»

Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.

Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.

Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles bénissaient l'heure où elles l'avaient connue.

Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le roi se leva, et dit:

«Achevons la fête par où elle devait commencer.»

Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants. L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.

Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour. Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.

Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une mer toujours agitée.

«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.

--Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie?

--Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.

--Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des officiers.

--Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je craindrais d'en trouver en eux.»

Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui parlait comme un philosophe.

Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.

Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville, précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.

La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies; mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.

«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais l'être.»

La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec plaisir l'occasion de leur faire du mal.

La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet, il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement, qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut aussitôt.

L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.

«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.

--Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y a que la manière qui m'embarrasse.

--Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne. Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la princesse, que l'on fera mourir.

--Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut avoir les petits chiens.

--Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»

Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la rousse, se rendit auprès de la reine.

«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui veuille donner à téter à des chiens.»

La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:

«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»

Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures, eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.

Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la mère.

La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si auguste.

Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa récompense.

La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.

Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut, elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant, n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi, le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle recevrait ce traitement comme une grande grâce.

Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque morte.

Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en souhaitait depuis longtemps.

Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins qu'elle.

«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos plus grands capitaines.»

La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second, Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.

Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.

C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.