Chapter 16
Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui surprenait tous ces grands maîtres.
Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et elle l'aima plus que les autres.
À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait; ils n'en eurent d'abord que du plaisir.
«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la terre.
--Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à toute l'élévation que vous me souhaitez.»
Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage, elle ajoutait:
«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, dussé-je ne vous voir jamais.»
Ils disaient aussitôt:
«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.
--Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?
--Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de vos nouvelles.»
Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel, s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher davantage les moyens de se faire aimer.
«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et eux.»
Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait chaque jour une galanterie nouvelle.
Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main; c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.
Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.
«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas le frère de Julie!
--Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas, nous est-elle moins due!»
En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les peignait, il les avait comme ses cousins.
Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle l'entendit qui disait au corsaire:
«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est, nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi parfait qu'eux?
--Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas ordinaire qu'on en ait quatre.
--Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il n'a ni étoile ni chaîne au cou.
--Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus rien à souhaiter que de découvrir leur origine.
--Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés, et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est caché.»
Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur dire à tous une aventure si extraordinaire.
Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint au-devant d'elle plus vite que les autres.
Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?
--J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en particulier, je suis venue vous chercher.
Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»
Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste et rêveuse, sans lui répondre.
Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée d'arbres:
«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens d'entendre.»
Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.
Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.
«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»
Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient cachée avec tant de soin eût été découverte.
«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»
Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été interrompu par le prince Heureux.
«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes nos aventures.»
À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.
Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.
Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui. La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil accident, elle la laissa aller.
«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»
La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers eux, et leur cria:
«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»
Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.
«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.
--Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.
--Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»
Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa faveur.
Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient composer une forêt flottante.
Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire: celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient s'approcher.
Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils logèrent commodément avec tout leur train.
Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir, que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait à grands pas, et disait:
«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens; voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»
La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des étoiles sur le front.
Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or, descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait; mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce qu'elle vient d'une voyageuse.