Contes, Tome II

Chapter 17

Chapter 174,014 wordsPublic domain

Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.

Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé Belle-Étoile et ses frères par son ordre.

«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et qu'ils n'en apportent le mauvais air.

--Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.

--En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.»

Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il s'avança.

Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir, l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.

Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.

«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.

--Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers; je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais déjà fait venir loger dans le palais.»

La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement.

Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:

«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le pardonnerai.»

Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable, qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.

La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la princesse, où elle chanta ces paroles:

La beauté peut tout surmonter, Heureux qui sait en profiter! La beauté s'efface, L'âge de glace Vient en ternir toutes les fleurs. Qu'on a de douleurs Quand on repasse Les attraits que l'on a perdus! On se désespère, Et l'on prend pour plaire Des soins superflus. Jeunes coeurs, laissez-vous charmer; Dans le bel âge l'on doit aimer. La beauté s'efface, L'âge de glace Vient en ternir toutes les fleurs. Qu'on a de douleurs Quand on repasse Les attraits que l'on a perdus! On se désespère, Et l'on prend pour plaire Des soins superflus.

Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut, Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie, elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été faites pour elle.

«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis dont vous ne devez pas manquer de profiter.

--Et quel est-il? dit Belle-Étoile.

--Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre, ajouta-t-elle, vous le saurez.

--Vous y pouvez venir», repartit la princesse.

Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne perd point quand on l'a une fois.

«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.

--Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.

--L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front; j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de tendresse extraordinaires.

--Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile.

--Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de moins que d'être belle cent ans après votre mort.

--Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.»

La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi; elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.

Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur; elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart d'heure, avec elle sans le remarquer.

«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure; peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les autres.

--La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.

--Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est impossible d'en avoir.

--Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»

Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.

Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné, qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience, et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le conjurait de revenir.

Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur; elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.

«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se perdre.

--Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»

Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit tout ce qui pouvait les faire périr.

Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.

Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu. Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin. Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds; elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle n'avait été triste.

«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille, je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames; elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.»

En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse, vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards, blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité, qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi rassemblés.

«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en remercier.»

Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut contente.

Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis, demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits, qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse.

Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir l'eau qui danse.

«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler par cette faveur celles que vous m'avez faites.»

En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.

«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.»

La tourterelle lui répondit du haut des airs:

«Eh! savez-vous qui je suis?»

Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.» Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu, que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux, et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse éprouver.

Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de fâcheux.

La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.

Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et lui dit d'un air plein d'amitié:

«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en être étourdi.

--Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.

--Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y pensez pas.

--Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté le corps de mon cher frère mort ou mourant?

--Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.

--N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.

--En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.»

Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi; elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir que d'avoir la pomme qui chante.

Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra, et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus il avait envie de le savoir.

Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.

«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office; hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur, continua-t-il, et cessez de vous affliger.»

Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table; elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir.