Contes, Tome II

Chapter 18

Chapter 184,005 wordsPublic domain

Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne sachant point où il prendrait la pomme qui chante.

Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure, qui sans doute devait être terrible.

Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui rendre leurs très humbles respects.

Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda d'un air civil, et lui dit:

«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez point en quel lieu est la pomme qui chante.»

Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:

«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.

--Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.

--Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye.

--N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter, enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.

--Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y aller.

--Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à son tour.

Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul, allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence incroyable.

Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage, lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête, déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince:

«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.

--Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un pour me faire réussir dans mon entreprise.

--Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.»

Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils arrivèrent proche d'une montagne de sable.

«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle.

Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage pour son cheval, entièrement de miroirs.

«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.»

Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la tourterelle de lui dire ce que c'était.

«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière ravissante.»

Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la situation où il était; en même temps il entendit ces paroles:

L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle: Ne cessez point d'être amoureux, Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle, Aimez, persévérez, et vous serez heureux.

«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient de me l'annoncer.»

La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir.

L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme. Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha de retourner vers la pomme qui chante.

Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il retourna avec la sienne vers la princesse.

Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres; elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse! s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle, peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.»

Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.

Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt:

Réveillez-vous, belle endormie.

La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien, et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point, que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable.

Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation.

Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher quand vous vous exposez pour me l'acquérir.

--Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez, Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous n'ayez déjà!»

Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.

La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses conseils.

Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop vrai; elle retourna chez la reine-mère.

«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes nouvelles? Les enfants ont-ils péri?

--Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en délivrer.

--Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu les épargnes.»

La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire.

Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui se promenait seule, attendant le retour de ses frères.

«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant: charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante: certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis.

--Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle, quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer l'inquiétude qu'ils m'ont causée.

--L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il en est de douces et de tendres.

--Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense.

Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais mes excuses.

--Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où l'absence de mon frère m'a réduite.

--Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante; l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout; et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.»

Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira. La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère, de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur les lys et sur les roses.

Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres, s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe d'une de ses flèches contre son coeur:

«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à mourir.»

La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage.

Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus, et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui était agréable.

Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de lui, il continua son voyage.

Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait, sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle, aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la seule chose qui leur était permise.

Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles: ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil résolut d'aller chercher frère.

Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut, il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler.

Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive douleur.

Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet, Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et de déplorer leur aventure.

Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle.

La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les heureuses influences du soleil.

Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter, lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus. Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre:

«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?

--Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.

--Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.»

Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:

«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix, ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous; quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter: c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.»

La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe: cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre.

Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix; il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.

«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne fasse.

--Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.