Chapter 19
--J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»
La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur, elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à nos trois princes.
Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères, trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.
Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages avaient péri.
La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse, et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait jusqu'à ses pieds.
En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que des doguins, il consentait à tout.
Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres afin qu'on les avertît à leur retour.
Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet, Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille, parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour, et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie.
En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose, toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien, entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout, parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:
«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui; votre présence me fait un plaisir sensible.»
En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne chère.
La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait ordonnés pour leur dîner.
Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins? Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter.
Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de tout.
Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile:
«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir.
--Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui nous occupe jour et nuit.
--À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?
--Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces trois raretés pour vous divertir.
--J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si agréable.
Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés: en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»
Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis, couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration, quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.
«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle fille et ces trois cavaliers.
--Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible, elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième, appelé Chéri, est ton neveu.»
Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire, sans négliger la moindre circonstance.
Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et l'obligea de s'y asseoir.
Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine, ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels, ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments; elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le temps de se repentir de tous leurs crimes.
Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées, chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet, le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de satisfaction.
Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui se passait à la cour.
«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les soins que j'ai pris de votre famille.»
La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène, sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait protégés.
«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.»
La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés, il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait.
L'amour, n'en déplaise aux censeurs, Est l'origine de la gloire; Il fait animer les grands coeurs À braver le péril, à chercher la victoire. C'est lui, qui, dans tout l'univers, A du prince Chéri conservé la mémoire; Et qui lui fit tenter tous les exploits divers Que l'on remarque en son histoire. Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour, Il faut se préparer à servir ses caprices; Mais un coeur ne craint pas les plus grands précipices, S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.
End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy