Chapter 8
«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai, d'autres le feront aussi.
--Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne m'ennuierai pas.»
Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse parurent sur un coteau.
«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir; allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»
Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi que s'appelait le prince) lui avait enseigné.
Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.
Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite; il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits, il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que pour un prince qui était si proche du trône.
Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents; de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule, Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris d'entendre ces paroles:
Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur; Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure; Je me sens déchirer d'une vive blessure, Constancio devient le maître de mon coeur. L'autre jour je le vis dans cette solitude, Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts; Il chantait son inquiétude, Assis sous ces ombrages frais. Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue; Je demeurai longtemps immobile, éperdue; De la main de l'Amour je vis partir les traits Que je porte au fond de mon âme. Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits; Je vois par l'ardeur qui m'enflamme, Que je n'en guérirai jamais.
Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah! que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre? Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!»
Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs:
«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de combler vos jours de bonheur.
--Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le marquer.
--Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air empressé.
--Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous venez de chanter.
--Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile de vous apprendre rien là-dessus.»
Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle était embarrassée et tenait les yeux baissés.
«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda encore avec plus d'application.
--Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il n'eut pas le temps de l'arrêter.
La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois; son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand prince.
Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il l'avait chargé de ses moutons.
Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant, il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement.
Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses; tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer.
«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille aime; il faut que ce soit en son pays.
--Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?
--Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre son amant?
--Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que j'ai entendues.
--Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute quelque chose lui a plu ailleurs.
--Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien, dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.»
Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler à Constancia.
«Qu'avez-vous, belle bergère? lui dit-il. Vous paraissez mélancolique malgré toutes les raisons que vous avez d'être plus gaie qu'une autre?
--Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis réduite à garder des moutons; éloignée de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de mes parents, tout cela est-il fort agréable?
--Non, répliqua-t-il, mais vous êtes la plus aimable personne du monde, vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manière ravissante, et rien ne peut égaler votre beauté.
--Quand je posséderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu, dit-elle, en poussant un profond soupir.
--Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il faut être née sur le trône et du sang des dieux, pour vivre contente? Ah! détrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et malgré l'inégalité de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher quelquefois, je l'étudie, je pénètre ce qui se passe dans son âme, et je sais qu'il n'est point heureux.
--Hé! qui trouble son repos? dit la princesse.
--Une passion fatale, continua Mirtain.
--Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hélas! que je le plains! mais que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour n'être pas aimé.
--Il n'ose s'en flatter, belle bergère, dit-il; et si vous vouliez bien le mettre en repos là-dessus, il ajouterait plus de foi à vos paroles qu'à aucune autre.
--Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince ni de ses amours.»
Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée, et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste, l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.
Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?»
Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait. Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son maître de ce qui s'était passé.
Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain, elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter.
Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement? Mirtain était auprès de lui.
«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments.
--Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre part de venir vous trouver.
--Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la chagriner.»
En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que Constancia.
Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais, hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle, ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution de garder le silence.
Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion, qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le connaître, il éprouvera tout mon courroux.
--Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien éloignés de ceux que vous m'attribuez.»
Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa douleur.
Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion difficiles à exprimer.
«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour les grands maux de tête et de coeur?
--J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs; tout consiste dans la manière de les appliquer.
--Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.
--Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir.
--Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre? continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent fois plus que je ne l'avais imaginé.»
Les reproches de Mirtain faisaient plaisir à Constancia, elle était ravie qu'il la pressât de voir le prince: ce n'était que pour se procurer cette satisfaction, qu'elle s'était vantée de savoir un remède propre à le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.
Mirtain se rendit auprès de lui; il lui conta ce que la bergère avait dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa santé. «Tu cherches à me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je voudrais (dussé-je être trompé) pouvoir penser que cette belle fille a quelque amitié pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses bergères a un secret merveilleux, qu'elle pourra me guérir, obtiens permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me paraître des siècles.»
La reine n'avait pas encore vu la bergère quand Mirtain lui en parla; elle dit qu'elle n'ajoutait point foi à ce que de petites ignorantes se piquaient de savoir, et que c'était là une folie.
«Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'éprouver tout ce que cette jeune fille propose.
--Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le guérit pas, je la traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal à propos.»
Mirtain retourna vers son maître, il lui rendit compte de la mauvaise humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.
«J'aimerais mieux mourir, s'écria le prince; retourne sur tes pas, dis à ma mère que je la prie de laisser cette belle fille auprès de ses innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle prendrait! je sens que cette idée redouble mon mal.»
Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point faire venir Constancia; mais comme elle était naturellement fort prompte, elle se mit en colère de ses irrésolutions:
«Je l'ai envoyé quérir, dit-elle: si elle guérit mon fils, je lui donnerai quelque chose; si elle ne le guérit pas, je sais ce que j'ai à faire. Retournez auprès de lui, et tâchez de le divertir, il est dans une mélancolie qui me désole.»
Mirtain lui obéit, et se garda bien de dire à son maître la mauvaise humeur où il l'avait trouvée, car il serait mort d'inquiétude pour sa bergère.
Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir, elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la belle princesse pâlit, son sang se glaça.
«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me protègent.»
Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien répondre.
Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt une fille du ciel qu'une personne mortelle.
De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et employez vos remèdes sans crainte.»