Contes, Tome II

Chapter 7

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Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.» Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs, qui prononçait distinctement ces paroles:

Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.

La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.

«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre; puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami de la chaleur et du feu.»

Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que manquerait-il à ma félicité?»

Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:

«Où va ainsi ma commère la sauterelle?»

Elle lui répondit aussitôt:

«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?»

Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.

«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il.

--Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle ait des privilèges moins étendus qu'un grillon?

--Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.

--Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler que vous, puisque je suis une fille.

--Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon.

--Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous?

--Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait entendre dans l'air. Elle a dit:

Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.

Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter, je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.»

Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit coin.

«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant couru; comment se porte votre altesse?

--J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son palais infernal!

--Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au Rameau d'Or.

--Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.

--Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en campagne.

--Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»

Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse qui ne se démentait jamais.

Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades, de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes; les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes, d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.

C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises. Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille; car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel paraissaient deux riches couronnes.

«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»

La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse; mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»

L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés; les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit; et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés qui s'y désespéraient.

«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.»

En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en dépendaient.

Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante, Qui ne l'était pas trop pour lors; Elle pouvait, d'une beauté charmante, Demander les rares trésors; C'est une chose bien tentante! Je n'en veux prendre pour témoins, Que les embarras et les soins. Dont pour la conserver le sexe se tourmente. Mais Brillante n'écouta pas Le désir séducteur d'obtenir des appas; Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle: Les roses et les lis d'un visage charmant, Comme les autres fleurs, passent en un moment, Et l'âme demeure immortelle.

Le Pigeon et la Colombe

Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se nommait le royaume des Déserts.

La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille, dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance; mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on fût en état de le secourir.

Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.

Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.

«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que lui.

--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.

--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»

La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez de tranquillité.

La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune apparence qu'il vînt y troubler leur repos.

Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine; c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était l'architecte.

Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume; mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage; mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.

Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse: Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même au céleste Apollon.

Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit, lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.

Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement, elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois, elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle, allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main. Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.

Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin, disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs; alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait: «Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai peut-être pas te secourir.»

Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson: elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!» Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de n'avoir pas cru la fée Souveraine.

Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.

«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs? Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà heureusement trouvée.»

La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles mouraient dans sa bouche.

Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:

Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»

Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.

La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:

«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»

Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer; mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.

La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure, c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt, sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.

Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.

Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée, dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la rencontrer sans un bonheur particulier.

Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant, et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe, et s'endormit d'un profond sommeil.

Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes: leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre.

Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux, si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:

«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de même!

--Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère; procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.

--Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès aujourd'hui à vous rendre mes services.

--Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»

Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre un autre parti: