Contes, Tome II

Chapter 6

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--Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche qu'elle.

--Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible, continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses services.

--Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai bien aise de me mettre sous sa conduite.»

Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque plus marcher.

«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.»

La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.

«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable, et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je suis obligée d'un tel service.

--On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux point d'autre nom que celui de votre esclave.

--Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.»

La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses là-dessus.

La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point indifférente.

Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.

Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette, Il lui parla tant d'amourette, Il lui peignit si bien son feu, sa passion, Et ce qui de deux coeurs fait la douce union, Qu'elle reconnut dans son âme Que ce petit je ne sais quoi Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi, Était une amoureuse flamme. Alors connaissant le danger Où, pour son peu d'expérience, Elle exposait son innocence, Elle évite avec soin cet aimable berger; Mais ce fut pour elle Une peine cruelle! Et que souvent son coeur, soupirant en secret, Lui reprocha de fuir un amant si discret! Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre Ce qui causait ce cruel changement, Cherche partout un moment pour l'apprendre, Mais il le cherche vainement; Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.

Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient par l'état où elle réduisait son aimable berger.

Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel! s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi ma difformité avec ma première indifférence!»

Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et la regardant tendrement:

«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu pour un autre.»

Elle lui repartit aussitôt:

Berger, lorsque je vous évite, Devez-vous vous en alarmer? On connaît assez par ma fuite Que je crains de vous trop aimer. Je fuirais avec moins de peine, Si la haine me faisait fuir; Mais lorsque la raison m'entraîne, L'amour cherche à me retenir. Tout m'alarme; en ce moment même, Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur. Je reste toutefois; quand l'amour est extrême, Berger, que le devoir paraît plein de rigueur! Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime! Adieu; si vous m'aimez, hélas! Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre. Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre; Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.

En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche, pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui; elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop aimable.

On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort. Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir. Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots, incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la généreuse résolution de ne le plus voir.

Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces paroles:

Sans-Pair, de son hameau, Le mieux fait, le plus beau, Aimait la bergère Brillante, Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante. Par mille petits soins, ce berger, chaque jour, Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle, Mais la jeune rebelle Ignorait ce que c'est qu'amour. Son coeur plein de tristesse Soupirait toutefois loin du berger absent: Ce qui marque de la tendresse, Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent. Il est vrai qu'à notre bergère, De tels chagrins n'arrivaient guère; Car son amant la suivait en tous lieux (Elle ne demandait pas mieux). Souvent couchés dessus l'herbette, Il lui chantait des vers de sa façon; La belle avec plaisir écoutait sa musette, Et même apprenait sa chanson.

«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger, tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.

Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur, d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim près d'un bon morceau de lard.

La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme, elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il l'appela et lui dit:

«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant, c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne peut trouver une vengeance plus complète.

--Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite pas moins que ces pauvres princesses.

--Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas m'aimer?

--J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.

--Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.

--J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.

--Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en repentiras pour longtemps.

--N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.

--Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera sauterelle.»

Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le jardin.

Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement; «Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle, cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.

Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers qu'elle lui avait dits:

Et pour fuir un amant Tendre, jeune et confiant, On ne prend guère tant de peine, Quand on ne le fait que par haine.

Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque, ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:

Belle fontaine, clair ruisseau, Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines, Séjour que je trouvais si beau, Hélas! vous augmentez mes peines. Le tendre objet de mon amour, Dont vous empruntez tous vos charmes, Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour. Vous ne me verrez plus que répandre des larmes. Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour, Elle me voit plongé dans ma douleur profonde; Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs, Et quand il est caché dans l'onde, Je n'interromps point mes douleurs. Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein; Ce sont de légères peintures, De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain. La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie; Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau. Mais, hélas! ma plus chère envie, Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.

Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque chose de vénérable.

«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous prie de m'en apprendre le sujet.

--Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.

--Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»

Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.

Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur, il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.

«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, daignez m'entendre.»

Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court; il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des pierreries partout.

«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si vous m'aimez.

--Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez les vents, et laissez les mortels en paix.»

La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle, qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître Brillante:

«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.

--Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours en abrégeant les miens.

--Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est question de ton coeur et de ta main.»

Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui semblait se plaindre.

«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez, déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.»