Contes, Tome II

Chapter 5

Chapter 54,013 wordsPublic domain

«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu trouveras mon trésor.»

La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à quoi elle ne répondit point.

«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.

Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.

À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.

Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?» Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux pleurs de l'aurore.

Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.

Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui dit:

«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»

La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:

«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»

Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il s'envole avec ses petits musiciens emplumés.

La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:

«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure; j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède souverainement, pour vous rendre heureux.

--Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un autre.

--C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous? Je peux tout: demandez.

--Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, qui vous coûte de si fréquents soupirs.

--Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous obliger.

--Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds, vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision; rendez-moi moins ridicule.

--Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à juste titre.»

Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage d'une fée bienfaisante et sensible.

«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée! de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos amies.»

À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.

Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses; l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.

Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de lui dire:

«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins que vous.

--Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui de reine Torticoli.»

Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.

«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il vous a mise entre mes mains.

--Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»

Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.

Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.

La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses lettres et on les donnait au roi Brun.

Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle, d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement; mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était usée.

«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante; si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort humble.»

Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était incompatible avec la sagesse.

«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous ne pouvez avoir que l'un des deux.

--Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la beauté.

--Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la vieille.

--Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs ensemble, que de manquer de vertu.

--J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la vertu, où vous entrez si courageusement.

--Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»

La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui disparut aussitôt.

Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la portaient.

Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout, et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait. «Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:

«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.

--Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.

--Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans tarder un moment.»

Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par enchantement.

Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur. Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait. Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la parole:

«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.

«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et sur-le-champ vous l'obtiendrez.

--Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve qu'une vérité.

--Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous désirez.

--Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi belle que mon corps est laid et difforme.

--Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que votre esprit.»

Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric, croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève, elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et modeste, une physionomie fine et agréable.

«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?

--Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos charmes.»

Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.

Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.

Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux! Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son rang ne laissait pas de lui être sensible.

Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit. Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse d'une charge si belle. C'est là

Qu'on voyait les violettes, À l'envi des autres fleurs, S'élever sur les herbettes Pour répandre leurs odeurs.

Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence; mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.

Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle; il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle avait vu son portrait dans la tour.

«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici? Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah! je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.