Contes, Tome II

Chapter 4

Chapter 44,065 wordsPublic domain

Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets; mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope, il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi travailler.--Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très désagréable et très cruelle.

J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais tout pour ma fuite.

Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions. Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus contents que les nôtres.

Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années: je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément que c'était une fée ou un enchanteur.

Peu après la fée Violente entra dans ma chambre: «Je t'apporte de bonnes nouvelles, me dit-elle; ton amant est arrivé depuis quelques heures, prépare-toi à le recevoir: voici des habits et des pierreries.--Eh! qui vous a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? Ce n'est point du tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une épingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour lui.--Ouais, ouais, dit la fée encore, quelle petite révoltée, quelle tête sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...--Que me ferez-vous répliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés? Peut-on être plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois l'horrible figure d'un dragon épouvantable?--Ah! petite ingrate, dit la fée, méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit à mes soeurs, que nous en aurions une triste récompense.» Elle fut les trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi surprises les unes que les autres.

Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le coeur d'un grand roi que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait plus d'un tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le réjouissait: il avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les fruits, sécha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint à moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il fallut que son premier écuyer le haussât; mais aussitôt qu'il s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les fenêtres de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné contre moi.

Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.

Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée; car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.

Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut, s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent, je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes, me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère, et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.--Et les miennes, belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de longue durée?--Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez.

Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des choses toutes charmantes.

Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal, dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père; là-dessus chacun prit le chemin de la ville.

Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le monde regardait avec admiration.

Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.--Il est impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette fois-ci vous venez donc seul?--Votre Majesté verra dans ce rocher une petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit, et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha, la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite ma couronne.»

«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes: permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.» Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée, autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa beauté.

Le Rameau d'Or

Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers, la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres, qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.

La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur, puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui. Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que lui avait fait la nature.

Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon, le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée. Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de dédain qui offensa son père.

«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.

--Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un cul-de-jatte.

--Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur!

--C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que serait-ce si j'avais une telle compagnie?

--Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il suffit que je l'ordonne pour être obéi.»

Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira.

Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance; celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait. Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.

Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant vis-à-vis d'elle:

«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.

--Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle, j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me plaindrai point.»

Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas; il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander.

Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir: si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses peines autant qu'on le pouvait.

Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien, car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne, dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle, qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des couleurs.

Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut. Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli, lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.»

À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort. Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement, et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement. Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger, malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui confirma qu'il s'était trompé.

Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait encore une boîte de portrait.

À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis attachant les yeux sur cette main:

«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la générosité de mon coeur.»

Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une bouche intelligente lui eût parlé.