Contes, Tome I

Chapter 6

Chapter 63,994 wordsPublic domain

En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point; elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.

--Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de cette peau blanche qu'elle croit si belle.

En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet; mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque coup la Grognon disait:

--Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.

Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur, disant tout bas:

--Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement! Qu'aurais-je fait sans vous?

Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec mille injures.

Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste, puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle avait reçu.

Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait des yeux que pour elle.

Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.

La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une vie de désespérée.

--Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir; il faut que je me venge ou que je meure.

--Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de laideur.

--Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais j'aurai mon tour avant peu.

L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en émut pas davantage, et répondit seulement:

--Je l'ai donnée à sa belle-mère, elle en fera comme il lui plaira.

La méchante Grognon attendait la nuit impatiemment. Dès qu'elle fut venue, elle fit mettre les chevaux à sa chaise roulante; l'on obligea Gracieuse d'y monter, et sous une grosse escorte on la conduisit à cent lieues de là, dans une grande forêt, où personne n'osait passer parce qu'elle était pleine de lions, d'ours, de tigres et de loups. Quand ils eurent percé jusqu'au milieu de cette horrible forêt, ils la firent descendre et l'abandonnèrent, quelque prière qu'elle pût leur faire d'avoir pitié d'elle. «Je ne vous demande pas la vie, leur disait-elle, je ne vous demande qu'une prompte mort; tuez-moi pour m'épargner tous les maux qui vont m'arriver.» C'était parler à des sourds; ils ne daignèrent pas lui répondre, et s'éloignant d'elle d'une grande vitesse, ils laissèrent cette belle et malheureuse fille toute seule. Elle marcha quelque temps sans savoir où elle allait, tantôt se heurtant contre un arbre, tantôt tombant, tantôt embarrassée dans les buissons; enfin, accablée de douleur, elle se jeta par terre, sans avoir la force de se relever. «Percinet, s'écriait-elle quelquefois, Percinet, où êtes-vous? Est-il possible que vous m'ayez abandonnée?» Comme elle disait ces mots, elle vit tout d'un coup la plus belle et la plus surprenante chose du monde: c'était une illumination si magnifique qu'il n'y avait pas un arbre dans la forêt où il n'y eût plusieurs lustres remplis de bougies: et dans le fond d'une allée elle aperçut un palais tout de cristal, qui brillait autant que le soleil. Elle commença de croire qu'il entrait du Percinet dans ce nouvel enchantement; elle sentit une joie mêlée de crainte. «Je suis seule, disait-elle; ce prince est jeune, aimable, amoureux; je lui dois la vie. Ah! c'en est trop! éloignons-nous de lui: il vaut mieux mourir que de l'aimer.» En disant ces mots, elle se leva malgré sa lassitude et sa faiblesse, et, sans tourner les yeux vers le beau château, elle marcha d'un autre côté, si troublée et si confuse dans les différentes pensées qui l'agitaient qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait.

Dans ce moment elle entendit du bruit derrière elle: la peur la saisit, elle crut que c'était quelque bête féroce qui l'allait dévorer. Elle regarda en tremblant, et elle vit le prince Percinet aussi beau que l'on dépeint l'amour.

--Vous me fuyez, lui dit-il, ma princesse; vous me craignez quand je vous adore. Est-il possible que vous soyez si peu instruite de mon respect, et de me croire capable d'en manquer pour vous? Venez, venez sans alarme dans le palais de féerie, je n'y entrerai pas si vous me le défendez; vous y trouverez la reine ma mère, et mes soeurs, qui vous aiment déjà tendrement, sur ce que je leur ai dit de vous.

Gracieuse, charmée de la manière soumise et engageante dont lui parlait son jeune amant, ne put refuser d'entrer avec lui dans un petit traîneau peint et doré, que deux cerfs tiraient d'une vitesse prodigieuse, de sorte qu'en très peu de temps il la conduisit en mille endroits de cette forêt, qui lui semblèrent admirables. On voyait clair partout; il y avait des bergers et des bergères vêtus galamment, qui dansaient au son des flûtes et des musettes. Elle voyait en d'autres lieux, sur le bord des fontaines, des villageois avec leurs maîtresses, qui mangeaient et qui chantaient gaiement.

--Je croyais, lui dit-elle, cette forêt inhabitée, mais tout m'y paraît peuplé et dans la joie.

--Depuis que vous y êtes, ma princesse, répliqua Percinet, il n'y a plus dans cette sombre solitude que des plaisirs et d'agréables amusements: les amours vous accompagnent, les fleurs naissent sous vos pas.

Gracieuse n'osa répondre; elle ne voulait point s'embarquer dans ces sortes de conversations, et elle pria le prince de la mener auprès de la reine sa mère.

Aussitôt il dit à ses cerfs d'aller au palais de féerie. Elle entendit en arrivant une musique admirable, et la reine avec deux de ses filles, qui étaient toutes charmantes, vinrent au-devant d'elle, l'embrassèrent, et la menèrent dans une grande salle, dont les murs étaient de cristal de roche: elle y remarqua avec beaucoup d'étonnement que son histoire jusqu'à ce jour y était gravée, et même la promenade qu'elle venait de faire avec le prince dans le traîneau; mais cela était d'un travail si fini que les Phidias et tout ce que l'ancienne Grèce nous vante n'en auraient pu approcher.

--Vous avez des ouvriers bien diligents, dit Gracieuse à Percinet; à mesure que je fais une action et un geste, je le vois gravé.

--C'est que je ne veux rien perdre de tout ce qui a quelque rapport à vous, ma princesse, répliqua-t-il. Hélas! en aucun endroit je ne suis ni heureux ni content.

Elle ne lui répondit rien, et remercia la reine de la manière dont elle la recevait. On servit un grand repas, où Gracieuse mangea de bon appétit, car elle était ravie d'avoir trouvé Percinet au lieu des ours et des lions qu'elle craignait dans la forêt. Quoiqu'elle fût bien lasse, il l'engagea de passer dans un salon tout brillant d'or et de peintures, où l'on représenta un opéra: c'étaient les amours de Psyché et de Cupidon, mêlés de danses et de petites chansons. Un jeune berger vint chanter ces paroles:

L'on vous aime, Gracieuse, et le dieu d'amour même Ne saurait pas aimer au point que l'on vous aime. Imitez pour le moins les tigres et les ours, Qui se laissent dompter aux plus petits amours.

Des plus fiers animaux le naturel sauvage S'adoucit aux plaisirs où l'amour les engage: Tous parlent de l'amour et s'en laissent charmer; Vous seule êtes farouche et refusez d'aimer.

Elle rougit de s'être ainsi entendu nommer devant la reine et les princesses; elle dit à Percinet qu'elle avait quelque peine que tout le monde entrât dans leurs secrets.

--Je me souviens là-dessus d'une maxime, continua-t-elle, qui m'agrée fort:

Ne faites point de confidence, Et soyez sûr que le silence A pour moi des charmes puissants: Le monde a d'étranges maximes; Les plaisirs les plus innocents Passent quelquefois pour des crimes.

Il lui demanda pardon d'avoir fait une chose qui lui avait déplu. L'opéra finit, et la reine l'envoya conduire dans son appartement par les deux princesses. Il n'a jamais été rien de plus magnifique que les meubles, ni de si galant que le lit et la chambre où elle devait coucher. Elle fut servie par vingt-quatre filles vêtues en nymphes; la plus vieille avait dix-huit ans, et chacune paraissait un miracle de beauté. Quand on l'eut mise au lit, l'on commença une musique ravissante pour l'endormir; mais elle était si surprise qu'elle ne pouvait fermer les yeux. «Tout ce que j'ai vu, disait-elle, sont des enchantements. Qu'un prince si aimable et si habile est à redouter! Je ne peux m'éloigner trop tôt de ces lieux.»

Cet éloignement lui faisait beaucoup de peine: quitter un palais si magnifique pour se mettre entre les mains de la barbare Grognon, la différence était grande, on hésiterait à moins. D'ailleurs, elle trouvait Percinet si engageant qu'elle ne voulait pas demeurer dans un palais dont il était le maître.

Lorsqu'elle fut levée, on lui présenta des robes de toutes les couleurs, des garnitures de pierreries de toutes les manières, des dentelles, des rubans, des gants et des bas de soie; tout cela d'un goût merveilleux: rien n'y manquait. On lui mit une toilette d'or ciselé; elle n'avait jamais été si bien parée et n'avait jamais paru si belle. Percinet entra dans sa chambre, vêtu d'un drap d'or et vert (car le vert était sa couleur, parce que Gracieuse l'aimait). Tout ce qu'on nous vante de mieux fait et de plus aimable n'approchait pas de ce jeune prince. Gracieuse lui dit qu'elle n'avait pu dormir, que le souvenir de ses malheurs la tourmentait, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en appréhender les suites.

--Qu'est-ce qui peut vous alarmer, madame? lui dit-il. Vous êtes souveraine ici, vous y êtes adorée; voudriez-vous m'abandonner pour votre cruelle ennemie?

--Si j'étais la maîtresse de ma destinée, lui dit-elle, le parti que vous me proposez serait celui que j'accepterais; mais je suis comptable de mes actions au roi mon père; il vaut mieux souffrir que de manquer à mon devoir.

Percinet lui dit tout ce qu'il put au monde pour la persuader de l'épouser, elle n'y voulut point consentir, et ce fut presque malgré elle qu'il la retint huit jours, pendant lesquels il imagina mille nouveaux plaisirs pour la divertir.

Elle disait souvent au prince:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à la cour de Grognon, et comment elle s'est expliquée de la pièce qu'elle m'a faite.

Percinet lui dit qu'il y enverrait son écuyer, qui était homme d'esprit. Elle répliqua qu'elle était persuadée qu'il n'avait besoin de personne pour être informé de ce qui se passait, et qu'ainsi il pouvait le lui dire.

--Venez donc avec moi, lui dit-il, dans la grande tour et vous le verrez vous-même.

Là-dessus il la mena au haut d'une tour prodigieusement haute, qui était toute de cristal de roche, comme le reste du château: il lui dit de mettre son pied sur le sien, et son petit doigt dans sa bouche, puis de regarder du côté de la ville. Elle s'aperçut aussitôt que la vilaine Grognon était avec le roi, et qu'elle lui disait:

--Cette misérable princesse s'est pendue dans la cave, je viens de la voir, elle fait horreur; il faut vivement l'enterrer et vous consoler d'une si petite perte.

Le roi se mit à pleurer la mort de sa fille. Grognon, lui tournant le dos, se retira dans sa chambre, et fit prendre une bûche, que l'on ajusta de cornettes, et bien enveloppée on la mit dans le cercueil; puis par l'ordre du roi, on lui fit un grand enterrement, où tout le monde assista en pleurant, et maudissant la marâtre qu'ils accusaient de cette mort; chacun prit le grand deuil: elle entendait les regrets qu'on faisait de sa perte, et qu'on disait tout bas:

--Quel dommage que cette belle et jeune princesse ait péri par les cruautés d'une si mauvaise créature! Il faudrait la hacher et en faire un pâté.

Le roi ne pouvant ni boire ni manger, pleurait de tout son coeur. Gracieuse, voyant son père si affligé:

--Ah! Percinet, dit-elle, je ne puis souffrir que mon père me croie plus longtemps morte; si vous m'aimez, ramenez-moi.

Quelque chose qu'il pût lui dire, il fallut obéir, quoique avec une répugnance extrême.

--Ma princesse, lui disait-il, vous regretterez plus d'une fois le palais de féerie, car pour moi je n'ose croire que vous me regrettiez; vous m'êtes plus inhumaine que Grognon ne vous l'est.

Quoi qu'il pût lui dire, elle s'entêta de partir; elle prit congé de la mère et des soeurs du prince. Il monta avec elle dans le traîneau, les cerfs se mirent à courir; et comme elle sortait du palais, elle entendit un grand bruit: elle regarda derrière elle, c'était l'édifice qui tombait en mille morceaux.

--Que vois-je! s'écria-t-elle, il n'y a plus ici de palais!

--Non, lui répliqua Percinet, mon palais sera parmi les morts; vous n'y entrerez qu'après votre enterrement.

--Vous êtes en colère, lui dit Gracieuse en essayant de le radoucir; mais, au fond, ne suis-je pas plus à plaindre que vous?

Quand ils arrivèrent, Percinet fit que la princesse, lui et le traîneau devinrent invisibles. Elle monta dans la chambre du roi, et fut se jeter à ses pieds. Lorsqu'il la vit, il eut peur et voulut fuir, la prenant pour un fantôme; elle le retint, et lui dit qu'elle n'était point morte; que Grognon l'avait fait conduire dans la forêt sauvage; qu'elle était montée au haut d'un arbre, où elle avait vécu de fruits; qu'on avait fait enterrer une bûche à sa place, et qu'elle lui demandait en grâce de l'envoyer dans quelqu'un de ses châteaux, où elle ne fût plus exposée aux fureurs de sa marâtre.

Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue; qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.

Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes, dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on un peu de paille pour se coucher et du pain bis.

Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours, trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins malicieuse qu'elle.

--Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver chaque jour de nouvelles peines.

La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain. Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé, qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie, envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:

--Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil, et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue, car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.

Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant au milieu de la place:

--Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet, Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon dernier adieu.

Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.

--Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma passion.

Il frappa trois coups de sa baguette sur l'écheveau, les fils aussitôt se rejoignirent les uns aux autres; et en deux autres coups tout fut dévidé d'une propreté surprenante. Il lui demanda si elle souhaitait encore quelque chose de lui, et si elle ne l'appellerait jamais que dans ses détresses.

--Ne me faites point de reproches, beau Percinet, dit-elle, je suis déjà assez malheureuse.

--Mais, ma princesse, il ne tient qu'à vous de vous affranchir de la tyrannie dont vous êtes la victime; venez avec moi, faisons notre commune félicité. Que craignez-vous?

--Que vous ne m'aimiez pas assez, répliqua-t-elle; je veux que le temps me confirme vos sentiments. Percinet, outré de ces soupçons, prit congé d'elle et la quitta.

Le soleil était sur le point de se coucher, Grognon en attendait l'heure avec mille impatiences; enfin elle la devança et vint avec ses quatre furies, qui l'accompagnaient partout; elle mit les trois clés dans les trois serrures, et disait en ouvrant la porte:

--Je gage que cette belle paresseuse n'aura fait oeuvre de ses dix doigts; elle aura mieux aimé dormir pour avoir le teint frais.

Quand elle fut entrée, Gracieuse lui présenta le peloton de fil, où rien ne manquait. Elle n'eut pas autre chose à dire, sinon qu'elle l'avait sali, qu'elle était une malpropre, et pour cela elle lui donna deux soufflets, dont ses joues blanches et incarnates devinrent bleues et jaunes. L'infortunée Gracieuse souffrit patiemment une insulte qu'elle n'était pas en état de repousser; on la ramena dans son cachot, où elle fut bien enfermée.

Grognon, chagrine de n'avoir pas réussi avec l'écheveau de fil, envoya quérir la fée, et la chargea de reproches.

--Trouvez, lui dit-elle, quelque chose de plus malaisé, pour qu'elle n'en puisse venir à bout.

La fée s'en alla, et le lendemain elle fit apporter une grande tonne pleine de plumes. Il y en avait de toutes sortes d'oiseaux: de rossignols, de serins, de tarins, de chardonnerets, linottes, fauvettes, perroquets, hiboux, moineaux, colombes, autruches, outardes, paons, alouettes, perdrix: je n'aurais jamais fait si je voulais tout nommer. Ces plumes étaient mêlées les unes parmi les autres; les oiseaux mêmes n'auraient pu les reconnaître.

--Voici, dit la fée en parlant à Grognon, de quoi éprouver l'adresse et la patience de votre prisonnière; commandez-lui de trier ces plumes, de mettre celles des paons à part, des rossignols à part, et qu'ainsi de chacune elle fasse un monceau: une fée y serait assez nouvelle. Grognon pâma de joie en se figurant l'embarras de la malheureuse princesse; elle l'envoya quérir, lui fit ses menaces ordinaires, et l'enferma avec la tonne dans la chambre des trois serrures, lui ordonnant que tout l'ouvrage fût fini au coucher du soleil.

Gracieuse prit quelques plumes, mais il lui était impossible de connaître la différence des unes aux autres; elle les rejeta dans la tonne. Elle les prit encore, elle essaya plusieurs fois, et, voyant qu'elle tentait une chose impossible: