Chapter 7
--Mourons, dit-elle, d'un ton et d'un air désespérés; c'est ma mort que l'on souhaite, c'est elle qui finira mes malheurs; il ne faut plus appeler Percinet à mon secours: s'il m'aimait, il serait déjà ici.
--J'y suis, princesse, s'écria Percinet en sortant du fond de la tonne, où il était caché, j'y suis pour vous tirer de l'embarras où vous êtes; doutez-vous, après tant de preuves de mon attention, que je vous aime plus que ma vie.
Aussitôt, il frappa trois coups de sa baguette, et les plumes, sortant à milliers de la tonne, se rangeaient d'elles-mêmes par petits monceaux tout autour de la chambre.
--Que ne vous dois-je pas, seigneur, lui dit Gracieuse, sans vous j'allais succomber; soyez certain de toute ma reconnaissance.
Le prince n'oublia rien pour lui persuader de prendre une ferme résolution en sa faveur; elle lui demanda du temps, et, quelque violence qu'il se fit, il lui accorda ce qu'elle voulait.
Grognon vint; elle demeura si surprise de ce qu'elle voyait qu'elle ne savait plus qu'imaginer pour désoler Gracieuse: elle ne laissa pas de la battre, disant que les plumes étaient mal arrangées. Elle envoya quérir la fée, et se mit dans une colère horrible contre elle. La fée ne savait que lui répondre; elle demeurait confondue. Enfin, elle lui dit qu'elle allait employer toute son industrie à faire une boîte qui embarrasserait bien sa prisonnière si elle s'avisait de l'ouvrir; et, quelques jours après, elle lui apporta une boîte assez grande.
--Tenez, dit-elle à Grognon, envoyez porter cela quelque part par votre esclave; défendez-lui bien de l'ouvrir; elle ne pourra s'en empêcher, et vous serez contente.
Grognon ne manqua à rien.
--Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de regarder ce qui est dedans.
Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse. Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même, et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient dans le pré quand elle venait dans le bois.
--Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher. Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la plus fâcheuse de ma vie.
Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec son riche habit vert.
--Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne penseriez jamais à moi.
--Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai convaincue.
Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons, cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé. Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de son coeur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.
Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.
--Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un tel plancher.
Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux, pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.
Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte: elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne différait pas son supplice pour longtemps.
Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits; l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:
--Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor: allons, qu'on la lève promptement.
Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.
Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.
--Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre coeur. Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore, continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.
Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet parut avec la reine sa mère et ses soeurs.
--Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse, il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.
La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout; qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence. Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes, d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon, et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent empêcher.
C'est toi, triste et funeste envie, Qui causes les maux des humains, Et qui de la plus belle vie Troubles les jours les plus sereins.
C'est toi qui contre Gracieuse De l'indigne Grognon animas le courroux; C'est toi qui conduisis les coups, Qui la rendirent malheureuse.
Hélas! quel eût été son sort, Si de son Percival la constance amoureuse Ne l'avait tant de fois dérobée à la mort.
Il méritait la récompense Que reçut son ardeur. Lorsque l'on aime avec constance, Tôt ou tard on se voit dans un parfait bonheur.
La Biche au bois
Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite; ils s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si elle en avait un, ne manquait pas, au printemps, d'aller boire des eaux qui étaient excellentes. L'on y venait en foule, et le nombre d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties du monde.
Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire: elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires:
--Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants! les plus pauvres femmes en ont: il y a cinq ans que j'en demande au Ciel: je n'ai pu encore le toucher. Mourrai-je sans avoir cette satisfaction?
Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit:
--Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez: je vous avertis qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti; mais il est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort épaisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pénétrer. Cependant, comme je suis votre très humble servante, si vous voulez vous fier à la conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener.
La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme elle. L'écrevisse sourit, sur-le-champ elle prit la figure d'une belle petite vieille.
--Eh bien! madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, car je ne souhaite que ce qui peut vous être avantageux.
Elle sortit de la fontaine sans être mouillée. Ses habits étaient blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant. Elle salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse; car, encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin des fées pour aller à la fontaine. Il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux différents chantaient à l'envi sur les arbres.
La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamant; les murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, jusqu'aux terrasses, tout était de diamant. Dans l'excès de son admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait était un songe ou une réalité.
--Rien n'est plus réel, madame, répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent; il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un oeillet et une grenade.
--Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir voir ici; nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une belle princesse que vous nommerez Désirée; car l'on doit avouer qu'il y a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes sortes de bonnes qualités. Vous n'avez qu'à prendre le bouquet que nous vous donnons et nommer chaque fleur en pensant à nous; soyez certaine qu'aussitôt nous serons dans votre chambre.
La reine, transportée de joie, se jeta à leur col, et les embrassades durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle description. Elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. Elles la conduisirent dans leur jardin. Il n'a jamais été de si beaux fruits; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait manger une cerise sans la couper en quatre; d'un goût si exquis, qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient pas d'avoir vie et de croître comme les autres.
De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai point; mais enfin il n'y eut aucun terme de tendresse et de reconnaissance oublié. La fée de la Fontaine y trouva toute la part qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle aimait la musique: on lui fit entendre des voix qui lui parurent célestes. On la chargea de présents, et, après avoir remercié ces grandes dames, elle revint avec la fée de la Fontaine.
Toute sa maison était très en peine d'elle: on la cherchait avec beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était: ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse; de sorte que chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui charmait tout le monde.
La fée de la Fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et les caresses redoublèrent à leur séparation, et la reine, étant restée encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse et puis qui prenait sa forme naturelle.
La reine partit; elle devint grosse et mit au monde une princesse qu'elle appela Désirée. Aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et de calambour. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car, lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que des couleuvres, qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient d'un bout du monde à l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour dire bonjour ou bonsoir; mais, cette fois-ci, elles étaient de la meilleure humeur qu'il est possible.
La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; leurs nains et leurs naines les suivaient, tout chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne, qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile; toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela elles montrèrent les langes et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent. Depuis qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration, car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'oeuvre, où l'art avait tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, que l'on n'en peut assez parler. Ces petits amours avaient été animés par les fées, de sorte que, lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les nourrices.
Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles l'emmaillotèrent et lui donnèrent plus de cent baisers, car elle était déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent qu'elle avait besoin de téter; aussitôt elles frappèrent la terre avec leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il la fallait pour cet aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant: les fées s'empressèrent de le faire. L'une la doua de vertu et l'autre d'esprit; la troisième d'une beauté miraculeuse; celle d'après d'une heureuse fortune; la cinquième lui désira une longue santé, et la dernière, qu'elle fit bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.
La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large pour qu'elle pût passer.
--Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée de la Fontaine et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule que vous négligez! Il est certain que j'en avais un pressentiment, et c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je vous parlai la première fois, voulant marquer par là que votre amitié, au lieu d'avancer, reculerait.
La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et lui demanda pardon; elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent la reine pour l'adoucir:
--Ma chère soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire! Quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous voyions avec tous vos charmes.
J'ai déjà dit que la fée de la Fontaine était assez coquette; les louanges que ses soeurs lui donnèrent l'adoucirent un peu:
--Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais résolu, car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu m'en empêcher. Cependant je veux bien vous avertir que si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans elle aura lieu de s'en repentir; il lui en coûtera peut-être la vie.
Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons, car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.
Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles tinrent aussitôt conseil, et enfin, après avoir agité plusieurs avis différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.
Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux et mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes couleurs, brodé de la main des fées; et, comme elles étaient savantes dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus belles et les plus remarquables; l'avenir n'y était pas moins présent que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde remplissaient plusieurs tentures.
Ici du démon de la Thrace Il a le port victorieux, Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux Marquent sa belliqueuse audace.
Là, plus tranquille et plus serein, Il gouverne la France en une paix profonde, Il fait voir par ses lois que le reste du monde Lui doit envier son destin.
Par les peintres les plus habiles Il y paraissait peint avec ces divers traits, Redoutable en prenant des villes, Généreux en faisant la paix.
Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des autres hommes.
L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies, mais il y en avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent conduits en ce lieu; son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante et stupide.