Contes, Tome I

Chapter 5

Chapter 53,953 wordsPublic domain

Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût de Truitonne: elle eut recours à ses oeufs. Elle en cassa un; aussitôt il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport: il était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent; elles faisaient des choses surprenantes, particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande et les passe-pied, ne l'auraient pas cédé à Leance.

La reine demeura ravie de ce nouveau chef-d'oeuvre de l'art nécromancien; elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que Truitonne allait à la promenade; elle se mit dans une allée, faisant galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria deux ou trois fois:

--Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton attelage souriquois?

--Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à l'estimation du plus savant.

Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua:

--Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis-m'en le prix.

--Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je demande.

--Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; et se tournant vers ses dames:

--Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de ses raretés.

La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre disaient entre eux:

--Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne toute la nuit?

--Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit et de la passion dans ce qu'elle conte.

Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours auraient produit.

--Quoi! ce barbare est devenu sourd à ma voix! disait-elle. Il n'entend plus sa chère Florine? Ah! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je mérite bien les marques de mépris qu'il me donne!

Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa tendresse. Il n'y avait plus qu'un oeuf dans son sac dont elle dût espérer du secours; elle le cassa: il en sortit un pâté de six oiseaux qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés; avec cela ils chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une chose si admirable; elle fut avec son pâté parlant dans l'antichambre de Truitonne.

Comme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi s'approcha d'elle et lui dit:

--Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la nuit d'une manière surprenante.

Florine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue; elle fouilla dans son sac et lui dit:

--Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous.

Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole. À quelques moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui feignait de le vouloir manger.

--Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.

--Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et des médecins.

En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement que des sirènes; puis ils s'écrièrent:

--Donnez la pièce blanche et nous vous dirons votre bonne aventure. Un canard, qui dominait, dit plus haut que les autres:

--Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute sorte de folie, hormis de celle d'amour.

Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses jours, jura:

--Par la vertuchou, voilà un excellent pâté! je le veux avoir; çà, çà, Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?

--Le prix ordinaire, dit-elle: coucher dans le cabinet des échos, et rien davantage.

--Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole.

Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été, parce qu'elle espérait que le roi l'entendrait, se retira en la remerciant.

Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant avec ardeur que le valet de chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle commença ses plaintes ordinaires.

--À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher, pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonne. Que t'ai-je donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations.

Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles venaient; mais son coeur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement l'idée de son incomparable princesse qu'il sentit sa séparation avec la même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien.

--Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis?

Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre et de lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. À ces mots, le roi, impatient, appela un de ses valets de chambre et lui demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait dans le cabinet des échos.

Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande reine que Florine fût déguisée en souillon? Et quel moyen de croire que Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et, s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef, mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais.

Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l'esprit.

La reine ne demeura pas moins troublée; son coeur se serra, elle pouvait à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et, quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.

Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre oeufs à Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.

Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.

Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse, ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur félicité, après de si longs malheurs.

Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant, Et que, sans avoir pu lui plaire, Elle voulait former ce triste engagement Que la mort seule peut défaire, Qu'elle était imprudente, hélas!

Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage Devient un funeste esclavage, Si l'amour ne le forme pas. Je trouve que Charmant fut sage.

À mon sens, il vaut beaucoup mieux Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même, Que d'éprouver la peine extrême D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux.

En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile: Les hymens seraient plus heureux, Si l'on trouvait encore quelque enchanteur habile Qui voulût s'opposer à ces coupables noeuds, Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse, Par intérêt ou par caprice, Deux coeurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.

Gracieuse et Percinet

Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille. Sa beauté, sa douceur et son esprit, qui étaient incomparables, la firent nommer Gracieuse. Elle faisait toute la joie de sa mère. Il n'y avait point de matin qu'on ne lui apportât une belle robe, tantôt de brocart d'or, de velours ou de satin. Elle était parée à merveille, sans en être ni plus fière, ni plus glorieuse. Elle passait la matinée avec des personnes savantes, qui lui apprenaient toutes sortes de sciences; et l'après-dîner, elle travaillait auprès de la reine. Quand il était temps de faire collation, on lui servait des bassins pleins de dragées, et plus de vingt pots de confitures: aussi disait-on partout qu'elle était la plus heureuse princesse de l'univers.

Il y avait dans cette même cour une vieille fille fort riche, appelée la duchesse Grognon, qui était affreuse de tout point: ses cheveux étaient d'un roux couleur de feu; elle avait le visage épouvantablement gros et couvert de boutons; de deux yeux qu'elle avait eus autrefois, il ne lui en restait qu'un chassieux; sa bouche était si grande qu'on eût dit qu'elle voulait manger tout le monde; mais, comme elle n'avait point de dents, on ne la craignait pas; elle était bossue devant et derrière, et boiteuse des deux côtés. Ces sortes de monstres portent envie à toutes les belles personnes: elle haïssait mortellement Gracieuse, et se retira de la cour pour n'en entendre plus dire de bien. Elle fut dans un château à elle qui n'était pas éloigné. Quand quelqu'un l'allait voir et qu'on lui racontait des merveilles de la princesse, elle s'écriait en colère:

--Vous mentez, vous mentez, elle n'est point aimable, j'ai plus de charmes dans mon petit doigt qu'elle n'en a dans toute sa personne.

Cependant la reine tomba malade et mourut. La princesse Gracieuse pensa mourir aussi de douleur d'avoir perdu une si bonne mère; le roi regrettait beaucoup une si bonne femme. Il demeura près d'un an enfermé dans son palais. Enfin les médecins, craignant qu'il ne tombât malade, lui ordonnèrent de se promener et de se divertir. Il fut à la chasse et comme la chaleur était grande, en passant par un gros château qu'il trouva sur son chemin, il y entra pour se reposer.

Aussitôt la duchesse Grognon, avertie de l'arrivée du roi (car c'était son château), vint le recevoir, et lui dit que l'endroit le plus frais de sa maison, c'était une grande cave bien voûtée, fort propre, où elle le priait de descendre. Le roi y fut avec elle, et voyant deux cents tonneaux rangés les uns sur les autres, il lui demanda si c'était pour elle seule qu'elle faisait une si grosse provision.

--Oui, sire, dit-elle, c'est pour moi seule; je serai bien aise de vous en faire goûter; voilà du Canarie, du Saint-Laurent, du Champagne, de l'Hermitage, du Rivesalte, du Rossolis, Persicot, Fenouillet: duquel voulez-vous?

--Franchement, dit le roi, je tiens que le vin de Champagne vaut mieux que tous les autres.

Aussitôt Grognon prit un petit marteau, et frappa, toc, toc; il sort du tonneau un millier de pistoles.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle en souriant.

Elle cogne l'autre tonneau, toc, toc; il en sort un boisseau de doubles louis d'or.

--Je n'entends rien à cela, dit-elle encore en souriant plus fort.

Elle passe à un troisième tonneau, et cogne, toc, toc; il en sort tant de perles et de diamants que la terre en était toute couverte.

--Ah! s'écria-t-elle, je n'y comprends rien; sire, il faut qu'on m'ait volé mon bon vin, et qu'on ait mis à la place ces bagatelles.

--Bagatelles! dit le roi, qui était bien étonné; vertuchou, madame Grognon, appelez-vous cela des bagatelles? Il y en a pour acheter dix royaumes grands comme Paris.

--Eh bien! dit-elle, sachez que tous ces tonneaux sont pleins d'or et de pierreries; je vous en ferai le maître à condition que vous m'épouserez.

--Ah! répliqua le roi, qui aimait uniquement l'argent, je ne demande pas mieux, dès demain si vous voulez.

--Mais, dit-elle, il y a encore une condition, c'est que je veux être maîtresse de votre fille comme l'était sa mère; qu'elle dépende entièrement de moi, et que vous m'en laissiez la disposition.

--Vous en serez la maîtresse, dit le roi, touchez là.

Grognon mit la main dans la sienne; ils sortirent ensemble de la riche cave, dont elle lui donna la clef. Aussitôt il revint à son palais. Gracieuse, entendant le roi son père, courut au-devant de lui; elle l'embrassa, et lui demanda s'il avait fait une bonne chasse.

--J'ai pris, dit-il, une colombe tout en vie.

--Ah! sire, dit la princesse, donnez-la-moi, je la nourrirai.

--Cela ne se peut, continua-t-il, car, pour m'expliquer plus intelligiblement, il faut vous raconter que j'ai rencontré la duchesse Grognon, et que je l'ai prise pour ma femme.

--Ô ciel, s'écria Gracieuse dans son premier mouvement, peut-on l'appeler une colombe? C'est bien plutôt une chouette.

--Taisez-vous, dit le roi en se fâchant, je prétends que vous l'aimiez et la respectiez autant que si elle était votre mère: allez promptement vous parer, car je veux retourner dès aujourd'hui au-devant d'elle.

La princesse était fort obéissante; elle entra dans sa chambre afin de s'habiller. Sa nourrice connut bien sa douleur à ses yeux.

--Qu'avez-vous, ma chère petite? lui dit-elle; vous pleurez?

--Hélas! ma chère nourrice, répliqua Gracieuse, qui ne pleurerait? Le roi va me donner une marâtre; et pour comble de disgrâce, c'est ma plus cruelle ennemie; c'est, en un mot, l'affreuse Grognon. Quel moyen de la voir dans ces beaux lits que la reine ma bonne mère avait si délicatement brodés de ses mains? Quel moyen de caresser une magote qui voudrait m'avoir donné la mort?

--Ma chère enfant, répliqua la nourrice, il faut que votre esprit vous élève autant que votre naissance; les princesses comme vous doivent de plus grands exemples que les autres. Et quel plus bel exemple y a-t-il que d'obéir à son père, et de se faire violence pour lui plaire? Promettez-moi donc que vous ne témoignerez point à Grognon la peine que vous avez.

La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien user avec sa belle-mère.

Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle; cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son visage.

Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un oeil d'émail le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets. Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.

Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre et lui dit:

--Princesse, le roi vous attend.

Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il devait être du train de Grognon.

--Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses pages?

--Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne veux être qu'à vous.

--Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais point.

--Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître; mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma passion, et....

--Quoi! un page, s'écria la princesse, un page a l'audace de me dire qu'il m'aime! Voici le comble à mes disgrâces.

--Ne vous effrayez point, belle Gracieuse, lui dit-il d'un air tendre et respectueux; je suis Percinet, prince assez connu par mes richesses et mon savoir, pour que vous ne trouviez point d'inégalité entre nous. Il n'y a que votre mérite et votre beauté qui puissent y en mettre. Je vous aime depuis longtemps; je suis souvent dans les lieux où vous êtes, sans que vous me voyiez. Le don de féerie que j'ai reçu en naissant m'a été d'un grand secours pour me procurer le plaisir de vous voir: je vous accompagnerai aujourd'hui partout sous cet habit, et j'espère ne vous être pas tout à fait inutile.

À mesure qu'il parlait, la princesse le regardait dans un étonnement dont elle ne pouvait revenir.

--C'est vous, beau Percinet, lui dit-elle, c'est vous que j'avais tant d'envie de voir et dont on raconte des choses si surprenantes! Que j'ai de joie que vous vouliez être de mes amis! Je ne crains plus la méchante Grognon, puisque vous entrez dans mes intérêts.

Ils se dirent encore quelques paroles, et puis Gracieuse fut au palais, où elle trouva un cheval tout harnaché et caparaçonné que Percinet avait fait entrer dans l'écurie, et que l'on crut qui était pour elle. Elle monta dessus. Comme c'était un grand sauteur, le page le prit par la bride et le conduisit, se tournant à tous moments vers la princesse pour avoir le plaisir de la regarder.

Quand le cheval qu'on menait à Grognon parut auprès de celui de Gracieuse, il avait l'air d'une franche rosse, et la housse du beau cheval était si éclatante de pierreries que celle de l'autre ne pouvait entrer en comparaison. Le roi, qui était occupé de mille choses, n'y prit pas garde; mais tous les seigneurs n'avaient des yeux que pour la princesse, dont ils admiraient la beauté, et pour son page vert, qui était lui seul plus joli que tous ceux de la cour.

On trouva Grognon en chemin, dans une calèche découverte, plus laide et plus mal bâtie qu'une paysanne. Le roi et la princesse l'embrassèrent. On lui présenta son cheval pour monter dessus; mais voyant celui de Gracieuse:

--Comment! dit-elle, cette créature aura un plus beau cheval que moi! J'aimerais mieux n'être jamais reine et retourner à mon riche château que d'être traitée d'une telle manière.

Le roi aussitôt commanda à la princesse de mettre pied à terre, et de prier Grognon de lui faire l'honneur de monter sur son cheval. La princesse obéit sans répliquer. Grognon ne la regarda ni ne la remercia; elle se fit guinder sur le beau cheval: elle ressemblait à un paquet de linge sale. Il y avait huit gentilshommes qui la tenaient, de peur qu'elle ne tombât. Elle n'était pas encore contente; elle grommelait des menaces entre ses dents. On lui demanda ce qu'elle avait.

--J'ai, dit-elle, qu'étant la maîtresse, je veux que le page vert tienne la bride de mon cheval, comme il faisait quand Gracieuse le montait.

Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour Gracieuse.

Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins; elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus mauvais état.

Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de tempêter.

--Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche château, et je ne le verrai de mes jours.

L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait, qu'elle l'allait envoyer quérir.