Contes, Tome I

Chapter 22

Chapter 224,088 wordsPublic domain

«Permettez-moi, madame, de vous demander, lui dit-il, à quoi me servirait d'être lutin.

--À mille choses utiles et agréables, repartit la fée. Vous êtes invisible quand il vous plaît; vous traversez en un instant le vaste espace de l'univers; vous vous élevez sans avoir des ailes; vous allez au fond de la terre sans être mort; vous pénétrez les abîmes de la mer sans vous noyer; vous entrez partout, quoique les fenêtres et les portes soient fermées; et, dès que vous le jugez à propos, vous vous laissez voir sous votre forme naturelle.

--Ah! madame, s'écria-t-il, je choisis d'être lutin; je suis sur le point de voyager, j'imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et je le préfère à toutes les autres choses que vous m'avez si généreusement offertes.

--Soyez lutin, répliqua Gentille en lui passant trois fois la main sur les yeux et sur le visage; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez lutin lutinant.»

Ensuite elle l'embrassa et lui donna un petit chapeau rouge, garni de deux plumes de perroquet.

«Quand vous l'ôterez, on vous verra.»

Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle lui souhaita un heureux voyage et disparut.

Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.

«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.»

Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de son retour fût plus tôt répandu.

Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât. La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils, ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte, il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre. Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son oreille.

Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé, et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne; l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon, puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de fruits et le jardin de fleurs.

«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.»

Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on le porte dans son lit bien malade.

Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud.

Au bout d'un moment il entendit soupirer et sangloter; il regarda de tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s'arrêtait, qui criait, qui se taisait, qui s'arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de coups; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il lui parut bien fait et jeune; ses habits avaient été magnifiques, mais ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l'aborda:

«Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux m'empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.

--Ah! seigneur, répondit ce jeune homme, il n'y a plus de remède à mes maux: c'est aujourd'hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus malheureuse personne du monde!

--Elle vous aime donc? dit Léandre.

--Je puis m'en flatter, répliqua-t-il.

--Et dans quel lieu est-elle? continua le prince.

--Dans un château au bout de cette forêt, répondit l'amant.

--Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de bonnes nouvelles avant qu'il soit peu.»

En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le château. Il n'y était pas encore qu'il entendit l'agréable bruit de la symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d'instruments. Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard et de la jeune demoiselle: rien n'était plus aimable qu'elle; mais la pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa peine.

Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu'elle faisait; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la mère, et s'approchant de son oreille, il lui dit:

«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot, assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.»

Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne, et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui dit:

«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.»

Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les écrasa.

Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie qu'avec regret.

Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau, jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de considération.

Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour lui plaire.

Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde, tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de dents.

Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel tour.

Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville, où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête:

«Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel s'oppose à cette injuste cérémonie! Si vous passez outre, vous serez écrasés comme des grenouilles.»

On regardait de tous côtés sans voir d'où venaient ces terribles menaces. Les frères dirent que c'était l'amant de leur soeur qui s'était caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l'oracle; mais Lutin en colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait frappé l'enclume; il n'y avait plus moyen de dire que les coups n'étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s'enfuirent; chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu'on n'en aurait attendu d'une fille de son âge, qu'il y avait un cavalier qui ne lui était pas indifférent, mais qu'il lui manquait du bien; il leur secoua tant la rose de la fée Gentille qu'il leur laissa dix millions: ils se marièrent et vécurent très heureux.

La dernière aventure qu'il eut fut la plus agréable. En entrant dans une grande forêt, il entendit les cris plaintifs d'une jeune personne: il ne douta point qu'on ne lui fît quelque violence; il regarda de tous côtés, et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s'approcha au plus vite et leur cria:

«Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave?

--Ha! ha! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi vous mêlez-vous?

--Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l'heure.

--Oui, oui, nous n'y manquerons pas», s'écrièrent-ils en riant.

Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge, car il ne trouvait pas trop nécessaire d'attaquer lui seul quatre hommes qui étaient assez forts pour en battre douze.

Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l'aurait vu; les voleurs dirent:

«Il a fui, ce n'est pas la peine de le chercher; attrapons seulement son cheval.»

Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de l'exercice: la petite fille continuait de crier et de se plaindre.

«Hélas! ma belle princesse, disait-elle, que j'étais heureuse dans votre palais! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous? Si vous saviez ma triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre Abricotine.»

Léandre l'écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la retenait, et l'attacha contre un arbre, sans qu'il eût le temps ni la force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux cris qu'il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et lui demanda qui l'avait attaché.

«Je n'en sais rien, dit-il, je n'ai vu personne.

--C'est pour t'excuser, dit l'autre; mais je sais depuis longtemps que tu n'es qu'un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites.»

Il lui donna une vingtaine de coups d'étrivière.

Lutin se divertissait fort à le voir crier; puis, s'approchant du second voleur, il lui prit les bras et l'attacha vis-à-vis de son camarade. Il ne manqua pas alors de lui dire:

«Hé bien! brave homme, qui vient donc de te garrotter? N'es-tu pas un grand poltron de l'avoir souffert?»

L'autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne.

Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi; il cassa la tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin; il souhaita d'être où était cette jeune fille. En même temps il y fut; il la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si gaillardement, elle s'écria:

«Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des plaisirs.»

Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche, Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus; Lutin la serre entre ses bras, et la met doucement devant lui. Ô qu'Abricotine eut de peur de sentir quelqu'un et de ne voir personne! Elle n'osait remuer, elle fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit; elle ne disait pas un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais elle serrait les dents et les lèvres.

Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit:

«Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort: c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs.»

Elle ouvrit les yeux et le reconnut.

«Ah! seigneur, dit-elle, je vous dois tout! Il est vrai que j'avais grande peur d'être avec un invisible.

--Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.»

Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée entre les mains des voleurs.

«Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire votre curiosité; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à m'écouter qu'à avancer notre voyage.

«Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres, qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de féerie: elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle: il était au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.

«Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode, partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin, bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas; elle le suivit, et lui dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais, qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes; qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le divertir. Tout cela ne put le persuader; il était naturellement opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés; il l'appela vieille fée et loup-garou.

«Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es fou: car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une citrouille, ou une chouette; mais le plus grand mal que je puisse te faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou, dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du voisinage; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre aussi charmante qu'elle le veut.

«Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais, elle en chassa les gardes et les officiers: elle prit des femmes de race d'amazones; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des Plaisirs tranquilles; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de véritables quand on faisait quelque société avec les hommes: elle éleva sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne: c'est la princesse que je sers; et comme les plaisirs règnent avec elle, on ne vieillit point dans son palais: telle que vous me voyez, j'ai plus de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui laissa son île; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre heureuse: elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable.

«Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces gens-là m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti, appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied: nos amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de l'île pour l'aller chercher; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée avec eux sans votre secours.

--Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui ne vieillit point?

--Ah! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous faisions une telle entreprise! Il vous doit être aisé de vous passer d'un bien que vous ne connaissez point; vous n'avez jamais été dans ce palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.

--Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement; et je ne conviens pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.