Contes, Tome I

Chapter 21

Chapter 214,083 wordsPublic domain

Le roi ne savait que répondre à cette proposition; ce n'était pas manque d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la sirène qui devina ses pensées, lui dit:

«Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop bonne foi pour vouloir servir vos ennemis: le procédé de la fée du désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux; je vois tous les jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance en moi, je vous sauverai.

--J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que vous m'ordonnerez; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi de ses nouvelles.

--Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle; venez avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la dupe.»

Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et soufflant trois fois dessus, elle leur dit:

«Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable, sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever.»

Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante; ils étaient vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il se fût noyé; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec une égale satisfaction.

«Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son terrible chat d'Espagne; elle perdait tant de sang, et elle était si troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent; elle resta évanouie pendant tout le chemin; mais le Nain jaune ne voulut point s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible palais d'acier: il y fut reçu par les plus belles personnes du monde qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement pour servir la princesse; elle fut mise dans un lit de drap d'or, chamarré de perles plus grosses que des noix.

--Ah! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a épousée, je pâme, je me meurs.

--Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle l'a garantie des violences de cet affreux nain.

--Achevez donc, dit le roi.

--Qu'ai-je à vous dire davantage? continua la sirène. Elle était dans le bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert, elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous l'aimez.

--Elle croit que je l'aime! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper?

--Consultez votre coeur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire: lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils.»

En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces formidables murs qui brûlaient tout le monde.

«Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de la même fontaine où vous la vîtes en passant; mais, comme vous aurez des ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls, pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer sous le rocher que vous voyez; si vous avez besoin de moi pour vous conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas; car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que je suis venue vous chercher.»

En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul diamant; les rayons du soleil brillent moins; il en comprit toute l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce qu'un coeur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes obligations.

Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher; elle fut sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles; d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence? À cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts, et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit. Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée, les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de ses soeurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre, car les fées savaient tout; mais l'habile sirène en savait encore plus qu'elles.

Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable sirène, la conjurant de lui accorder sa protection; elle s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier.

Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un oeil curieux s'il apercevrait son adorable princesse: mais il ne fut pas longtemps sans occupation; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres, qu'ils tombèrent sans force à ses pieds: il donna à chacun un coup mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié: il espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de fleurs dont elles lui fermaient le passage.

«Où voulez-vous aller, seigneur? lui dirent-elles. Nous sommes commises à la garde de ces lieux; si nous vous laissons passer, il en arriverait à vous et à nous des malheurs infinis; de grâce, ne vous opiniâtrez point; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de déplaisir?»

Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens; il ne savait à quoi se résoudre: lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette occasion il se portât à le détruire: mais une voix qu'il entendit le fortifia tout d'un coup.

«Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta princesse pour jamais.»

En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les dissipe en un moment: c'était un des derniers obstacles qu'il devait trouver, il entra dans le petit bois où il avait vu Toute-Belle: elle y était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en tremblant; il veut se jeter à ses pieds; mais elle s'éloigne de lui avec autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune.

«Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il; je ne suis ni infidèle ni coupable; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans le vouloir.

--Ah! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une personne d'une beauté extraordinaire; est-ce malgré vous que vous faisiez ce voyage?

--Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi; la méchante fée du désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, où je serais encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des mains qui vous retiennent captive; ne refusez pas le secours du plus fidèle de tous les amants.»

Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi, qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.

La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre: avec deux mots de son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de chaînes et de fers.

«C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon rival; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser.

--Ah! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi.

--Que vous mouriez, hélas! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si terrible?

--Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il rien de si affreux?

--Mourons donc ensemble, continua-t-elle.

--Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.

--Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez.

--À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux, cruelle princesse, la vie me serait odieuse!

--Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai son époux; un rival aimé m'est trop redoutable.»

En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il frappa le roi droit au coeur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant.

Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la voir entre les bras d'un autre; et la fée du désert ayant appris cette aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres, conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur tendre union.

Le Prince lutin

Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'un fils qu'ils aimaient passionnément, bien qu'il fût très mal fait. Il était aussi gros que le plus gros homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais ce n'était rien de la laideur de son visage et de la difformité de son corps en comparaison de la malice de son esprit: c'était une bête opiniâtre qui désolait tout le monde. Dès sa plus grande enfance le roi le remarqua bien, mais la reine en était folle; elle contribuait encore à le gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient connaître le pouvoir qu'il avait sur elle; et pour faire sa cour à cette princesse, il fallait lui dire que son fils était beau et spirituel. Elle voulut lui donner un nom qui inspirât du respect et de la crainte. Après avoir longtemps cherché, elle l'appela Furibon.

Quand il fut en âge d'avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui avait d'anciens droits sur la couronne, qu'il aurait soutenus en homme de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état; mais il y avait longtemps qu'il n'y pensait plus: toute son application était à bien élever son fils unique.

Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute parfaite.

Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait presque toujours au jeune Léandre.

«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour moi.

--Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous les empêche de se familiariser.

--Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour leur apprendre leur devoir.»

Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain; ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit qu'il en eût.

Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince, désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent méconnaître.

Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu; il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre, offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désoeuvré, il aimait la chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup, et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude, il ne s'ennuyait pas un moment.

Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître.

«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos parterres.»

Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne remuait point pour se défendre.

«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal, je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la laisserai aller.»

Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.

Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne parlait que de lui, on désirait son retour.

«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.»

Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs, et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse, que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer de tout le monde.

Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi. Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au fond du coeur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit:

«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché de m'être défendu.

--Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous paraissez devant moi, je vous ferai mourir.»

Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre; il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit:

«Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que vous y avez apportée, elle n'y est plus; vous me trouvez à sa place pour vous payer ce qu'elle vous doit; mais il faut vous parler plus intelligiblement. Sachez que je suis la fée Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté et de souplesse que je sais faire; nous vivons cent ans sans vieillir, sans maladies, sans chagrins et sans peines; ce terme expiré, nous devenons couleuvres pendant huit jours: c'est ce temps seul qui nous est fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir ni empêcher nos malheurs, et si l'on nous tue, nous ne ressuscitons plus: ces huit jours expirés, nous reprenons notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir et nos trésors. Vous savez à présent, seigneur, les obligations que je vous ai, il est bien juste que je m'en acquitte; pensez à quoi je peux vous être utile, et comptez sur moi.»

Le jeune prince, qui n'avait point eu jusque-là de commerce avec les fées, demeura si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Mais, lui faisant une profonde révérence:

«Madame, dit-il, après l'honneur que j'ai eu de vous servir, il me semble que je n'ai rien à souhaiter de la fortune.

--J'aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne me missiez pas en état de vous être utile. Considérez que je peux vous faire un grand roi, prolonger votre vie, vous rendre plus aimable, vous donner des mines de diamants et des maisons pleines d'or; je peux vous rendre excellent orateur, poète, musicien et peintre; je peux vous faire aimer des dames, augmenter votre esprit; je peux vous faire lutin aérien, aquatique et terrestre.»

Léandre l'interrompit en cet endroit.