Chapter 20
Mais en arrivant à l'oranger fatal dont j'ai déjà parlé, elle le vit si couvert de fruits et de fleurs, qu'il lui prit envie d'en cueillir; elle posa sa corbeille par terre, et prit des oranges qu'elle mangea. Quand il fut question de retrouver sa corbeille et son gâteau, il n'y avait plus rien; elle s'inquiète, elle s'afflige, et voit tout d'un coup auprès d'elle l'affreux petit nain dont j'ai déjà parlé.
«Qu'avez-vous, la belle fille, qu'avez-vous à pleurer? lui dit-il.
--Hélas! qui ne pleurerait, répondit-elle; j'ai perdu mon panier et mon gâteau, qui m'étaient si nécessaires pour arriver à bon port chez la fée du désert.
--Hé! que lui voulez-vous, belle fille? dit ce petit magot, je suis son parent, son ami, et pour le moins aussi habile qu'elle?
--La reine ma mère, répliqua la princesse, est tombée depuis quelque temps dans une affreuse tristesse, qui me fait tout craindre pour sa vie; j'ai dans l'esprit que j'en suis peut-être la cause, car elle souhaite de me marier; je vous avoue que je n'ai encore rien trouvé digne de moi; toutes ces raisons m'engagent à vouloir parler à la fée.
--N'en prenez point la peine, princesse, lui dit le nain, je suis plus propre qu'elle à vous éclairer sur ces choses. La reine votre mère a du chagrin de vous avoir promise en mariage.
--La reine m'a promise! dit-elle en l'interrompant. Ah! sans doute, vous vous trompez, elle me l'aurait dit, et j'y ai trop d'intérêt, pour qu'elle m'engage sans mon consentement.
--Belle princesse, lui dit le nain en se jetant tout d'un coup à ses genoux, je me flatte que ce choix ne vous déplaira point, quand je vous aurai dit que c'est moi qui suis destiné à ce bonheur.
--Ma mère vous veut pour son gendre, s'écria Toute-Belle en reculant quelques pas, est-il une folie semblable à la vôtre?
--Je me soucie fort peu, dit le nain en colère, de cet honneur: voici les lions qui s'approchent, en trois coups de dents ils m'auront vengé de votre injuste mépris.»
En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de longs hurlements.
«Que vais-je devenir? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes beaux jours?»
Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement:
«Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi.
--De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que de périr d'une manière si affreuse.
--Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole, répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre.
--Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma frayeur augmente; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir.»
Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie; et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt.
Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et qui inquiéta toute la cour; la reine en fut plus alarmée que personne, elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait: elle s'opiniâtre à lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la haranguer: ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune; elle ne comprenait pas de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à épouser le roi des mines d'or: c'était un prince très puissant et très bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années, et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.
Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour toujours une espérance qui nourrissait leur passion: mais Toute-Belle ne pouvait pas épouser vingt rois; elle avait eu bien de la peine d'en choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable.
L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de l'univers: le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses, que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient: l'on envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus rare, afin de parer la princesse; elle avait moins besoin qu'une autre des ajustements qui relèvent la beauté: la sienne était si parfaite qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.
L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec soin; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait, qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se découvrir toute leur tendresse: ces plaisirs étaient souvent secondés par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des vers et des chansons pour la princesse: en voici une qu'elle trouva fort agréable.
Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages, Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs. Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs; Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages; Dans ce charmant séjour Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.
L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa bonne fortune, avaient quitté la cour; ils étaient retournés chez eux accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de Toute-Belle; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne put s'empêcher de les plaindre.
«Ah! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous aujourd'hui? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés de leurs peines par un seul de vos regards.
--Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens compte: mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre; vous devez être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous ne devez pas pousser plus loin votre jalousie.»
Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon.
Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva: tout étant prêt pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes annoncèrent par toute la ville cette grande fête; l'on tapissa les rues, elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la grande place du palais; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée; ce n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil que l'on avait achetés bien cher; mais aussi rien n'était plus brillant, et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus éclatante: une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or n'était pas moins accompli ni moins magnifique: sa joie paraissait sur son visage et dans toutes ses actions; personne ne l'abordait qui ne s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de pistoles; chacun en pouvait tenir cent mille: on les donnait indifféremment à ceux qui tendaient la main; de sorte que cette petite cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à tous les autres plaisirs.
La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi, lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie où elles étaient, deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite; il venait derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne surprirent pas moins que son extrême laideur; elle s'appuyait sur une béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours rouge, un vertugadin en guenille; elle fit trois tours avec les coqs d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et branlant sa béquille d'une manière menaçante:
«Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain jaune; je suis la fée du désert; sans lui, sans son oranger, ne savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées? L'on ne souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes; songez promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille.
--Ah! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends, qu'avez-vous promis?
--Ah! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis vous-même?»
Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée à la main, et la portant à sa gorge:
«Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la perte de ta vie me vengera de ta malice».
Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre la fée du désert et le roi des mines d'or.
«Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée; c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton ennemi; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa parole, et reçu la mienne; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes cheveux; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton pouvoir est moindre que le mien.
--Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession si glorieuse? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne d'une mort si glorieuse.»
Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était armé; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais avec un bruit étrange.
Le roi courroucé le suivit à grands pas. À peine furent-ils vis-à-vis l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on: le tonnerre et les éclairs semblaient vouloir abîmer le monde; et les deux coqs d'Inde parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente. Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le coeur magnanime du jeune monarque; il marquait une intrépidité dans ses regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune: mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état où il aperçut sa chère princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage et sa raison; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour la secourir, ou pour expirer avec elle: mais le Nain jaune ne lui laissa pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans le balcon où elle était; il l'arracha des mains de la reine et de celles de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut avec sa proie.
Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de ne pouvoir apporter aucun remède; quand pour comble de disgrâce, il sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de l'air. Que de disgrâces! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur?
Cette mauvaise fée du désert, qui était venue avec le Nain jaune pour le seconder dans l'enlèvement de la princesse, eut à peine vu le roi des mines d'or, que son coeur barbare devenant sensible au mérite de ce jeune prince, elle en voulut faire sa proie, et l'emporta au fond d'une affreuse caverne, où elle le chargea de chaînes qu'elle avait attachées à un rocher; elle espérait que la crainte d'une mort prochaine lui ferait oublier Toute-Belle, et l'engagerait de faire ce qu'elle voudrait. Dès qu'elle fut arrivée, elle lui rendit la vue, sans lui rendre la liberté, et empruntant de l'art de féerie les grâces et les charmes que la nature lui avait refusés, elle parut devant lui comme une aimable nymphe que le hasard conduisait dans ces lieux.
«Que vois-je? s'écria-t-elle, quoi, c'est vous, prince charmant; quelle infortune vous accable et vous retient dans un si triste séjour?»
Le roi déçu par des apparences si trompeuses, lui répliqua:
«Hélas! belle nymphe, j'ignore ce que me veut la furie infernale qui m'a conduit ici; bien qu'elle m'ait ôté l'usage de mes yeux, lorsqu'elle m'a enlevé, et qu'elle n'ait point paru depuis, je n'ai pas laissé de reconnaître au son de sa voix que c'est la fée du désert.
--Ah! seigneur, s'écria la fausse nymphe, si vous êtes entre les mains de cette femme, vous n'en sortirez point qu'après l'avoir épousée; elle a fait ce tour à plus d'un héros, et c'est la personne du monde la moins traitable sur ses entêtements.»
Pendant qu'elle feignait de prendre beaucoup de part à l'affliction du roi, il aperçut les pieds de la nymphe, qui étaient semblables à ceux d'un griffon: c'était toujours à cela qu'on reconnaissait la fée dans ses différentes métamorphoses car à l'égard de ce griffonnage, elle ne pouvait le changer.
Le roi n'en témoigna rien, et lui parlant sur un ton de confidence:
«Je ne sens aucune aversion, lui dit-il, pour la fée du désert, mais il ne m'est pas supportable qu'elle protège le Nain jaune contre moi, et qu'elle me tienne enchaîné comme un criminel. Qui lui ai-je fait? J'ai aimé une princesse charmante: mais si elle me rend ma liberté, je sens bien que la reconnaissance m'engagera à n'aimer qu'elle.
--Parlez-vous sincèrement? lui dit la nymphe déçue.
--N'en doutez pas, répliqua le roi, je ne sais point l'art de feindre, et je vous avoue qu'une fée peut flatter davantage ma vanité, qu'une simple princesse; mais quand je devrais mourir d'amour pour elle, je lui témoignerai toujours de la haine, jusqu'à ce que je sois maître de ma liberté.»
La fée du désert, trompée par ces paroles, prit la résolution de transporter le roi dans un lieu aussi agréable que cette solitude était affreuse, de manière, que l'obligeant à monter dans son chariot où elle avait attaché des cygnes, au lieu de chauves-souris qui le conduisaient ordinairement, elle vola d'un pôle à l'autre.
Mais que devint ce prince, lorsqu'en traversant ainsi le vaste espace de l'air, il aperçut sa chère princesse dans un château tout d'acier, dont les murs frappés par les rayons du soleil, faisaient des miroirs ardents qui brûlaient tous ceux qui voulaient en approcher; elle était dans un bocage, couchée sur le bord d'un ruisseau, une de ses mains sous sa tête, et de l'autre elle semblait essuyer ses larmes: comme elle levait les yeux vers le ciel, pour lui demander quelque secours, elle vit passer le roi avec la fée du désert, qui ayant employé l'art de féerie où elle était experte, pour paraître belle aux yeux du jeune monarque, parut en effet à ceux de la princesse la plus merveilleuse personne du monde.
«Quoi! s'écria-t-elle, ne suis-je donc pas assez malheureuse dans cet inaccessible château, où l'affreux Nain jaune m'a transportée? Faut-il que pour comble de disgrâce le démon de la jalousie vienne me persécuter? Faut-il que par une aventure si extraordinaire, j'apprenne l'infidélité du roi de mines d'or? Il a cru, en me perdant de vue, être affranchi de tous les serments qu'il m'a faits. Mais qui est cette redoutable rivale, dont la fatale beauté surpasse la mienne?»
Pendant qu'elle parlait ainsi, l'amoureux roi ressentit une peine mortelle de s'éloigner avec tant de vitesse du cher objet de ses voeux. S'il avait moins connu le pouvoir de la fée, il aurait tout tenté pour se séparer d'elle, soit en lui donnant la mort, ou par quelque autre moyen que son amour et son courage lui auraient fourni: mais que faire contre une personne si puissante? Il n'y avait que le temps et l'adresse qui pussent le retirer de ses mains.
La fée avait aperçu Toute-Belle, et cherchait dans les yeux du roi à pénétrer l'effet que cette vue aurait produit sur son coeur.
«Personne ne peut mieux que moi vous apprendre, lui dit-il, ce que vous voulez savoir: la rencontre imprévue d'une princesse malheureuse, et pour laquelle j'avais de l'attachement, avant d'en prendre pour vous, m'a un peu ému; mais vous êtes si fort au-dessus d'elle dans mon esprit, que j'aimerais mieux mourir que de vous faire une infidélité.
--Ah! prince, lui dit-elle, puis-je me flatter de vous avoir inspiré des sentiments si avantageux en ma faveur.
--Le temps vous en convaincra, madame, lui dit-il; mais si vous vouliez me convaincre que j'ai quelque part dans vos bonnes grâces, ne me refusez point votre secours pour Toute-Belle.
--Pensez-vous à ce que vous me demandez? lui dit la fée, en fronçant le sourcil, et le regardant de travers. Vous voulez que j'emploie ma science contre le Nain jaune, qui est mon meilleur ami; que je retire de ses mains une orgueilleuse princesse, que je ne puis regarder que comme ma rivale!»
Le roi soupira sans rien répondre; qu'aurait-il répondu à cette pénétrante personne?
Ils arrivèrent dans une vaste prairie, émaillée de mille fleurs différentes; une profonde rivière l'entourait, et plusieurs ruisseaux de fontaine coulaient doucement sous des arbres touffus, où l'on trouvait une fraîcheur éternelle; on voyait dans l'éloignement, s'élever un superbe palais, dont les murs étaient de transparents émeraudes. Aussitôt que les cygnes qui conduisaient la fée se furent abaissés sous un portique, dont le pavé était de diamants, et les voûtes de rubis, il parut de tous côtés mille belles personnes, qui vinrent la recevoir avec de grandes acclamations de joie; elles chantaient ces paroles:
Quand l'amour veut d'un coeur remporter la victoire, On fait pour résister des efforts superflus, On ne fait qu'augmenter sa gloire, Les plus puissants vainqueurs sont les premiers vaincus.
La fée du désert était ravie d'entendre chanter ses amours; elle conduisit le roi dans le plus superbe appartement qui se soit jamais vu de mémoire de fée, et elle l'y laissa quelques moments pour qu'il ne se crût pas absolument captif; il se douta bien qu'elle ne s'éloignait guère, et qu'en quelque lieu caché, elle observait ce qu'il faisait; cela l'obligea de s'approcher d'un grand miroir, et s'adressant à lui:
«Fidèle conseiller, lui dit-il, permets que je voie ce que je peux faire pour me rendre agréable à la charmante fée du désert, car l'envie que j'ai de lui plaire m'occupe sans cesse.»
Aussitôt il se peigna, se poudra, se mit une mouche, et voyant sur une table un habit plus magnifique que le sien, il le mit en diligence.
La fée entra si transportée de joie, qu'elle ne pouvait la modérer.
«Je vous tiens compte, lui dit-elle, des soins que vous prenez pour me plaire, vous en avez trouvé le secret, même sans le chercher; jugez donc, seigneur, s'il vous sera difficile, lorsque vous le voudrez.»
Le roi qui avait des raisons pour dire des douceurs à la vieille fée, ne les épargna pas, et il en obtint insensiblement la liberté de s'aller promener le long du rivage de la mer. Elle l'avait rendue par son art si terrible et si orageuse, qu'il n'y avait point de pilotes assez hardis pour naviguer dessus; ainsi elle ne devait rien craindre de la complaisance qu'elle avait pour son prisonnier; il sentit quelque soulagement à ses peines, de pouvoir rêver seul, sans être interrompu par sa méchante geôlière.
Après avoir marché assez longtemps sur le sable, il se baissa et écrivit ces vers avec une canne qu'il tenait dans sa main:
Enfin, je puis en liberté Adoucir mes douleurs par un torrent de larmes: Hélas! je ne vois plus les charmes De l'adorable objet qui m'avait enchanté.
Toi qui rends aux mortels ce bord inaccessible, Mer orageuse, mer terrible, Que poussent les vents furieux, Tantôt jusqu'aux enfers, et tantôt jusqu'aux cieux, Mon coeur est encor moins paisible Que tu ne parais à mes yeux.
Toute-Belle! oh! destin barbare, Je perds l'objet de mon amour; Oh Ciel! dont l'arrêt m'en sépare, Pourquoi diffères-tu de me ravir le jour?
Divinité des ondes, Vous avez de l'amour ressenti le pouvoir; Sortez de vos grottes profondes, Secourez un amant réduit au désespoir.
Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une rencontre si extraordinaire; dès qu'elle fut à portée de lui parler, elle lui dit:
«Je sais le triste état où vous êtes réduit par l'éloignement de votre princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour vous; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal où vous languirez peut-être encore plus de trente ans.»