Chapter 19
Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour le moins aussi bien que toi.
En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si avant dans l'oeil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main, je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre, et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un mouton.
Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne songerai qu'à la haine que je te dois.
Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce, ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins, et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher, il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions, avait voulu le lui ôter.
Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté.
C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon coeur vous rendait des voeux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un malheureux mouton comme moi?
Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.
Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après, Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie.
Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer. Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire, surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir. Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux ombres, elles y jouaient leur personnage.
Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que la soeur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des ombres et des moutons, pendant que ma soeur va paraître parée comme une reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas, vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.
Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle, traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés chercher fort loin pour faire le cortège.
Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la moindre idée.
Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur elle, et qu'on la retint.
Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une fontaine, dans le plus épais de la forêt; il y avait fait étaler des richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour. Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un vrai mouton; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses impatiences; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse était charmée.
Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme elle avait déjà fait, une fête où elle s'intéressait si fort. À cette proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un pressentiment secret lui annonçait son malheur; mais comme il n'est pas toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il; cet effet de mon malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus complet.
Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois; qu'elle ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait: malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle; ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas une personne mortelle.
Le roi se sentit charmé de la revoir; il n'ôta les yeux de sur elle que pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement, voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et affligée de trouver les portes fermées.
Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura. Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la conduisit dans un salon magnifique où toute la cour était; il prit lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux: Voilà mon songe accompli, dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma soeur, sans qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux.
Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse! Ha! ma chère fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous oublier ma cruauté? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi, continua-t-il; voilà vos deux soeurs mariées, elles en ont chacune une, et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit sur la tête de la princesse, puis il cria: vive la reine Merveilleuse; toute la cour cria comme lui: les deux soeurs de cette jeune reine vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne se sentait pas, tant elle était aise: elle pleurait et riait tout à la fois; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le demandait avec instance; mais on lui dit qu'il était mort: elle ressentit vivement cette perte.
Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était arrivé depuis le jour où il avait donné des ordres si funestes contre elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le monde attentif l'écoutait.
Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses soeurs, l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître. Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton lui déplaît. Ha! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse? Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de l'indifférence que j'ai pour toi? Il se plaignit longtemps, et voyant que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse; mais comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir; il poussa des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il se jeta par terre et y rendit la vie.
Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui étaient aux fenêtres et dans les grandes places; mais quel spectacle pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu sur le pavé, qui ne respirait plus? Elle se précipita du chariot, elle courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir, elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune, et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment où elles se croient au comble de leurs souhaits.
Souvent les plus beaux dons des cieux Ne servent qu'à notre ruine: Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux, Quelquefois de nos maux est la triste origine.
Le roi mouton eût moins souffert, S'il n'eût point allumé cette flamme fatale Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale: C'est son mérite qui le perd.
Il devait éprouver un destin plus propice. Ragotte et ses présents ne purent rien sur lui; Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice, Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.
Sa fin même pourra nous paraître fort rare, Et ne convient qu'au roi Mouton. On n'en voit point dans ce canton Mourir quand leur brebis s'égare.
Le Nain jaune
Il était une fois une reine à laquelle il ne resta, de plusieurs enfants qu'elle avait eus, qu'une fille qui en valait plus de mille: mais sa mère se voyant veuve, et n'ayant rien au monde de si cher que cette jeune princesse, elle avait une si terrible appréhension de la perdre, qu'elle ne la corrigeait point de ses défauts; de sorte que cette merveilleuse personne, qui se voyait d'une beauté plus céleste que mortelle, et destinée à porter une couronne, devint si fière et si entêtée de ses charmes naissants, qu'elle méprisait tout le monde.
La reine sa mère aidait, par ses caresses et par ses complaisances, à lui persuader qu'il n'y avait rien qui pût être digne d'elle: on la voyait presque toujours vêtue en Pallas ou en Diane, suivie des premières dames de la cour habillées en nymphes; enfin, pour donner le dernier coup à sa vanité, la reine la nomma Toute-Belle; et, l'ayant fait peindre par les plus habiles peintres, elle envoya son portrait chez plusieurs rois, avec lesquels elle entretenait une étroite amitié. Lorsqu'ils virent ce portrait, il n'y en eut aucun qui se défendît du pouvoir inévitable de ses charmes: les uns en tombèrent malades, les autres en perdirent l'esprit, et les plus heureux arrivèrent en bonne santé auprès d'elle; mais sitôt qu'elle parut, devinrent ses esclaves.
Il n'a jamais été une cour plus galante et plus polie. Vingt rois, à l'envi, essayaient de lui plaire; et après avoir dépensé trois ou quatre cents millions à lui donner seulement une fête, lorsqu'ils en avaient tiré un «cela est joli», ils se trouvaient trop récompensés. Les adorations qu'on avait pour elle ravissaient la reine; il n'y avait point de jour qu'on ne reçût à sa cour sept ou huit mille sonnets, autant d'élégies, de madrigaux et de chansons, qui étaient envoyés par tous les poètes de l'univers. Toute-Belle était l'unique objet de la prose et de la poésie des auteurs de son temps: l'on ne faisait jamais de feux de joie qu'avec ces vers, qui pétillaient et brûlaient mieux qu'aucune sorte de bois.
La princesse avait déjà quinze ans, personne n'osait prétendre à l'honneur d'être son époux, et il n'y avait personne qui ne désirât de le devenir. Mais comment toucher un coeur de ce caractère? On se serait pendu cinq ou six fois par jour pour lui plaire qu'elle aurait traité cela de bagatelle. Ses amants murmuraient fort contre sa cruauté; et la reine, qui voulait la marier, ne savait comment s'y prendre pour l'y résoudre.
«Ne voulez-vous pas, lui disait-elle quelquefois, rabattre un peu de cet orgueil insupportable qui vous fait regarder avec mépris tous les rois qui viennent à notre cour: je veux vous en donner un, vous n'avez aucune complaisance pour moi?
--Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois perdue, vous pourriez en être fâchée.
--Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.»
Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille, elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.
Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et des oeufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus; et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.
«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai dévorée.»
Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver, elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit:
«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur, car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous n'avez point de gâteau.
--Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y aurais moins de peine si ma chère fille était mariée!
--Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait), vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions, des tigres et des ours.»
La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui répondait rien.
«Quoi, vous hésitez, madame, lui cria-t-il, il faut que vous n'aimiez guère la vie?»
En même temps la reine aperçut les lions sur le haut d'une colline, qui accouraient à elle; ils avaient chacun deux têtes, huit pieds, quatre rangs de dents, et leur peau était aussi dure que l'écaille et aussi rouge que du maroquin. À cette vue la pauvre reine, plus tremblante que la colombe quand elle aperçoit un milan, cria de toute sa force:
«Monseigneur le Nain, Toute-Belle est à vous.
--Oh! dit-il d'un air dédaigneux, Toute-Belle est trop belle, je n'en veux point, gardez-la.
--Hé, monseigneur, continua la reine affligée, ne la refusez pas, c'est la plus charmante princesse de l'univers.
--Hé bien, répliqua-t-il, je l'accepte par charité; mais souvenez-vous du don que vous m'en faites.»
Aussitôt l'oranger sur lequel il était s'ouvrit, la reine se jeta dedans à corps perdu; il se referma, et les lions n'attrapèrent rien.
La reine était si troublée, qu'elle ne voyait pas une porte ménagée dans cet arbre; enfin, elle l'aperçut et l'ouvrit; elle donnait dans un champ d'orties et de chardons. Il était entouré d'un fossé bourbeux, et un peu plus loin était une maisonnette fort basse, couverte de paille: le Nain jaune en sortit d'un air enjoué, il avait des sabots, une jaquette de bure jaune, point de cheveux, de grandes oreilles, et tout l'air d'un petit scélérat.
«Je suis ravi, dit-il à la reine, madame ma belle-mère, que vous voyiez le petit château où votre Toute-Belle vivra avec moi; elle pourra nourrir de ses orties et de ses chardons, un âne qui la portera à la promenade, elle se garantira sous ce rustique toit de l'injure des saisons, elle boira de cette eau et mangera quelques grenouilles qui s'y nourrissent grassement; enfin elle m'aura jour et nuit auprès d'elle, beau, dispos et gaillard comme vous me voyez; car je serais bien fâché que son ombre l'accompagnât mieux que moi.»
L'infortunée reine, considérant tout d'un coup la déplorable vie que ce nain promettait à sa chère fille, et ne pouvant soutenir une idée si terrible, tomba de sa hauteur sans connaissance et sans avoir eu la force de lui répondre un mot: mais pendant qu'elle était ainsi, elle fut rapportée dans son lit bien proprement avec les plus belles cornettes de nuit et la fontange du meilleur air qu'elle eût mises de ses jours. La reine s'éveilla et se souvint de ce qui lui était arrivé; elle n'en crut rien du tout, car se trouvant dans son palais au milieu de ses dames, sa fille à ses côtés, il n'y avait guère d'apparence qu'elle eût été au désert, qu'elle y eût couru de si grands périls, et que le nain l'en eût tirée à des conditions si dures, que de lui donner Toute-Belle. Cependant ces cornettes d'une dentelle rare, et le ruban, l'étonnaient autant que le rêve qu'elle croyait avoir fait, et dans l'excès de son inquiétude, elle tomba dans une mélancolie si extraordinaire, qu'elle ne pouvait presque plus ni parler, ni manger, ni dormir.
La princesse, qui l'aimait de tout son coeur, s'en inquiéta beaucoup; elle la supplia plusieurs fois de lui dire ce qu'elle avait: mais la reine cherchant des prétextes, lui répondait, tantôt que c'était l'effet de sa mauvaise santé, et tantôt que quelqu'un de ses voisins la menaçait d'une grande guerre. Toute-Belle voyait bien que ses réponses étaient plausibles, mais que dans le fond il y avait autre chose, et que la reine s'étudiait à le lui cacher. N'étant plus maîtresse de son inquiétude, elle prit la résolution d'aller trouver la fameuse fée du désert, dont le savoir faisait grand bruit partout; elle avait aussi envie de lui demander son conseil pour demeurer fille ou pour se marier, car tout le monde la pressait fortement de choisir un époux: elle prit soin de pétrir elle-même le gâteau qui pouvait apaiser la fureur des lions; et faisant semblant de se coucher le soir de bonne heure, elle sortit par un petit degré dérobé, le visage couvert d'un grand voile blanc qui tombait jusqu'à ses pieds; et ainsi seule elle s'achemina vers la grotte où demeurait cette habile fée.