Contes, Tome I

Chapter 18

Chapter 184,028 wordsPublic domain

Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même; de sorte que le roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se mettre à table, l'on trouvait que tout était pris. Son confident fort en peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans son panier. Il le suivit pour savoir où il irait; il le vit sortir de la ville.

Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint tout conter au roi; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et son rôti allaient soir et matin. Le roi demeura bien étonné. Il demanda qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut aller lui-même et mena des archers: ils le trouvèrent qui dînait avec la princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.

Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit:

«C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner.»

Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer.

Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes dont elle était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son coeur. On fut en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se reconnurent tous: Rosette sauta au cou de ses frères; la nourrice et sa fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce.

La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent; et le bon vieillard fut récompensé largement: il demeura toujours dans le palais. Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne mangeait plus que des ailes de perdrix.

Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence Se trouve en un pressant danger, Il sait embrasser sa défense, La délivrer et la venger.

À voir la timide Rosette, Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau, Au gré des vents voguer sur l'eau, On sent en sa faveur une pitié secrète;

On craint qu'elle ne trouve une tragique fin Au milieu des flots abîmée, Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin À quelque baleine affamée.

Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri. Frétillon sut jouer son rôle Contre la morue et la sole,

Et quand il s'agissait aussi De nourrir sa chère maîtresse. Il en est bien en ce temps-ci Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce

Rosette, échappée au naufrage, Aux auteurs de ses maux accorde le pardon. Ô vous, à qui l'on fait outrage, Qui voulez en tirer raison,

Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense, Après que l'on a su vaincre ses ennemis, Et qu'on en peut tirer une juste vengeance! La vertu vous admire, et le crime pâlit.

Le Mouton

Dans l'heureux temps où les fées vivaient, régnait un roi qui avait trois filles; elles étaient belles et jeunes; elles avaient du mérite mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée; on la nommait Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en un mois, qu'aux autres en un an; et elle avait un si bon petit coeur, qu'elle partageait tout avec ses soeurs, de sorte que l'union était grande entre elles.

Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, où elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille; enfin, il fit tant qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états; puis il revint bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche; leurs pierreries revenaient aux robes: la verte avait des émeraudes, la bleue des turquoises, la blanche des diamants; et ainsi parées, elles furent au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses victoires:

Après tant d'illustres conquêtes, Quel bonheur de revoir et son père et son roi! Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes, Que tout ici se soumette à sa loi, Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse, Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse.

Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un magnifique repas; le roi et ses trois filles se mirent à table; et comme il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée: ça, dites-moi, pourquoi avez-vous pris une robe verte? Monseigneur, dit-elle, ayant su vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille, continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue? Monseigneur, dit la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous, Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc? Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez eu que cette intention? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse, il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait, trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne veux pas me coucher si tôt; contez-moi les rêves que vous avez faits la nuit qui a précédé mon retour.

L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa seconde soeur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver.

Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide grimace du monde; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa chambre; il se mit brusquement au lit; le songe de sa fille lui revenait toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me réduire à devenir son domestique! Je ne m'étonne pas si elle prit la robe de satin blanc, sans penser à moi; elle me croit indigne de ses réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait lieu.

Il se leva tout en furie; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la forêt, et que vous l'égorgiez; ensuite vous m'apporterez son coeur et sa langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui rapporterait son coeur et sa langue.

Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée Patypata, prit la queue de sa robe; sa guenuche et son doguin qui la suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait Grabugeon, et le doguin Tintin.

Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit que le roi était dans le jardin pour prendre le frais; elle y entra. Il fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé: sans doute, dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu; la princesse regarda son conducteur; il avait les larmes aux yeux, et il était si triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous? lui dit-elle avec un air de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé! Ha! madame, qui ne le serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre coeur et votre langue; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement; elle semblait d'un petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le capitaine des gardes, et le regardant sans colère: aurez-vous bien le courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous? Encore si j'avais mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer. Hélas! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse, dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me menace; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en sûreté; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et lui persuader que vous êtes morte.

Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse; car il veut que vous lui portiez ma langue et mon coeur, sans cela il ne vous croira point? Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse: Madame, lui dit-elle, je viens vous offrir ma vie; il faut me tuer; je serai trop contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha! je n'ai garde, ma chère Patypata, dit la princesse en la baisant; après un si tendre témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit: vous avez raison, ma princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata; elle vous peut être plus utile que moi; je vous offre ma langue et mon coeur, avec joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha! ma mignonne Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin, qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva là-dessus une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin; l'on en vint aux grosses paroles; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi elle se tua; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit, puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue, mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y serait point trompé.

Hélas! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse, sans que ta mort mette ma vie en sûreté. C'est à moi que cet honneur est réservé, interrompit la mauresse. En même temps, elle prit le couteau dont on s'était servi pour Grabugeon, et se l'enfonça dans la gorge. Le capitaine des gardes voulut emporter sa langue, elle était si noire, qu'il n'osa se flatter de tromper le roi avec. Ne suis-je pas bien malheureuse, dit la princesse en pleurant, je perds tout ce que j'aime, et ma fortune ne change point. Si vous aviez voulu, dit Tintin, accepter ma proposition, vous n'auriez eu que moi à regretter, et j'aurais l'avantage d'être seul regretté. Merveilleuse baisa son petit doguin, en pleurant si fort qu'elle n'en pouvait plus: elle s'éloigna promptement; de sorte que lorsqu'elle se retourna, elle ne vit plus son conducteur; elle se trouva au milieu de sa mauresse, de sa guenuche et de son doguin. Elle ne put s'en aller qu'elle ne les eût mis dans une fosse qu'elle trouva par hasard au pied d'un arbre, ensuite elle écrivit ces paroles sur l'arbre.

Ci-gît un mortel, deux mortelles, Tous trois également fidèles, Qui voulant conserver mes jours, Des leurs ont avancé le cours.

Elle songea enfin à sa sûreté; et comme il n'y en avait point pour elle dans cette forêt qui était si proche du château de son père, que les premiers passants pouvaient la voir et la reconnaître, ou que les lions et les loups pouvaient la manger comme un poulet, elle se mit à marcher tant qu'elle put; mais la forêt était si grande, et le soleil si ardent, qu'elle mourait de chaud, de peur et de lassitude. Elle regardait de tous côtés sans voir le bout de la forêt. Tout l'effrayait; elle croyait toujours que le roi courait après elle pour la tuer: il est impossible de redire ses tristes plaintes.

Elle marchait sans suivre aucune route certaine; les buissons déchiraient sa belle robe, et blessaient sa peau blanche. Enfin elle entendit bêler un mouton: sans doute, dit-elle, qu'il y a des bergers ici avec leurs troupeaux; ils pourront me guider à quelque hameau, où je me cacherai sous l'habit d'une paysanne. Hélas! continua-t-elle, ce ne sont pas les souverains et les princes qui sont toujours les plus heureux. Qui croirait dans tout ce royaume que je suis fugitive, que mon père, sans sujet ni raison, souhaite ma mort, et que pour l'éviter, il faut que je me déguise!

En faisant ces réflexions, elle s'avançait vers le lieu où elle entendait bêler; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans un endroit assez spacieux, tout entouré d'arbres, de voir un gros mouton plus blanc que la neige, dont les cornes étaient dorées, qui avait une guirlande de fleurs autour de son col, les jambes entourées de fils de perles d'une grosseur prodigieuse, quelques chaînes de diamants sur lui, et qui était couché sur des fleurs d'oranges; un pavillon de drap d'or suspendu en l'air, empêchait le soleil de l'incommoder; une centaine de moutons parés étaient autour de lui, qui ne paissaient point l'herbe, mais les uns prenaient du café, du sorbet, des glaces, de la limonade, les autres des fraises, de la crème et des confitures les uns jouaient à la bassette, d'autres au lansquenet; plusieurs avaient des colliers d'or enrichis de devises galantes, les oreilles percées, des rubans et des fleurs en mille endroits. Merveilleuse demeura si étonnée, qu'elle resta presque immobile. Elle cherchait des yeux le berger d'un troupeau si extraordinaire, lorsque le plus beau mouton vint à elle, bondissant et sautant. Approchez, divine princesse, lui dit-il, ne craignez point des animaux aussi doux et pacifiques que nous. Quel prodige! des moutons qui parlent! Ha! madame, reprit-il, votre guenon et votre doguin parlaient si joliment, avez-vous moins de sujet de vous en étonner? Une fée, répliqua Merveilleuse, leur avait fait don de la parole, c'est ce qui rendait le prodige plus familier. Peut-être qu'il nous est arrivé quelque aventure semblable, répondit le mouton en souriant à la moutonne. Mais, ma princesse, qui conduit ici vos pas? Mille malheurs, seigneur mouton, lui dit-elle, je suis la plus infortunée personne du monde; je cherche un asile contre les fureurs de mon père. Venez, madame, répliqua le mouton, venez avec moi, je vous en offre un qui ne sera connu que de vous, et vous y serez la maîtresse absolue. Il m'est impossible de vous suivre, dit Merveilleuse; je suis si lasse que j'en mourrais.

Le mouton aux cornes dorées commanda qu'on fût quérir son char. Un moment après l'on vit venir six chèvres attelées à une citrouille d'une si prodigieuse grosseur, que deux personnes pouvaient s'y asseoir très commodément. La citrouille était sèche, il y avait dedans de bons carreaux de duvet et de velours partout. La princesse s'y plaça, admirant un équipage si nouveau. Le maître mouton entra dans la citrouille avec elle, et les chèvres coururent de toute leur force jusqu'à une caverne, dont l'entrée se fermait par une grosse pierre.

Le mouton doré la toucha avec son pied, aussitôt elle tomba. Il dit à la princesse d'entrer sans crainte; elle croyait que cette caverne n'avait rien que d'affreux, et si elle eût été moins alarmée, rien n'aurait pu l'obliger de descendre; mais dans la force de son appréhension, elle se serait même jetée dans un puits.

Elle n'hésita donc pas à suivre le mouton, qui marchait devant elle: il la fit descendre si bas, si bas, qu'elle pensait aller au moins aux antipodes; et elle avait peur quelquefois qu'il ne la conduisît au royaume des morts. Enfin elle découvrit tout d'un coup une vaste plaine émaillée de mille fleurs différentes, dont la bonne odeur surpassait toutes celles qu'elle avait jamais senties; une grosse rivière d'eau de fleurs d'oranges coulait autour, des fontaines de vin d'Espagne, de rossolis, d'hypocras et de mille autres sortes de liqueurs formaient des cascades et de petits ruisseaux charmants. Cette plaine était couverte d'arbres singuliers; il y avait des avenues tout entières de perdreaux, mieux piqués et mieux cuits que chez la Guerbois, et qui pendaient aux branches; il y avait d'autres allées de cailles et de lapereaux, de dindons, de poulets, de faisans et d'ortolans; en de certains endroits où l'air paraissait plus obscur, il y pleuvait des bisques d'écrevisses, des soupes de santé, des foies gras, des ris de veau mis en ragoûts, des boudins blancs, des saucissons, des tourtes, des pâtés, des confitures sèches et liquides, des louis d'or, des écus, des perles et des diamants. La rareté de cette pluie, et tout ensemble l'utilité, aurait attiré la bonne compagnie, si le gros mouton avait été un peu plus d'humeur à se familiariser; mais toutes les chroniques qui ont parlé de lui, assurent qu'il gardait mieux sa gravité qu'un sénateur romain.

Comme l'on était dans la plus belle saison de l'année, lorsque Merveilleuse arriva dans ces beaux lieux, elle ne vit point d'autres palais qu'une longue suite d'orangers, de jasmins, de chèvrefeuilles et de petites roses muscades, dont les branches entrelacées les unes dans les autres formaient des cabinets, des salles et des chambres toutes meublées de gaze d'or et d'argent, avec de grands miroirs, des lustres et des tableaux admirables.

Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez, charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en juger.

Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes. Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds.

Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore davantage de me remettre dans le monde.

Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure.

Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux, m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient; j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire; l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles, je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes.

Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton coeur. Hé! qui se plaint ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer? Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une fourmi devant une fée comme moi.

Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande ton coeur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton coeur. Eh bien, aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.