Chapter 23
--Seigneur, répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus; je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais bien d'avis que la princesse fît d'autres lois; mais puisque n'en ayant jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux les bannir tous.»
En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine sauta légèrement à terre.
«Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde révérence; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour vous l'île des Plaisirs: retirez-vous promptement, crainte que nos amazones ne vous aperçoivent.
--Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un coeur sensible, afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.»
En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus beau et le moins commun.
Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.
«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent beaucoup.»
Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.
Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en nymphes pour la divertir.
Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était. Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et dit:
«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.»
La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il avait répondu très juste.
«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous fouettera.
--Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le perroquet; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées que vous avez prises contre son sexe.
--En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement.
--Ah! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne cesserai pas un moment de parler.
--Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est sorcier?
--Il est bien plus amoureux que sorcier», dit-il.
Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle maîtresse: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.
«J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu celui-là. Ah! madame, qu'il est charmant! Son air et toutes ses manières ont quelque chose de noble et spirituel; et comme tout ce qu'il dit plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener.»
La princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua de questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom, son pays, sa naissance, d'où il venait, où il allait; et ensuite elle tomba dans une profonde rêverie.
Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé:
«Abricotine est une ingrate, madame, dit-il; ce pauvre étranger mourra de chagrin s'il ne vous voit pas.
--Hé bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en soupirant; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet inconnu.»
Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse; il la regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de sa vie: il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la coquette Blondine.
«Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'oeuvre de la nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île, sans qu'aucun mortel ose en approcher! Mais, continuait-il, de quoi m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je l'aime déjà éperdument!»
Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait soin.
Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux, il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde, s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié plus fort et plus haut; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit ces paroles, où il fit un air impromptu:
Les plus beaux jours de la vie S'écoulent sans agrément; Si l'amour n'est de la partie, On les passe tristement: Aimez, aimez tendrement, Tout ici vous y convie; Faites le choix d'un amant, L'amour même vous en prie.
La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile; elle se remit à table pour achever son souper.
Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit; il s'approcha de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup; une de ses filles d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit:
«Madame, je vous avertis que Bluet a faim.»
On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette à dentelle bien pliée: il avait un grelot d'or avec un collier de perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger.
«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.»
Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;» Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux bouteilles d'un nectar délicieux.
La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente:
«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu; il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.
--Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.»
La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la parole:
«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.
--Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?
--Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du coeur, ni les désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons toujours avec la même indifférence!»
Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se désespéreraient.
«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le nom.
--Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?
--Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.»
Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient absolument.
Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder; et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait sur les plus petites choses.
Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son petit voyage.
«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans pareille.
--Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins légers, on en pourrait attraper.»
Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers:
Que de beautés! que d'agréments! Palais délicieux, que vous êtes charmant! Mais vous ne l'êtes pas encore Autant que celle que j'adore.
Bienheureuse tranquillité Qui régnez dans ce lieu champêtre, Je perds chez vous ma liberté, Sans oser en parler ni me faire connaître!
Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un mystère si caché.
Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus, et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.
Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de l'autre un rouleau où il y avait écrit:
Elle est mieux dans mon coeur.
Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie: il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui s'allait passer.
La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria:
«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses traits, sa taille, ses cheveux, et son air.
--Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi qui l'as mis ici.
--Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà cependant peint avec vous.
--Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon l'ait apporté.
--Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure.
--Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.»
Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là que pas un pouvoir magique.
«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon coeur, dit la princesse, les brûlerons-nous aussi?
--Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre portrait.»
Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant d'impression sur son coeur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les effrayer.
Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un invisible se fasse aimer.
La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la situation où était son coeur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine; il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies (car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.
Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris: chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis, regardant Abricotine, elle lui dit:
«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin de me rendre de si agréables services?»
Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les jeta aux pieds de la princesse:
Non je ne suis démon ni fée, Je suis un amant malheureux Qui n'ose paraître à vos yeux: Plaignez du moins ma destinée LE PRINCE LUTIN.
Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec le dernier étonnement.
«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi, il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon coeur à cette épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore plus aimable.