Chapter 15
«Je vous la donne, Fortunée, dit la reine; allez arroser les fleurs dont vous prenez soin, et souvenez-vous que la reine des Bois veut être de vos amies.»
À ces mots, la bergère se jeta à ses pieds.
«Après vous avoir rendu de très humbles grâces, madame, lui dit-elle, de l'honneur que vous me faites, j'ose prendre la liberté de vous prier d'attendre ici un moment, je vais vous quérir la moitié de mon bien, c'est mon pot d'oeillets, qui ne peut jamais être en de meilleures mains que les vôtres.
--Allez, Fortunée, lui dit la reine, en lui touchant doucement les joues, je consens de rester ici jusqu'à ce que vous reveniez.»
Fortunée prit sa cruche d'or, et courut dans sa petite chambre; mais pendant qu'elle en avait été absente, son frère Bedou y était entré, il avait pris le pot d'oeillets, et mis à la place un grand chou. Quand Fortunée aperçut ce malheureux chou, elle tomba dans la dernière affliction, et demeura fort irrésolue si elle retournerait à la fontaine. Enfin elle s'y détermina, et se mettant à genoux devant la reine:
«Madame, lui dit-elle, Bedou m'a volé mon pot d'oeillets, il ne me reste que mon jonc; je vous supplie de le recevoir comme une preuve de ma reconnaissance.
--Si je prends votre jonc, belle bergère, dit la reine, vous voilà ruinée?
--Ha! madame, dit-elle, avec un air tout spirituel, si je possède vos bonnes grâces, je ne puis me ruiner.»
La reine prit le jonc de Fortunée, et le mit à son doigt; aussitôt elle monta dans un char de corail, enrichi d'émeraudes, tiré par six chevaux blancs, plus beaux que l'attelage du soleil. Fortunée la suivit des yeux, tant qu'elle put; enfin les différentes routes de la forêt la dérobèrent à sa vue. Elle retourna chez Bedou, toute remplie de cette aventure. La première chose qu'elle fit en entrant dans la chambre, ce fut de jeter le chou par la fenêtre. Mais elle fut bien étonnée d'entendre une voix, qui criait: «Ha! je suis mort.» Elle ne comprit rien à ces plaintes, car ordinairement les choux ne parlent pas. Dès qu'il fut jour, Fortunée, inquiète de son pot d'oeillets, descendit en bas pour l'aller chercher; et la première chose qu'elle trouva, ce fut le malheureux chou; elle lui donna un coup de pied, et disant:
«Que fais-tu ici, toi qui te mêles de tenir dans ma chambre la place de mes oeillets?
--Si l'on ne m'y avait pas porté, répondit le chou, je ne me serais pas avisé de ma tête d'y aller.»
Elle frissonna, car elle avait grand'peur; mais le chou lui dit encore:
«Si vous voulez me reporter avec mes camarades, je vous dirai en deux mots que vos oeillets sont dans la paillasse de Bedou.»
Fortunée, au désespoir, ne savait comment les reprendre; elle eut la bonté de planter le chou, et ensuite elle prit la poule favorite de son frère, et lui dit:
«Méchante bête, je vais te faire payer tous les chagrins que Bedou me donne.
--Ha! bergère, dit la poule, laissez-moi vivre, et comme mon humeur est de caqueter, je vais vous apprendre des choses surprenantes.
"Ne croyez pas être fille du laboureur chez qui vous avez été nourrie; non, belle Fortunée, il n'est point votre père; mais la reine qui vous donna le jour, avait déjà eu six filles; et comme si elle eût été la maîtresse d'avoir un garçon, son mari et son beau-père lui dirent qu'ils la poignarderaient, à moins qu'elle ne leur donnât un héritier.
"La pauvre reine affligée devint grosse; on l'enferma dans un château, et l'on mit auprès d'elle des gardes, ou pour mieux dire, des bourreaux, qui avaient ordre de la tuer, si elle avait encore une fille. Cette princesse alarmée du malheur qui la menaçait, ne mangeait et ne dormait plus; elle avait une soeur qui était fée; elle lui écrivit ses justes craintes; la fée étant grosse, savait bien qu'elle aurait un fils. Lorsqu'elle fut accouchée, elle chargea les zéphirs d'une corbeille, où elle enferma son fils bien proprement, et elle leur donna ordre qu'ils portassent le petit prince dans la chambre de la reine, afin de le changer contre la fille qu'elle aurait: cette prévoyance ne servit de rien, parce que la reine ne recevant aucune nouvelle de sa soeur la fée, profita de la bonne volonté d'un de ses gardes, qui en eut pitié, et qui la sauva avec une échelle de cordes.
"Dès que vous fûtes venue au monde, la reine affligée cherchant à se cacher, arriva dans cette maisonnette, demi-morte de lassitude et de douleur; j'étais laboureuse, dit la poule, et bonne nourrice, elle me chargea de vous, et me raconta ses malheurs, dont elle se trouva si accablée, qu'elle mourut sans avoir le temps de nous ordonner ce que nous ferions de vous.
"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su.
"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée, ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent et d'un pot d'oeillets; mais comme elle était céans, il arriva vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent, je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est revenue.»
La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit:
«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais; mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je vais chercher mes oeillets, car je les aime uniquement.»
Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de réserve, résolues de combattre comme des amazones.
Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.
«Quoi! s'écria-t-elle, mon oeillet, mon cher oeillet, resterez-vous en si mauvaise compagnie?»
Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit promptement ses beaux oeillets, qui étaient sur le point de mourir, tant ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir, lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les branches, et qui lui dit:
«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.»
La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une poule, un oeillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses oeillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte, et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des Bois, toujours charmante et magnifique.
«Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle inhumanité il vous a jetée ici; voulez-vous que je vous venge?
--Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et son mauvais naturel ne peut changer le mien.
--Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros laboureur n'est pas votre frère; qu'en pensez-vous?
--Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua modestement la bergère, et je dois les en croire.
--Quoi! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes née princesse?
--On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve?
--Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette humeur! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez éprouvées jusqu'à cette heure.»
Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent plus beau que le jour; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de rubis et de diamants; il avait une couronne d'oeillets, ses cheveux couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en terre, et la salua respectueusement.
«Ha! mon fils, mon aimable OEillet, lui dit-elle, le temps fatal de votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée: quelle joie de vous voir!»
Elle le serra étroitement entre ses bras; et se tournant ensuite vers la bergère:
«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui était ma soeur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle le changea sur-le-champ en oeillet, et malgré ma science, je ne pus empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus assuré que d'apporter le prince OEillet dans le lieu où vous étiez nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux oeillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.
--Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule; qu'en me proposant l'alliance du prince OEillet, c'est le plus grand honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je ne connais point son coeur, et je commence à sentir pour la première fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas.
--N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel vous ne ressentez que de l'indifférence.»
Il lui dit ensuite ces vers:
Vous me donniez vos tendres soins: Vous veniez quelquefois admirer sans témoins, De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.
Pour vous je répandais mes parfums les plus doux, J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle; Et lorsque j'étais loin de vous, Une sécheresse mortelle Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé, Je languissais toujours dans l'attente cruelle De l'objet qui m'avait charmé.
À mes douleurs vous étiez favorable, Et votre belle main, D'une eau pure arrosait mon sein, Et quelquefois votre bouche adorable, Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs.
Pour mieux jouir de mon bonheur, Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance, Je souhaitais, en un si doux moment, Que quelque magique puissance, Me fît sortir d'un triste enchantement. Mes voeux sont exaucés, je vous vois, je vous aime; Je puis vous dire mon tourment: Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.
Quels voeux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait!
La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine en soutenir l'éclat.
«Ha! Fortunée, que vous êtes belle et charmante! s'écria-t-il en soupirant; serez-vous inexorable à mes peines?
--Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos prières.»
Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail, passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver; elle l'appela avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui.
«Quoi! après vous avoir si maltraitée! dit-elle.
--Ha! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger.»
La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments.
«Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou»; sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent; ses escabelles ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit; elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.
Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la poule une femme; le prince OEillet était seul mécontent; il soupirait auprès de sa princesse; il la conjurait de prendre une résolution en sa faveur: enfin elle y consentit; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y fût somptueux; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces tendres époux dura autant que leur vie.
La bonne petite souris
Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort, qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs sentiments se trouvaient toujours d'intelligence; ils allaient tous les jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs; ils allaient à la pêche prendre des soles et des carpes; au bal, danser la bourrée et la pavane; à de grands festins, manger du rôt et des dragées; à la comédie et à l'opéra. Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour se divertir; enfin c'était le plus heureux de tous les temps.
Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine; ils se divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on appelait ce royaume le pays de joie. Il arriva qu'un roi voisin du roi Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs; il ne demandait que plaies et bosses; il avait une mine renfrognée, une grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il fallait tuer et assommer les passants. Il pendait lui-même les criminels; il se réjouissait à leur faire du mal.
Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon, il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande envie, et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout son saoul, jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons. Chacun tremblait. L'on disait: sur qui se jettera le roi, il ne fera point de quartier. Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du roi Joyeux. À ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense; la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant:
«Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en allons tant que terre nous pourra porter.»
Le roi répondait:
«Fi, madame, j'ai trop de courage; il vaudrait mieux mourir que d'être un poltron.»
Il ramassa tous ses gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta sur un beau cheval, et partit. Quand elle l'eut perdu de vue, elle se mit à pleurer douloureusement; et joignant ses mains, elle disait:
«Hélas, je suis grosse; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.»
Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles, elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l'appela:
«Hô, courrier, hô, quelle nouvelle?
--Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi arrivera dans un moment.»
La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus pitoyable. Voilà que tout d'un coup l'on entend: «Au meurtre, au larron!» C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux sujets; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu'elle s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et dit:
«Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à l'heure?»
Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus son dos comme un sac de blé: il l'emporta ainsi, et monta sur son grand cheval qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle, il s'en moquait, et lui disait: «Crie, plains-toi, cela me fait rire et me divertit.» Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il était résolu de la pendre; mais on lui dit que c'était dommage, et qu'elle était grosse.
Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que si elle accouchait d'une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume. Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait de coutume; ensuite il la mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une chambre bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour et nuit. La fée en la voyant fut attendrie; elle lui fit la révérence, et lui dit tous bas en l'embrassant:
«Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer.»
La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande fortune, et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble, quand le méchant roi dit:
«Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire si cette esclave est grosse d'un garçon ou d'une fille.»
La fée répondit:
«Elle est grosse d'une fille, qui sera la plus belle princesse et la mieux apprise que l'on ait jamais vue.»
Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.
«Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en puisse empêcher.»
Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui pleurait amèrement; car elle disait en elle-même:
«Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. À quelle extrémité suis-je réduite? Ne pourrai-je point la cacher quelque part, afin qu'il ne la vît jamais?»
Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit morceau de pain noir.
Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et les os. Un soir qu'elle filait (car le méchant roi qui était fort avare, la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une petite souris, qui était fort jolie. Elle lui dit:
«Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en.»
La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.
«Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le donne de bon coeur.»
Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, cuite à merveille, et deux pots de confitures. «En vérité, dit-elle, un bienfait n'est jamais perdu.» Elle mangea un peu, mais son appétit était passé à force de jeûner.
Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore; et puis elle se mit à sauter mieux qu'avant le souper. Le lendemain matin le geôlier apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans un grand plat pour se moquer d'elle; la petite souris vint doucement, et les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner, elle ne trouva plus rien; la voilà bien fâchée contre la souris.
«C'est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je mourrai de faim.»
Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva dedans toutes sortes de bonnes choses à manger: elle en fut bien aise, et mangea; mais en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au ciel: «Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?» En disant cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de paille; elle les prit, et commença de travailler avec.
«Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première personne charitable qui voudra en avoir soin.»